Voir la musique... Que sont la synesthésie et la chromesthésie?

Imaginez voir des couleurs lorsque vous entendez de la musique : ce fut le cas pour Vincent Van Gogh, Franz Liszt, ou encore Duke Ellington, car ils étaient synesthètes… Mais quel est ce mystérieux phénomène neurologique ?

Voir la musique... Que sont la synesthésie et la chromesthésie?
La synesthésie et la chromesthésie, © Getty / Tara Moore

Musique et couleur sont inextricablement liées, et ce de différentes manières : cinéma, concert... Mais pour certains, ces sens sont unis en une seule et singulière expérience : la synesthésie ( « syn » et « aesthesis » signifiant “ensemble” et "sens"en grec ).  Des personnes qui "goûtent" un mot, "sentent" une couleur, ou encore "voient" un son.

Près de 4% de la population serait concernée, et particulièrement les gauchers, par l'une des 80 formes de synesthésie repérées. Parmi ces formes, la chromesthésie est stimulée par les sons et les notes musicales, qui font apparaître formes, couleurs et textures dans le champ de vision du synesthète (ou comme le décrivent certains, « l’œil mental »).

De nombreuses études démontrent que les synesthètes sont dès leur jeunesse attirés par les activités artistiques, et bon nombre d'artistes se sont exprimés sur leur synesthésie ou sont soupçonnés de l'avoir été : Baudelaire, Rimbaud, Matisse, Nabokov, Van Gogh, Stevie Wonder, Billy Joel, Duke Ellington, Eddie Van Halen, Pharell Williams, et Kanye West. De nombreux compositeurs et musiciens classique ont également évoqué leur synesthésie, soit précisément ou par inadvertance dans leur correspondance, comme Alexander Scriabine, Franz Liszt, Jean Sibelius, György Ligeti, Nikolai Rimsky-Korsakov  , Itzakh Perlman, Olivier Messiaen, et Leonard Bernstein.

Un peu d'histoire

La première reconnaissance de la synesthésie remonte à la fin du XVIIe siècle, mais il faut attendre le XIXe siècle pour que la science s'intéresse réellement à ce phénomène jusque-là méconnu et largement réfuté. Un intérêt lié à la fascination exercée alors par les expériences artistiques multisensorielles telles que le Gesamtkunstwerk (oeuvre d'art totale) de Wagner : une œuvre d'art multidisciplinaire et « complète ».

Chaque manifestation de ce phénomène est unique, et bien qu'une personne dotée de la chromesthésie verra toujours les mêmes couleurs pour les mêmes sons, ces couleurs diffèrent d'une personne à l'autre, ce qui complique toute étude comparative. Alors que Ligeti voit les accords majeurs dans une teinte rouge et rose, et les accords mineurs dans une teint verte et marron, Rimsky-Korsakov voit plutôt la tonalité de do majeur en blanc, et si majeur en bleu métallique. Quant à Duke Ellington, le évoque pour lui une toile à sac bleue, et le sol un satin bleu-clair.

La musique et la couleur, une amitié de longue date

On cherche à lier musique et couleur depuis le XVIIe siècle. Le scientifique Isaac Newton fut convaincu dès 1665 de l'existence d'une fréquence commune entre les couleurs et les sons, et le romancier et théoricien Goethe déclare que « la couleur et le son ont la même source [...] mais coulent dans des conditions différentes ». Les couleurs sont souvent utilisées pour qualifier la musique et même ses genres, tels que l'oeuvre Rhapsody in Blue de Gershwin et le Blues ; la musique est même décrite depuis des siècles avec un langage coloré tel que « brillant », « clair », et « sombre ». Concernant la théorie musicale, la terminologie souligne de nombreux liens avec celle de la couleur, notamment la gamme chromatique, mot dérivé du grec « khrōma », signifiant « couleur »…

On associe souvent les tons aigus avec des couleurs plus claires et vives, et les tons graves avec des couleurs sombres. Ceci pourrait indiquer l'existence d'une simple association naturelle et instinctive entre les tons et les couleurs chez chaque auditeur. Les timbres instrumentaux sont également associés - inconsciemment - à des teintes ;  c'est ainsi que les cuivres évoquent des couleurs « chaudes » et les bois des couleurs plus naturelles et « pastorales ».

La peinture avec le son ou la composition avec la couleur ?

« Un compositeur de symphonie a devant lui toutes les notes de l'arc en ciel », a déclaré Leonard Bernstein. Mais le fait de savoir qu'un compositeur est synesthète invite-t-il à une nouvelle analyse de leur musique ? S'il est difficile de dire que les compositeurs synesthètes « composent avec les couleurs» , la synesthésie d'un compositeur est un élément primordial de leur idiolecte, leur langage propre. En étudiant l'usage par un compositeur de sa propre synesthésie, il est possible de mieux comprendre son style de composition.  

Le compositeur et pianiste hongrois Franz Liszt a sans doute rendu perplexe  plus d'un musicien lors d'une répétition en 1842 lorsqu'il a demandé à l'orchestre de Weimar de jouer « un peu plus bleu, s'il vous plait » et « moins rose ». Richard Wagner, un autre synesthète soupçonné, a brusquement quitté une répétition de Tristan et Isolde, se plaignant du fait que les couleurs étaient tout simplement « incorrectes ».

Alors que certains compositeurs préfèrent garder leur synesthésie dissimulée et loin de toute association à leur musique, pour d'autres ce phénomène devient essentiel à leur identité artistique. Olivier Messiaen, par exemple, voyait des couleurs lorsqu'il écoutait le chant des oiseaux, élément qui fascinera longtemps le compositeur. Curieusement, les couleurs qu'il évoque sont souvent identiques aux couleurs du plumage de l'oiseau en question. Le compositeur lui-même résume parfaitement sa synesthésie dans une conversation avec le journaliste Claude Samuel : « J'essaie de traduire les couleurs à travers la musique ». Il utilise même les couleurs comme indications musicales dans l'espoir de pleinement transmettre ses propres sensations et expériences.

Le compositeur Alexandre Scriabine, très probablement synesthète, fut profondément préoccupé par l'association de la couleur à la musique. Il a même développé un clavier émetteur de couleurs qu'il a nommé la Tastiera per Luce (‘clavier de lumières'), conçu précisément pour l'accompagnement visuel d'une œuvre. Prométhée ou le Poème du feu  pour orchestre, piano et clavier Luce, est un parfait exemple du regard porté par le compositeur sur la rencontre entre la musique et les couleurs : selon lui « la couleur souligne la tonalité ; elle rend la tonalité plus évidente ».

Qu'en est-il de l'art?

L'exploration des liens entre les sons et les couleurs n'est pas uniquement réservée aux compositeurs et musiciens. Les peintres sont également fascinés par ce monde particulier, et à l'avant-garde se trouve Wassily Kandinsky. Le peintre - et violoncelliste - russe fut très probablement synesthète. Il aurait découvert ce phénomène à la suite d'une représentation de Lohengrin de Wagner à Moscou : « Je ne craignais pas de dire que Wagner avait peint en musique “mon heure” ».

Synesthète ou pas, il exprime une fascination inépuisable pour la rencontre entre la musique et la couleur, souhaitant capturer la musique à travers ses tableaux. Il donne même des noms à ses œuvres tels que « Compositions », « Improvisations », et « Impressions ». Parmi les nombreux exemples, son tableau Impression III (1911) démontre parfaitement cette fascination, peint après un concert à Munich de la musique d'Arnold Schoenberg, compositeur (et peintre) avec lequel Kandinsky entretient par la suite une amitié profonde et un partage réciproque d'idées :

Je viens d’assister à votre concert ici, et j’ai eu une joie réelle à l’écouter. […] nos aspirations et notre façon de penser et de sentir ont tant en commun que je me permets de vous exprimer ma sympathie. Vous avez réalisé dans vos œuvres ce dont j’avais, dans une forme à vrai dire imprécise, un si grand désir en musique. Le destin spécifique, le cheminement autonome, la vie propre enfin des voix individuelles dans vos compositions sont justement ce que moi aussi je recherche sous une forme picturale.

Plus récemment, de nombreux peintres synesthètes ont cherché à traduire visuellement leurs expériences chromesthétiques d'œuvres de jazz, de rock, et de musique pop. La peintre Melissa McCracken a peint un grand nombre d’œuvres en s'inspirant de ses réactions chromestétiques en écoutant les musiques de Jean Sébastien Bach, Radiohead, ou encore Stevie Wonder, David Bowie, et Etta James. Une preuve de plus qu'il existe un monde infini de partage entre la musique et les couleurs. 

Bach - Suite pour violoncelle n°1
Bach - Suite pour violoncelle n°1, © © Melissa McCracken