Voir la musique avec Yakir Arbib

Pianiste de jazz aux improvisations surprenantes, et influencées par la musique classique, Yakir Arbib est un musicien pour le moins atypique. Synesthète avec une déficience visuelle, il lui est possible de « voir » la musique, une capacité qui influence sa façon d’interagir avec son art.

Voir la musique avec Yakir Arbib
Yakir ARbib, pianiste visionnaire, © Damien Jacobs

Dire que Yakir Arbib est un musicien visionnaire, doté d’un regard unique, serait loin d’être exagéré. Né le 6 mars 1989 avec une déficience visuelle, le pianiste italo-israélien a une particularité physique intrigante, il peut « voir » la musique : il est synesthète. Pour Arbib, la musique se manifeste dans son champ visuel sous la forme de couleurs texturées : « Lorsque j'entends de la musique, il y a beaucoup de couleurs. Pas toujours, car toutes les musiques n'ont pas nécessairement des couleurs intéressantes, mais au fond, chaque note possède sa propre personnalité et une couleur unique. »

Régulièrement récompensé pour ses improvisations musicales sans frontières, qui semblent librement mélanger ses influences jazz et classique, Arbib exprime une liberté et une curiosité musicale tout à fait particulière qu’il cultive depuis son enfance : 

« J’ai toujours aimé inventer des choses et expérimenter avec des jouets au piano et essayer de faire toutes sortes de sons différents. [...] J'aimais improviser, avant même de savoir ce que cela signifiait. Quand on m'a initié au jazz, il y a eu un soudain déclic dans ma tête. Je me suis dit : "D'accord, c'est donc ça que je cherchais. Les sons que j’entends dans ma tête ressemblent à ce que cette personne dit être du jazz". »

Voir la musique

Comment décrire la capacité de « voir » la musique ? Yakir Arbib est capable d’identifier les différentes couleurs tout à fait personnelles qu’il voit lorsqu’il entend une note de musique : par exemple, un fa est rouge, un ré est vert, un mi bémol est violet, un mi est jaune, un si bémol est un noir « chargé » alors que si est un noir « absolu » et un sol est un mélange de bleu et de blanc. 

Ainsi, en mélangeant sa palette de couleurs musicales, tel un artiste, il est possible pour Arbib de créer des sons de toutes les couleurs et textures imaginables. L’art de l’improvisation devient un jeu sonore guidé par le résultat visuel généré en temps réel : une représentation visuelle du résultat sonore qui permet de décider concrètement quelles notes ajouter et vers quelles sonorités se diriger. 

Cette vue « musicale » vient également remplacer sa déficience visuelle physique lorsqu’il est question d’apprendre une œuvre musicale : 

« J'apprends chaque œuvre de musique, de Bach à Schoenberg, à l'oreille, car je n'ai pas la possibilité de lire. J'écoute donc un enregistrement puis je connais l’œuvre. Je vois chaque pièce comme un objet plein de couleurs et chaque section de la pièce se distingue par les couleurs que je vois. [...] Lorsque je compose, je vois des couleurs avant même d'entendre les notes et elles se mélangent en quelque sorte. »

Un certain regard musical

Qu’en est-il de la musique d’autres compositeurs synesthètes tels que Messiaen, Scriabine, Rimsky-Korsakov, et Sibelius ? « Oliver Messiaen était un grand compositeur synesthète, il imaginait des associations de couleurs, mais avec des accords plus qu'avec des notes simples. Je peux entendre qu'il y a beaucoup de tension dans sa musique, une prédilection, une gravitation, un magnétisme vers la couleur, des choses liquides, des accords, des harmonies qui évoluent d'une manière qui lui est propre. »

Si Arbib n’est pas forcément capable de distinguer automatiquement la musique d’un compositeur synesthète, la musique des compositeurs non-synesthètes n’est pas pour autant moins « colorée », car chaque compositeur se distingue néanmoins par sa musique aux oreilles de Yakir Arbib : 

« Je peux voir la différence entre une œuvre de Robert Schumann et de Beethoven, ou Schoenberg et Brahms, il y a une vraie différence. Pareil pour le jazz, entre Brad Mehldau et Sonny Clark par exemple. Je peux voir qu'il y a une attention particulière au fait que chaque note est différente. »

Un improvisateur unique

Si Arbib possède une approche unique à l’improvisation musicale, il n’est pas à l’abris du doute et de l’hésitation dans la direction de ses explorations musico-visuelles : 

« J'essaie de faire ressortir mes particularités dans la musique mais je gravite également vers ce qui m'attire. C'est donc une collection de plusieurs éléments : vous avez besoin des connaissances de base mais vous devez également oublier ce qui est nécessaire et ce que vous pensez que vous devriez faire. [...] N'ayez pas peur d'échouer. C'est un processus sans fin et chaque moment qui a lieu est essentiel. »