Une œuvre entre les lignes : Le concerto pour violon « À la mémoire d’un ange » d’Alban Berg

Février 1935, le violoniste américain Louis Krasner commande à Alban Berg la composition d’un concerto. Gros plan sur la genèse de l’œuvre à travers les écrits du compositeur et de ses contemporains.

Une œuvre entre les lignes : Le concerto pour violon « À la mémoire d’un ange » d’Alban Berg
De Agostini / A. Dagli Orti, © Getty

Le 19 février 1935, quelques jours après ses 50 ans, Alban Berg écrit à Adorno, son ancien élève devenu ami : « J'ai reçu la commande d'un concerto pour violon que je suis obligé de réaliser, car j'en ai besoin pour vivre, de sorte que je suis occupé jusqu'à l'automne. Malheureusement, ce n'est que du travail et non des choses existentielles. »

En lisant ces mots, il nous semble évident que Berg n'est pas du tout enthousiaste. En effet, en cette fin d’hiver 1935, le compositeur vit les heures les plus sombres de son existence. La montée du nazisme ne l’a pas épargné : sa musique est classée comme "dégénérée". Les occasions de se faire jouer se font rares, son opéra Lulu, en pleine gestation, ne sera pas terminé avant la mort accidentelle du compositeur à la fin de cette année…

Lulu occupe tout son esprit, et ses forces créatrices semblent à bout : « Après deux années de travail ininterrompu sur Lulu, jusqu'à l'épuisement nerveux et intellectuel, voilà maintenant ce travail de bête de somme pour un concerto pour violon qui doit être achevé à l'automne ! », se plaint-il à sa sœur Smaragda.

Lorsque Louis Krasner, violoniste américain, passe la commande, Berg n’a pas le choix, sa situation financière s’étant considérablement détériorée. Selon le contrat, Berg devra fournir un concerto d'une vingtaine de minutes, au plus tard le 31 octobre, pour une somme forfaitaire de 1500 dollars. Berg traîne sur sa commande, il n'est pas inspiré. Son moral est très bas, il prend Schoenberg à témoin : « Quels temps moroses dans lesquels nous vivons depuis presque deux ans maintenant. Nous sommes emplis du même pessimisme que toi et plus profondément déprimés que jamais. »

Pour vraiment s'y mettre il attend d'être installé pour la belle saison dans la Waldhaus, sa maison sur les bords du Wörthersee, dans laquelle il travaille si bien. En attendant il effectue, comme il l'affirme à son commanditaire, « toutes sortes de travaux préparatoires ».

La mort d’un ange

Le 24 avril 1935 Berg écrit au chef d'orchestre Erich Kleiber :

« Tes vœux de Pâques me sont parvenus pour la pire des Pâques : l'après-midi du Samedi Saint, Mutzi, la fille d'Alma était au pire : vomissements sans fin, puis insuffisance cardiaque. Elle est entrée en agonie le lundi de Pâques et elle est morte l'après-midi. On l'enterre aujourd'hui. »

La jeune Mutzi dont parle Berg est la fille d'Alma Werfel, veuve de Gustav Mahler. Berg est très lié à cette famille et depuis longtemps. Jeune homme, il s'était d'abord pris d'une folle admiration pour Mahler. Après un concert de 1903, il avait même réussi à s'introduire dans la loge de son idole pour lui dérober sa baguette ! Il a été ensuite très proche du maître, et, après sa mort, il est resté dans le cercle des amis d'Alma. Celle-ci s'est remariée d'abord avec l'architecte Walter Gropius avec qui elle a eu une fille, Manon, dite Mutzi. Alma a épousé ensuite le poète et dramaturge Franz Werfel. Son salon, dans la Hohe Warte, un quartier résidentiel sur une colline au nord de Vienne, accueille alors le tout-Vienne intellectuel et artiste. Quelques jours après la mort de sa fille, Berg lui écrit :

« Ma chère Almschi. Je ne sais quand je te reverrai ni même s'il m'est permis de t'exprimer l'indicible — si ce n'est en te serrant silencieusement dans mes bras. Je ne veux pas tenter de trouver les mots là où la parole manque. Mais un jour viendra — avant même que cette terrible année ne s'achève — où une partition dédiée à la mémoire d'un ange vous permettra d'entendre toi et Franz, ce que je ressens et que je ne suis pas en mesure aujourd'hui d'exprimer. »

Manon Gropius, Mutzi, a 18 ans lorsqu'elle meurt à Vienne en avril 1935. Berg la connaît depuis sa naissance et il est très frappé par l'événement. Dans ses mémoires, Elias Canetti, un écrivain du cercle d'Alma et Franz Werfel la décrit à 16 ans comme :

« Une gazelle trottinante, une créature légère et brune déguisée en jeune fille, vierge de tout le faste où elle se voyait appelée, parée d'une innocence qui la faisait paraître plus jeune que les seize ans qu'elle devait avoir. Il en émanait de la pudeur plus encore que de la beauté : un ange-gazelle venu du ciel et non de l'arche.(…) Une année plus tard, cette créature au pas léger était devenue une paralytique que sa mère, tapant toujours de la même façon dans ses mains, faisait véhiculer en tous sens sur une chaise roulante. Et une année plus tard encore, elle n'était plus. »

Cette tragédie est un choc pour Berg. Il va la traduire en musique, dans ce concerto qu'il a eu jusqu'ici tellement de mal à commencer. Il décide de faire dans son concerto le portrait de Manon, la petite Mutzi, de mettre en musique sa tendresse et sa gravité, sa grâce et son charme, les lieux de son enfance, le jeu, la ville, la campagne, la nature…

La métaphore du destin humain

J'ai mis à l'écrire plus d'assiduité que je n'en ai jamais mis dans ma vie

Installé dans sa Waldhaus, sa maison forestière, sur le bord du lac de Wörthersee, Berg travaille avec acharnement sur son concerto. Au début de l'été 1935, Louis Krasner, le commanditaire, rend visite à Berg. Il raconte :

« Nous passâmes de longues heures à jouer et étudier ensemble la première partie du concerto, dont le manuscrit était alors déjà achevé. Il vint à ma rencontre tôt le matin, à la gare. Le temps était splendide, l'air frais et le compositeur était dans un état d'esprit franchement enthousiaste. A peine étions-nous montés au dernier étage de la maison que Berg se retourna et pointa le lac du doigt, disant avec ardeur : Là-bas, sur l'autre rive du Wörthersee, Brahms a composé son concerto pour violon. Le maître était de toute évidence en verve, plein d'allant et très stimulé. »

Krasner raconte encore que Berg lui demande de jouer pour lui. Il sort le violon de sa boîte et demande ce qu'il doit jouer. « N'importe quoi… , répond Berg, … juste préludez ». Krasner prélude donc, il joue des arpèges, des petits bouts de concertos et de sonates, quelques traits virtuoses, il improvise aussi tout ce qui lui passe par la tête et les doigts. Puis à la demande de Berg, il rajoute des harmoniques, et encore toutes sortes de pyrotechnies violonistiques. Toute l'après-midi, le compositeur écoute. Parfois, il sort de la pièce, s'occupe à autre chose dans la maison mais insiste pour que Krasner ne s'arrête surtout pas…

Durant l'été, l’écriture du concerto avance à un rythme effréné. Tout le reste est laissé de côté, Berg y met tout son âme. En seulement trois mois, l’œuvre est achevée, et le compositeur ne cache pas son enthousiasme d'être venu à bout de sa tâche comme il l’écrit à Krasner le 16 juillet : « J'en suis plus surpris que vous ne le serez peut-être vous-même. J'ai mis à l'écrire plus d'assiduité que je n'en ai jamais mis dans ma vie, et je dois dire que ce travail m'a procuré toujours plus de joie. J'espère vraiment qu'il est réussi, ce que d'ailleurs je crois. »

Malheureusement, le compositeur n’assistera pas à sa création à Barcelone le 9 mars 1936. Il meurt trois mois plus tôt d'une septicémie. Bouleversé par le décès de son ami, Anton Webern, qui devait diriger, laisse la baguette à Hermann Scherchen, qui le remplace et sauve la création.

Comme une prémonition

C’est un triste destin humain que l'artiste a traduit dans ce Requiem poignant

Une présentation écrite de l’œuvre, signée Willi Reich, parut dans le Neues Wiener Journal le 31 août, jour de l’anniversaire d’Alma Mahler :

« Au-delà des questions strictement musicales et techniques, écrit Reich, c'est un triste destin humain que l'artiste a traduit dans ce Requiem poignant. Une expérience profondément choquante : la brusque disparition d'une jeune fille qui a enduré d'atroces souffrances avec une patience d'ange. Telles sont les conditions psychologiques qui ont présidé à cette musique concertante .»

Reich révèle donc le programme apparent du Concerto à la mémoire d'un ange. Or, on sait aujourd'hui que ce n'est pas le seul programme à irriguer les pages de l'oeuvre : Berg y fait des références secrètes à d'autres épisodes ou d'autres femmes de sa vie. Il a glissé par exemple dans le deuxième mouvement une chanson de Carinthie, région fréquentée par la jeune fille disparue, certes, mais aussi par lui-même où il y a passé toutes ses vacances de petit garçon et d'adolescent. C'est là qu'a eu lieu sa toute première histoire sentimentale, avec une servante de la maison : Marie Scheuchl. Une enfant est née de leur relation, qui a été prénommée Albine, et que Berg a reconnue. Il a alors 17 ans. Dans le Concerto pour violon, la chanson de Carinthie porte dans son texte une référence explicite à son histoire avec Marie Scheuchl et à la conception de leur enfant : « Un oiseau sur le prunier m'a réveillé. Sinon j'aurais dormi dans le lit de Mizzi ».

Alors qu'il achève son Concerto pour violon, Berg a beaucoup de projets, outre celui de terminer Lulu. Mais au milieu du mois d'août, il est piqué par un insecte. Le 28 août 1935, il écrit à Schoenberg : « J'ai développé un hideux furoncle (au milieu de la colonne vertébrale) produit par une piqûre d'insecte, qui me fait souffrir depuis maintenant 14 jours et que je vais devoir probablement supporter autant de temps encore.»

La piqûre va s'infecter, lui causer beaucoup de douleurs et de fièvre au fil des semaines et des mois. Sa santé va empirer, son moral aussi, d'autant plus que sa situation matérielle est de plus en plus précaire. Le 30 novembre, Berg écrit à Schoenberg :

« Après six mois d'absence, mon retour dans la capitale, dont j'avais presque peur, possède finalement de beaux aspects. J'ai eu par conséquent plus de facilité à accepter ce qu'apporte la vie à Vienne. Même l'exécution prochaine de mes pièces de Lulu (11 décembre) ne m'inspire aucune appréhension. … Et pourtant je ne vais pas bien. Je vais mal financièrement car je ne peux plus maintenir le train de vie que j'avais auparavant [...] Mal en ce qui concerne ma santé, car depuis des mois j'ai des furoncles. Ils ont commencé peu après que j'ai fini le concerto, avec un anthrax atroce provoqué par une piqûre d'insecte. [...] Enfin, je vais mal moralement aussi, ce qui ne t'étonnera pas de la part de quelqu'un qui découvre subitement qu'il n'est pas considéré comme natif de son propre pays et se trouve donc finalement apatride. Il est évident qu'on ne peut faire l'expérience de telles choses sans éprouver un sentiment de désillusion profond et permanent. Mais ce n'est certes pas à moi de te dire cela, à toi qui as vécu ces choses-là à une échelle gigantesque, alors que comparativement, mon expérience à ce sujet est de bien petite taille. Après tout, je vis toujours dans mon pays et puis parler ma langue maternelle. »

Le 11 décembre il peut assister à la création viennoise de sa Lulu Symphonie. Quelques jours plus tard, on l'emmène à l'hôpital où il va mourir dans la nuit du 23 au 24 décembre. « Peu avant sa mort, écrit son frère aîné, alors qu'il suffoquait, il s'écria en levant les bras Es ist genug, es ist genug (C'est assez, c'est assez) », les premiers mots du choral du dernier mouvement du Concerto à la mémoire d'un ange.

Par Anne-Charlotte Rémond

Sources :

Alain Galliari, Concerto à la mémoire d’un ange - Alban Berg 1935 (Fayard 2013)

Alban Berg et Theodor Adorno, Correspondance 1925-1935 (Gallimard / Bibliothèque des idées 2004)

Mosco Carner, Alban Berg (J.C Lattès 1979)

Dominique Jameux, Berg (Solfèges / Seuil 1980)