La musique énigmatique, ou les messages cachés dans la musique

Depuis plusieurs siècles, la musique classique porte en elle bon nombre de mystères et de messages cachés à travers les notes, composés et cachés par les compositeurs eux-mêmes, des simples signatures musicales aux preuves d’amour, en passant par les messages cachés de nature politico-religieuse.

La musique énigmatique, ou les messages cachés dans la musique
La musique énigmatique, ou les messages cachés dans la musique, © Getty / Keystone

Au-delà de sa beauté sonore, la musique peut souvent porter en elle toutes sortes d’images, d’histoires et de références abstraites qui servent à la porter plus loin. Il existe cependant parfois des messages cachés, savamment insérés par le compositeur et dissimulés parmi les thèmes et les différentes voix musicales. 

Le plus souvent, cette surprise cachée prend la forme d’une simple signature musicale du nom du compositeur, petite autoréférence de l’auteur, à l’instar du réalisateur Alfred Hitchcock qui apparait en tant que figurant dans ses propres films.

Le maître absolu en matière d’autoréférence, c'est Jean-Sébastien Bach. Sa musique est parsemée de motifs composés avec des lettres de son propre nom : si bémol - la - do - si naturel, ou B-A-C-H dans la notation musicale allemande, ce qui a inspiré le célèbre Art de la Fugue. Mais Bach n’est pas le seul, bien au contraire. Robert Schumann cache une petite référence à lui-même dans son recueil pour piano Carnaval, à travers les notes S-C-H-A (mi bémol-do-si naturel-la).

Dmitri Chostakovitch se prête également au jeu avec le motif D-S-C-H, utilisant le D de son prénom et les trois premières lettres de son nom dans sa translitération allemande, Schostakowitsch. Son œuvre est constamment menacée par la dictature et la censure stalinienne et le motif sert de trace permanente dans plusieurs de ses œuvres, dont les Symphoniesno.8, no.10 et no.15, ainsi que dans plusieurs de ses quatuors et dans ses Concertos pour violon et violoncelle.

On trouve également la signature musicale d’autres compositeurs tels que Schubert (F-S-C-H), Schoenberg (A-S-C-H-B-E-G) et Béla Bartók (B-E-B-A ou B-A-B-E). Mais au-delà de l’autoréférence de certains, d’autres se sont amusés à cacher des messages beaucoup plus importants, que ce soit pour des raisons d’admiration professionnelle, d’amour ou de culpabilité, politiques, de dévotion religieuse ou même pour des raisons encore inconnues presque un siècle plus tard.

L’hommage

Ici encore, J. S. Bach n’est jamais loin, et le motif B-A-C-H figure dans les œuvres d’innombrables compositeurs souhaitant rendre hommage au grand maître de la musique, dont Schumann, Liszt, Rimski-Korsakov, Honegger, Schönberg, Poulenc, Webern, Koechlin et Pärt. Mais il semblerait que la première référence du motif B-A-C-H ne soit pas pour Jean-Sébastien mais plutôt pour l’un de ces ancêtres (également des musiciens très réputés) par le compositeur néerlandais Jan Pieterszoon Sweelinck.

En France, au début du XXe siècle, les hommages en musique lancés par la Revue Musicale suscitent la création de nouvelles œuvres autour des thèmes de compositeurs, dont Joseph Haydn en 1909 (auquel participent Dukas, d’Indy, Hahn, Widor, Debussy et Ravel), Fauré en 1922 (Ravel, Enesco, Aubert, Schmitt, Koechlin, Ladmirault et Roger-Ducasse) et Roussel en 1929 (Honegger, Poulenc et Ibert).

L’amour

La plus puissante des émotions et source inépuisable d’inspiration, l’amour est à l’origine d’innombrables œuvres musicales. Ainsi, nombreux sont les compositeurs qui insèrent dans leurs œuvres de véritables déclarations d’affection et d’amour, comme Robert Schumann par exemple. Compositeur romantique par excellence et grand amateur des énigmes musicales, il est peu surprenant que ce dernier ait joué avec l’idée de cacher dans sa musique des messages et des déclarations amoureuses à la destination de son amour éternel, Clara. 

En 1841, Robert Schumann compose en seulement deux semaines  une Phantaisie pour piano et orchestre, qui deviendra par la suite le premier mouvement de son Concerto pour piano en 1845, composé pour Clara. Il y insère le motif C-H-A, référence à son surnom pour Clara, « Chiara », qui domine le premier mouvement et se voit annoncé à plusieurs reprises et retravaillé sous différentes formes.

Clara sera également objet d’un amour platonique de Johannes Brahms. Mais elle ne fut pas la seule élue du compositeur allemand. Tombé sous le charme de la jeune Agathe von Siebold en 1858, le compositeur décide subitement de rompre leur relation, préférant se consacrer pleinement à son premier et véritable amour, la musique. En guise d’adieu, il insère dans son Sextuor no.2 en sol majeur le motif A-G-A-H-E dans les mesures 162-168, moment émotionnellement poignant de son œuvre. Une fois terminée, Brahms écrit à son ami Josef Gänsbacher « Par cette œuvre, je me suis libéré de mon dernier amour ».

Pour certains, une déclaration amoureuse. Pour d’autres, un aveu de liaison extra-conjugale ou d’un amour d’antan jamais oublié. La Suite lyrique d’Alban Berg est connue comme le premier exemple de composition dodécaphonique du compositeur autrichien, inspiré de l’exemple et des conseils de son maître et ami Arnold Schoenberg. Mais l’œuvre cache également un élément personnel d’une importance majeure dans la vie du compositeur. 

Lors d’un voyage à Prague en 1925, Alban Berg est invité par son ami Herbert Fuchs-Robettin à séjourner avec lui et sa femme Hanna dans leur maison de vacances à Bubeneč. Malgré son mariage de 14 ans avec Helene Nahowski, Alban Berg tombe rapidement sous le charme de Hanna Fuchs, et ils entament en seulement quelques jours une relation amoureuse qui marquera profondément le compositeur. Sous l’inspiration amoureuse, Alban Berg compose en 1926 la Suite lyrique, dans laquelle il dissimule de nombreuses références à sa muse : « un petit monument pour un grand amour » selon le compositeur. 

Les indices sont visibles dès les premiers instants, dans les indications de chacun des six mouvements  à travers lesquels est racontée une entière histoire d’amour  : Allegro giovale, Andanteamoroso (amoureux), Adagioappassionato (passionné), Scherzo Trioestatico (extase), Prestodelirando (délirant) et Largo desolato (désolé)

L’inspiration amoureuse incite le compositeur également à parsemer à travers l’œuvre les motifs musicaux formés de ses initiales ainsi que de celles de son amante : HF et AB (si fa et la si bémol). Dernier indice, la séquence de 12 notes au cœur de l’œuvre dodécaphonique de Berg commence par un fa (F pour Fuchs) et se termine par un sinaturel (H pour Hannah).

Il semble peu judicieux pour un homme marié de se vanter, même à travers la musique, de sa relation extra-conjugale : l’œuvre servait-elle pour le compositeur comme moyen d’expier musicalement sa culpabilité ?

Il existe un compositeur dont la musique et les énigmes ne font qu’un et ce de manière ouvertement assumée : Edward Elgar. En 1899, le compositeur britannique termine ses Variations Enigma, une ouverture et quatorze variations inspirées d’un thème mystérieux qui n’est jamais cité en entier dans l’œuvre et n’a jamais été dévoilé par Elgar de son vivant, malgré le fait que, selon ce dernier, le thème est tellement connu qu’il fut surpris que personne ne l'eut trouvé. Nombreux sont ceux qui, depuis près d’un siècle, pensent avoir trouvé le thème mystérieux à l’origine des variations, de God Save the Queen à Rule Britannia!, en passant par Auld Lang Syne et même la Symphonie no.38 « Prague » de Mozart.

Cependant, il ne faut pas oublier qu’Edward Elgar fut un homme passionné par les énigmes, les cryptogrammes et les jeux de mots (par exemple, il écrit en 1897 un message cryptée de 87 caractères à son amie Dora Penny qui n’a toujours pas été déchiffré). Chaque variation est dédiée à ses amis, cités seulement par des initiales : de sa femme à son éditeur, en passant par des collègues et des amis, tout l’entourage proche d’Elgar est cité. Mais qui se trouve derrière le *** de la variation XIII ? 

Selon le compositeur, ce serait Lady Mary Lygon. Par simple superstition, le dédicataire de la variation XIII aurait été caché. Mais une autre possibilité indique que la variation, d’une émotion intense, serait dédiée à une autre femme, Helen Weaver. Ils se fiancent en 1883, mais les fiançailles  sont rompues seulement un an plus tard. Source de grande détresse émotionnelle pour le compositeur, il est possible que la variation XIII ait été composée pour elle.

La religion

Pour certains, la musique sert également de moyen d’expression religieuse, malgré les contextes politico-religieux parfois très dangereux pour ceux qui n’y adhèrent pas. Aux XVI et XVII siècles, l’Angleterre bascule entre le Catholicisme de la reine Mary I et le Protestantisme de la reine Elizabeth I, autorité monarchique peu tolérante des réfractaires religieux. L’un des compositeurs les plus célébrés sous Mary I, William Byrd, catholique assumé, profite malgré cela du soutien et de la protection de la nouvelle reine protestante Elizabeth I, grâce à ses talents musicaux.

Compositeur attitré de la Chapelle Royale, il compose bon nombre d’œuvres musicales pour la liturgie de l’Eglise anglicane. Cependant, il compose également en défiance de la monarchie protestante de nombreuses œuvres de musique sacrée pour soutenir la communauté catholique réfractaire et clandestine en Angleterre face aux Protestants. William Byrd cache ainsi des messages subtils à travers plusieurs de ses motets, dont les Cantiones Sacrae de 1589, en utilisant des images musicales traditionnelles de la lamentation catholique et de la mission jésuite, ainsi que des « paroles de la potence », prononcées par les martyres catholiques avant d’être exécutés par pendaison.

La politique

Si ces exemples de musiques énigmatiques nous amènent à croire que les messages cachés dans la musique ne sont qu’une pratique du passé, détrompons-nous ! En 2010, les Forces Armées Révolutionnaires de la Colombie, les FARC, prennent en otage 16 soldats colombiens. Ils sont menacés de mort à la moindre action, et perdent progressivement tout espoir d’être sauvés.

L’armée colombienne, menée par le colonel Jose Espejo, cherche désespérément un moyen de communiquer avec les otages afin de leur transmettre un message secret : l’aide est en chemin, qu’ils soient prêts à fuir ou à se battre. Mais comment transmettre un message sans alerter les FARC ?

Le seul confort accordé par les FARC aux otages est une radio. L’idée vient donc au Colonel Espejo de créer un message codé qui serait transmis de manière radiophonique, entendu par tous mais capté uniquement par ceux capables de le comprendre. Il décide avec le directeur de publicité Juan Carlos Ortiz de créer une chanson pop dans laquelle serait caché un message en Morse destiné aux otages colombiens.

En septembre 2010, la chanson Better Days est enregistrée au studio de la Radio Bemba avec le producteur Carols Portela et le compositeur Amaury Hernandez. La diffusion nationale se fait facilement car la majorité des radios sont des radios d’état, sous la direction du gouvernement. La chanson est ainsi entendue par plus de 3 millions de personnes, dont les otages et leurs ravisseurs. Mais contrairement aux FARC, les soldats colombiens sont formés à déchiffrer le message, et captent rapidement les mots cachés en code Morse répétés à plusieurs reprises pendant la chanson : « 19 déjà sauvés. Vous êtes les prochains. Ne perdez pas espoir. » (à 1.32 minute ci-dessous).

Combien de messages dissimulés à découvrir et d'énigmes musicales à résoudre y a-t-il encore dans l'histoire de la musique ? Si bon nombre de mystères resteront certainement définitivement cachés, il est probable que vous n'écouterez plus jamais la musique de la même façon.