Trois siècles plus tard, les concertos brandebourgeois fascinent toujours

Offrande musicale et candidature professionnelle ignorée par son destinataire, les concertos « brandebourgeois » de Jean-Sébastien Bach sont devenus l’une des plus grandes œuvres de l'histoire de la musique. Mais pourquoi ces concertos retiennent-ils tant notre attention ?

Trois siècles plus tard, les concertos brandebourgeois fascinent toujours
Après 3 siècles, les concertos brandebourgeois fascinent toujours, © Getty / DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY

En 1977, la NASA envoie dans l’espace une capsule dans laquelle se trouve le Voyager Golden Record, archive visuelle et sonore de la vie sur Terre, histoire de notre monde et résumé des meilleurs accomplissements culturels de l’humanité. Si un jour une vie extraterrestre découvre ce Voyager Golden Record, la première œuvre musicale entendue, censée présenter et représenter le meilleur de toute l’humanité, sera le premier mouvement du Concerto brandebourgeois n°2en fa majeur de Jean-Sébastien Bach (dirigé par Karl Richter).

« Avec sa trompette, c’est un chant de joie, presque de victoire, puisque c’est un accomplissement d’envoyer cela dans l’espace, et en même temps un modèle du meilleur que l’art sur Terre est capable de faire », explique Gilles Cantagrel, musicologue et auteur de Sur les Traces de J.S. Bach (Buchet-Chastel, 2021).

Dédiés le 24 mars 1721 au margrave Christian-Louis de Brandebourg-Schwedt, demi-frère de l’électeur de Brandebourg, les concertos brandebourgeois sont aujourd’hui parmi les œuvres les plus importantes du compositeur, du répertoire baroque et même de l’histoire de la musique. Mais du vivant de Bach, ces six concertos passent inaperçus, notamment de la part de leur dédicataire. Ce n’est que plusieurs siècles plus tard, lors de leur redécouverte et de leur enregistrement, que les six concerti grossi commencent à retenir l’attention du public et révèlent les qualités musicales de Bach à leur apogée : la créativité, l’originalité et l’audace.

Une candidature en musique

En 1719, Bach fait la connaissance du Margrave de Brandebourg lors de son passage à Berlin pour acquérir un clavecin. Interpellé par la musique du compositeur, il invite ce dernier à lui envoyer plusieurs de ses œuvres. Bach attendra deux ans avant de répondre à la proposition du Margrave avec un recueil de Six Concerts à plusieurs instruments, accompagnés d’une dédicace particulièrement élogieuse et professionnellement ambitieuse :

Comme j'eus il y a une couple d'années, le bonheur de me faire entendre à Votre Altesse Royalle, en vertu de ses ordres, & que je remarquai alors, qu'Elle prennoit quelque plaisir aux petits talents que le Ciel m'a donnés pour la Musique ; […] j'ai donc selon ses très gracieux ordres, pris la liberté de rendre mes très-humbles devoirs à Votre Altesse Royalle, par les presents Concerts, que j'ai accommodés à plusieursInstruments ; […] je n'ai rien tant à coeur, que de pouvoir être employé en des occasions plus dignes d'Elle et de son service.

La dédicace manuscrite des concertos brandebourgeois, datée du 24 mars 1721
La dédicace manuscrite des concertos brandebourgeois, datée du 24 mars 1721, © Getty / DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY

L’orchestration de chaque concerto, modestement décrite par Bach pour « plusieurs instruments », est en réalité une expérimentation sans précédent, et rarement égalée, avec le genre du concerto grosso et la hiérarchie jusqu’alors établie des instruments : les instruments traditionnels de solistes, tels que la trompette et le violon, se retrouvent ainsi à dialoguer dans de nouvelles combinaisons novatrices avec des instruments habituellement relégués aux rôles d’accompagnements, comme la flûte à bec et l’alto. 

L’art du recyclage musical

Que faire lorsque l’on souhaite impressionner un potentiel employeur avec sa musique ? Ecrire une nouvelle œuvre dans l’espoir que celle-ci soit le meilleur exemple de ses talents ? Envoyer une œuvre précédente dont on est particulièrement fier ? Le choix final de Bach tient en partie des deux possibilités. De son immense répertoire il retient les thèmes, les idées et les mouvements de concertos précédents dont il est le plus fier. « C’était un groupage par Bach de six œuvres qu’il considérait hautement représentatives de son génie de compositeur », précise Cantagrel. 

On trouve ainsi dans les concertos brandebourgeois une inspiration d’œuvres concertantes précédentes remontant jusqu’à son emploi à Weimar en 1708. Ayant découvert, assimilé et retravaillé depuis plusieurs décennies le genre concertant italien des maitres comme Vivaldi, Bach fait démonstration de sa maitrise des codes du genre dans son recueil pour le margrave.

Un résumé du génie de Bach

Par leur diversité de styles, de genres, et des effectifs, les six concertos brandebourgeois sont témoin du génie et de l’audace de Jean-Sébastien Bach comme compositeur, non seulement résumé des styles et formes de ses contemporains mais élévation de ces idées à la perfection. 

Mais Bach est célébré de son vivant surtout pour ses talents en tant qu’interprète et compositeur de musique sacrée, et ses concertos brandebourgeois, ainsi que le reste de sa musique instrumentale et séculaire, sont largement oubliés une fois nommé au dernier poste de sa carrière, Cantor de Leipzig. Quant au manuscrit des concertos offert au margrave de Brandebourg, il est vendu suite à la mort de ce dernier, perdu parmi tant d’autres. Il est seulement redécouvert en 1849, presque un siècle après la mort de Bach, son état intact preuve de l’indifférence du margrave envers son cadeau musical.

Publiés pour la première fois en 1850 et baptisés « brandebourgeois » en 1873 par le biographe Philipp Spitta, ce n’est qu’en 1935 que les concertos brandebourgeois ne sont finalement appréciés par le grand public en tant que chef-d’œuvre de Bach. Enregistrés aux Etats-Unis par le violoniste allemand Adolph Busch et ses Busch Chamber Players, l’œuvre est diffusée à l’international dans l’espoir de montrer au monde la véritable beauté de l’Allemagne et de sa culture.

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« Ca a été une grande découverte que l’on a poursuivi longtemps, jusqu’à nos jours, raconte Gilles Cantagrel. On s’est aperçu que ces six concertos, si différents, avec des effectifs tellement uniques, étaient tous représentatifs du style de Bach, et notamment de ce qu’il a emprunté lui-même à des musiques et des modèles étrangers […]. Il a voulu donner un modèle, un exemple de tout ce qu’il était capable de faire. Un résumé musical de son génie. »

Par cette révélation des concertos brandebourgeois, le génie de Bach était finalement à la portée du grand public, maintenant gravé à jamais dans la mémoire collective.