Tolkien s'est-il inspiré du Ring de Wagner pour écrire Le Seigneur des Anneaux ?

Deux univers fantastiques d'inspiration médiévale avec un anneau magique au centre de l'attention... Si l’influence du Ring de Richard Wagner sur Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien semble évidente, la vérité est un peu plus complexe.

Tolkien s'est-il inspiré du Ring de Wagner pour écrire Le Seigneur des Anneaux ?
La confrontation dans l'opéra « Siegfried » entre Siegfried et Fafner, le géant transformé en dragon en possession de l'anneau après avoir tué son frère Fasolt, © Getty / Heritage Images

Un anneau puissant forgé en or, puis volé et convoité par de nombreux êtres humanoïdes et fantastiques pour ses pouvoirs magiques, dont l’invisibilité ; un héros armé d’une épée brisée et reforgée ; un monde de nains, de sorciers et de dragons ; une aventure qui mène à de nombreux conflits pour ramener à grands frais et sacrifices l’anneau à son lieu de création avant d’être finalement purifié par le feu, menant à la mort de son dernier poursuivant.

Si certains pensent tout de suite à l’intrigue du fameux cycle de quatre opéras Der Ring des Nibelungen (1849-1876) de Richard Wagner, il est pour d’autres incontestablement question de l’œuvre littéraire Le Seigneur des Anneaux (1937-1949) de J.R.R. Tolkien. Il est donc peu surprenant de voir les nombreux liens de comparaison tissés entre l’immense œuvre musicale de Wagner et l’aventure littéraire de Tolkien : mais ce dernier s’est-il tout simplement inspiré des opéras de Wagner, ou cette similitude trouve-t-elle son origine ailleurs ?

Entouré d’amateurs de musique, tels que ses amis C.S. Lewis et Christopher Wiseman, et surtout sa femme Edith Tolkien, une talentueuse pianiste amatrice, Tolkien est un passionné de musique classique et affectionne tout particulièrement les œuvres de Carl Maria von Weber et de Jean Sibelius (Tolkien écrit d’ailleurs une Histoire de Kullervo entre 1912 et 1916, un thème également abordé par Sibelius dans sa symphonie éponyme). 

Il est également fasciné par l’univers fantastique du Ring de Richard Wagner, qu’il explore lors des rendez-vous réguliers du groupe académique The Kólbitar Club alors qu’il est étudiant à l’université d’Oxford. Tolkien projette de traduire dans les années 1930 le livret de La Walkyrie avec son ami, l’écrivain C.S. Lewis. Ce dernier tente même en 1934 d’emmener son frère et Tolkien voir une production complète du Ring à Londres : selon la correspondance de Lewis, les trois amateurs se réunirent régulièrement pour étudier en détail les livrets de Wagner (seulement trois ans avant que Tolkien ne commence ses premières esquisses du Seigneur des Anneaux en 1937).

Une influence wagnérienne rejetée par Tolkien

Un lien évident semble exister entre Tolkien et l'œuvre de Wagner et pourtant, l’écrivain ne cessera de rejeter toute association au compositeur allemand et son œuvre légendaire. Lors de la publication du Seigneur des Anneaux en suédois entre 1959 et 1961, le traducteur Åke Ohlmark étudie dans son avant-propos les nombreux parallèles entre les deux univers, une remarque qui ne manquera pas de provoquer une réaction âpre de la part de Tolkien : « Les deux anneaux sont ronds, et c’est là leur seule ressemblance ».

Pourquoi donc rejeter avec autant de véhémence une association pourtant évidente au premier regard ? Alors que certains spécialistes de Tolkien affirment que ce dernier fut incontestablement influencé par Wagner, d’autres postulent que la similitude n’est que le fruit d’une inspiration commune d’histoires anciennes, de diverses épopées, de publications philosophiques et de sagas mythologiques telles que le poème allemand Niebelungenlied, la mythologie germano-scandinave, la saga nordique Völsunga, le manuel de poésie scandinave Edda de Snorri et l’histoire de l’anneau de Gygès de La République de Platon. 

Wagner et Tolkien ne sont pas les premiers à avoir inventé de telles histoires. Tolkien se serait donc surtout inspiré des mêmes sources qui ont stimulé l’imagination de Wagner près d’un demi-siècle plus tôt. Mais alors que le monde se voit emporté par la Seconde Guerre mondiale, la figure de Richard Wagner et la mythologie nordique sont progressivement récupérées par Adolf Hitler et son Troisième Reich, une association que déplora Tolkien :

« J’ai dans cette guerre une rancune personnelle et cuisante […] envers ce petit ignorant rougeaud d’Adolf Hitler […]. Ruinant, pervertissant, détournant et rendant à jamais maudit ce noble esprit du Nord, contribution suprême à l’Europe, que j’ai toujours aimé et essayé de présenter sous son vrai jour », écrit Tolkien à son fils en 1945.

Malgré son intérêt de jeunesse pour Wagner, l’écrivain souhaita sans doute s’éloigner de l’ombre du nazisme qui planait sur l’œuvre du compositeur allemand. En 1938, il exprime à son éditeur allemand sa volonté de « laisser en plan toute traduction allemande », pour raison des « lois démentes » du nazisme.

Le Seigneur des Anneaux ou la revisite d’un héritage commun

Professeur de vieil anglais et de littérature à l’université d’Oxford, spécialiste internationalement reconnu des littératures médiévales anglaises, Tolkien est également passionné dès son enfance par les cultures et les origines germano-nordiques de son propre pays. Le refus de toute association à l'oeuvre Wagner serait liée au mécontentement de Tolkien face à l'interprétation, erronée selon lui, des mythes et légendes nordiques par le compositeur allemand. 

Comme l’indique le professeur Tom Shippey dans son étude de l’œuvre de Tolkien, The Road to Middle-Earth (1982) : « Wagner travaillait de manière lointaine avec des éléments qu'il [Tolkien] connaissait lui-même de manière intime. […Selon lui, Wagner], n’avait pas tout à fait réussi quelque chose de très important. » 

Si Tolkien n'a jamais caché son rejet de Wagner, l’influence reste néanmoins tangible. Chacun a su transformer les thèmes et les éléments de leurs inspirations en œuvres d'art originales et indépendantes : Wagner et le pouvoir rédempteur de l'amour, Tolkien et la victoire d'un bien pur contre le mal corrompu par le pouvoir. Mais face aux nombreuses similitudes, la trilogie légendaire de Tolkien ne peut pas être étudiée sans prendre en compte la fameuse Tétralogie de Wagner. La question ne serait donc pas si une influence existe mais plutôt pourquoi et comment Tolkien se démarque de l’influence inévitable du Ring de Wagner.