Igor Stravinsky et Afrika Bambaataa, une liaison musicale improbable entre classique et hip-hop

D’un côté, Igor Stravinsky, immense compositeur à l’avant-garde de la musique du XXe siècle. De l’autre, Afrika Bambaataa, DJ et grand pionnier du hip-hop. Dans le gouffre qui semble séparer ces deux géants se trouve un synthétiseur qui les réunit de manière improbable : le Fairlight CMI.

Igor Stravinsky et Afrika Bambaataa, une liaison musicale improbable entre classique et hip-hop
Igor Stravinsky et Afrika Bambaataa, une liaison musicale improbable entre le classique et le hip-hop, © Getty / Ernst Haas

Le 25 juin 1910, au Palais Garnier à Paris, dans l’introduction de la Danse infernale du roi Kastcheï du ballet L’Oiseau de feu d’Igor Stravinsky, l’orchestre produit un son aussi violent que bref, un véritable martèlement sonore (à 10.30 dans la vidéo ci-dessous) :

Si l’accord n’a rien de particulier hormis son effet de surprise, il deviendra presque 70 ans plus tard l’un des sons les plus entendus dans la musique pop et dans le hip-hop des années 1980 et 1990.

Le « sampling », la vie éternelle pour Stravinsky

65 ans après la première de L’Oiseau de feu, deux australiens, Peter Vogel et Kim Ryrie, développent et commercialisent le tout premier synthétiseur et échantillonneur numérique : le Fairlight CMI (« Computer Musical Instrument » ou Instrument de Musique Numérique »).

Doté d’un processeur puissant, le Fairlight CMI offre à ses utilisateurs deux possibilités novatrices. La première est un séquenceur visuel affiché sur un écran tactile. C'est une révélation technologique et le premier exemple des logiciels numériques de production musicale que l’on connait aujourd’hui). La deuxième est un échantillonneur, ou « sampleur » numérique, capable d’enregistrer avec son micro une seconde de n’importe quel son et de le retranscrire numériquement. Cela représente une évolution immense du Mellotron, un clavier à bandes enregistrées et jusqu’alors le seul moyen d’utiliser des sons enregistrées dans une production musicale.

Si l’idée de l’échantillonnage sonore germe depuis de premières expérimentations de la musique dite « concrète » de Pierre Schaeffer, ce sont Vogel et Ryrie qui introduisent le mot « sample » dans le langage musical quotidien. Les possibilités du Fairlight CMI séduisent dès sa commercialisation de grands noms de la musique : Stevie Wonder sera parmi les premiers clients et utilisateurs du Fairlight CMI, avec Herbie Hancock et Joni Mitchell :

L’arrivée de Stravinsky dans le hip-hop

Le Fairlight CMI annonce un monde infini de possibilités non seulement par ses capacités techniques, mais également par sa banque de sons préenregistrés mis à disposition sur plusieurs disquettes 8 pouces. Parmi ces nombreux effets sonores on y trouve les « orchestra hits », collection d’échantillons de « frappes » orchestrales. C’est parmi ces nombreux « hits » d’orchestre, derrière le nom discret de « ORCH2 », que se cache notre protagoniste, Igor Stravinsky :

Le co-créateur Peter Vogel confirme que c’est lui qui a enregistré ce « orchestra hit » en cherchant de manière aléatoire des sons à ajouter aux banques de mémoire de son synthétiseur. Lorsque Vogel fouille dans sa collection de vinyles, il tombe sur l’enregistrement de 1965 de L’oiseau de feu par l’Orchestre Philharmonia sous la direction de Josef Krips. Le diamant de sa platine posé dans le sillon, il tombe par hasard sur la Danse infernale du roi Kastcheï et le fameux cri d’orchestre, entendu pour la première fois en 1910 : ainsi est né « ORCH2 ».

Caché tel un trésor en attente d’être déterré, c’est en 1982, dans les mains du DJ Afrika Bambaataa et du producteur Arthur Baker, que L’oiseau de feu fera sa (re)naissance et son entrée dans le monde du hip-hop avec le morceau Planet Rock (1982), production musicale dans la lignée du mouvement afro-futuriste de Sun Ra et de George Clinton :

Suite au succès de Planet Rock, l’échantillon sonore s’installe par la suite dans le vocabulaire courant des producteurs de pop et de hip-hop des années 80 et 90, mais aussi dans le jazz. On retrouve notamment ORCH2 dans le titre Tutu (1986) de Miles Davis, alors pleinement investi dans son exploration du jazz fusion et électrique :

Devenu un outil sonore autant percussif qu’harmonique, le « orchestra hit » de Bambaataa sera rapidement copié par d’autres producteurs sans accès au Fairlight CMI – un outil de production musicale encore très onéreux à l’époque - dans de nombreuses chansons telles que Owner of a Lonely Heart de Yes (1983), Beethoven de Eurythmics (1987), Vogue de Madonna et Dangerous (1991) de Michael Jackson

Tout comme l’œuvre de Stravinsky annonça, de son vivant au début du XXe siècle, le futur de la musique « classique », l’accord de Stravinsky baptisé ORCH2 annonça le futur du hip-hop. Décédé en 1971, Stravinsky ne verra jamais le succès de son cri d'orchestre dans la musique populaire des années 80 et 90. Cependant, lassé de son Oiseau de feu au succès infatigable, souhaitant à plusieurs reprises que l'œuvre disparaisse tout simplement, il est peut-être préférable que le compositeur n’ait pas été témoin de l’immense étendue du célèbre échantillon sonore ORCH2 !