Steinway to heaven, ou l'ascension d'un titan du piano

Depuis les premiers pianos fabriqués en 1836 dans la cuisine de Heinrich Steinweg, Steinway & Sons s'est imposée comme la marque suprême, dont le nom est synonyme d'excellence sonore et d'une mécanique irréprochable. Mais cela suffit-il pour devenir le roi des pianos ?

Steinway to heaven, ou l'ascension d'un titan du piano
Steinway & Sons, © Léopold Tobisch

Martha Argerich, Lang Lang, Elisabeth Leonskaja, Murray Perahia, Alfred Brendel, Evgeny Kissin, Mitsuko Uchida, Yuja Wang, Nelson Freire, Daniel Barenboim, Vladimir Ashkenazy, Claudio Arrau, Geza Anda, Arthur Rubinstein... Si cette liste ressemble à un panthéon des plus grands pianistes du XXe siècle, elle n’est en vérité qu’un petit échantillon des artistes réunis autour d’un même piano : Steinway. Selon la marque, 90% des pianistes concertistes dans le monde jouent sur un piano Steinway. Mais comment les instruments d’un menuisier allemand du XIXe siècle ont-ils réussi à devenir légendaires ?

L'histoire commence le 15 février 1797, à la naissance de Heinrich Engelhard Steinweg. Menuisier passionné de musique, il construit à ses heures perdues ses premiers pianos dans la cuisine de sa maison à Seesen en Allemagne. Il termine son premier piano à queue en 1836. L’instabilité créée par la révolution allemande de 1848 l'oblige à quitter son pays natal et à s’installer à New York avec cinq de ses fils. Chacun des membres de la famille trouve alors un emploi chez divers fabricants de pianos, et finissent par fonder l’entreprise Steinway & Sons le 5 mars 1853 ; le nom de famille est américanisé afin de rendre plus accessible la nouvelle marque.

A peine 10 ans plus tard, les pianos Steinway profitent déjà d’une réputation louable, avec des dizaines de médailles d’or reçues dans des salons professionnels et des expositions internationales. En 1864, depuis la nouvelle usine Steinway située sur Park Avenue, Steinway & Sons passe de 500 à 1 800 pianos produits par an. En 1871 l’entreprise atteint le rythme vertigineux d’un piano produit par heure, avec environ 2 500 ventes annuelles. La même année, le fondateur Heinrich Steinweg tire sa révérence. Il a offert au monde de la musique un nom et un son inoubliable qui ne perdent rien de leur vitalité 150 ans plus tard. 

Heinrich E. Steinweg
Heinrich E. Steinweg, © Getty / ullstein bild Dtl

Quelles sont les qualités si particulières de cette marque de légende ? Il existe autant de réponses que de pianistes, mais certaines caractéristiques physiques semblent se démarquer selon Philippe Cassard, pianiste et producteur à France Musique :

« Le monopole de Steinway vient de la fiabilité de sa mécanique mais surtout de l'équilibre des registres. On passe du registre grave au bas médium à l’aigu et à l’extrême aigu d'une manière parfaitement homogène. Je dirais également : une mécanique extrêmement légère par rapport à d'autres marques, […] et puis bien évidemment le son Steinway, cette sonorité qui a pratiquement inventé une certaine forme de vibrato sur tout ce qui est le haut médium aigu et l'extrême aigu, avec la condition sine qua non que le piano soit bien entretenu et réglé au millimètre. »

Sans l’accordeur, on n’est pas d’accord

Un piano Steinway ne naît pas parfait. Sorti d’usine, il est nécessaire de le régler et de l’accorder pour y insuffler une âme et une couleur qui feront sonner le son Steinway tant recherché :

« Je ne parlerai pas "d’un" son Steinway mais "des" sons Steinway, car chaque modèle est différent, souligne le pianiste Alexandre Tharaud. Je pense que le dénominateur commun entre tous ces instruments, c'est une chaleur, une couleur que l'on ne retrouve pas ailleurs. Mais tout cela dépend aussi de la manière dont l'instrument a été réglé par son accordeur, qui est comme un docteur. Vous avez des pianos Steinway qui ont été mal réglés pendant des années et qui ne sont plus bons. […] Je pense que l'accordeur est en effet primordial dans la beauté d'un piano. C’est quelqu'un qui accorde l'instrument avec le pianiste. »

L’ascension de Steinway, de David à Goliath

La mécanique et la chaleur sonore sont incomparables, mais comment ces pianos Steinway se sont-ils démarqués dans leur course avec les pianos Pleyel, Erard, Gaveau, Bechstein, Blüthner ou Bösendorfer ? Pour le pianiste Michel Dalberto, le point décisif a lieu juste après la Seconde Guerre mondiale :

« D'abord, de nombreuses réserves de bois ont été détruites lors de la Libération. Les réserves de bois de Bechstein en Allemagne et de Bösendorfer à Vienne ont flambé. En plus de cela, la veuve Bechstein était une grande partisane d’Hitler, donc ils ont dû faire profil bas après la guerre pendant une quinzaine d'années.Blüthner, qui faisait de magnifiques pianos, était à Leipzig, derrière le rideau de fer. Yamaha était au Japon, mais après la guerre le pays pensait à autre chose que faire des pianos. C'est triste de parler des marques françaises, mais elles ont aussi graduellement disparu.

D'un coup est arrivé Steinway, marque américaine fortement aidée par le plan Marshall, avec toutes les salles de concert et les théâtres qui voulaient de nouveaux instruments.

Il n'y avait donc plus qu'un seul choix. Il y a eu un concours de circonstances extrêmement favorable pour Steinway. »

Concours de circonstances qui permet à Steinway de profiter d’un terrain dégagé dans presque toute compétition et de promouvoir leurs nouveaux pianos dont le son est mondialement applaudi.

Coup de génie ou coup de pub ?

Si Steinway brille par sa qualité et bénéficie d'un contexte économique favorable, la marque s'est aussi dotée d'une arme de poids : le marketing.

Dès les premiers succès à New York, les fils Steinway décident de faire construire une vitrine dans laquelle seront exposées les qualités remarquables de leurs pianos. En 1866, le « Steinway Hall » est érigé pour la somme de 200 000 dollars. Il s’agit de la deuxième plus grande salle de concert de New York, et on y assiste aux performances du New York Philharmonic, en résidence. Afin de maximiser les ventes, Steinway transforme même l’entrée de l’immeuble en showroom de pianos. Le Steinway Hall devient rapidement un lieu culturel prestigieux, qui ne fermera ses portes qu’en 1891 pour être remplacé par le Carnegie Hall.

A cela s’ajoutent la pléiade de pianistes tous plus prestigieux, recrutés par Steinway pour faire résonner leurs pianos à travers le pays : Anton Rubinstein est le premier de la liste, en 1872, engagé pour une tournée américaine de 215 concerts en 239 jours.

Dans cette course effrénée, les fils Steinway frisent d'ailleurs la sortie de route. Dans les années 1870, la marque est accusée à plusieurs reprises d’avoir soudoyé un ou plusieurs juges dans des salons professionnels et expositions universelles, dont celle de 1876 à Philadelphie, afin de s’assurer une médaille d’or, accusations restées sans suites, faute de preuves concrètes.

Le risque d'un quasi-monopole

Un Steinway dans presque chaque salle de concert dans le monde, c'est pratique pour les pianistes concertistes en voyage. Mais il y a un revers à la médaille : la diffusion d’un seul et même son. « C'est un peu comme si on vous disait ‘‘Désormais, vous ne boirez que du Bordeaux avec tout ce que vous mangez’’ », plaisante Michel Dalberto. Il y a bien un risque, celui d'une homogénéisation du son. Un problème perpétué en grande partie par les salles de concert, dont la plupart ne jurent que par les pianos Steinway : « Il y a un grand conservatisme et un conformisme dans les salles de concert. Elles ont peur qu’un musicien arrive sur scène et trouve une marque de piano à laquelle ils ne sont pas souvent confrontés, et qu'ils refusent de jouer », précise Philippe Cassard.

Et au-delà du confort des artistes, le quasi-monopole des pianos Steinway dans les salles de concert et auprès des artistes tend, pour l’auditeur, à uniformiser le son :

« On peut se demander si, culturellement, c'est bien de se retrouver avec le même piano et le même son partout, dans toutes les salles du monde, explique Cyril Mordant, accordeur de concerts. Ce serait un appauvrissement culturel de ne plus être capable d'écouter les choses qu'à travers le son de Steinway. […] mais je pense qu'il y a de nouveau une capacité d'écoute un peu différente qui revient depuis quelques générations où, sans remettre en cause les valeurs de Steinway, on est davantage capables d'écouter autre chose que dans le passé, parce qu'il y avait aussi peut-être une forme de snobisme, des idées qui parasitaient la réalité de l'écoute. » 

Le futur de la marque Steinway & Sons n’a sans doute rien à craindre, mais, après plus d’un siècle de règne, il sera peut-être temps pour Steinway & Sons de partager le trône.