Sous l'Italie fasciste de Mussolini : la musique au service du dictateur et de l'État

Mis à jour le jeudi 28 octobre 2021 à 10h43

Il y a tout juste 99 ans, le 29 octobre 1922, Mussolini accède au pouvoir en Italie. L'occasion de se pencher, avec la musicologue Charlotte Ginot-Slacik, sur le rôle fondamental de la musique pour légitimer et asseoir le régime fasciste italien.

Sous l'Italie fasciste de Mussolini : la musique au service du dictateur et de l'État
Benito Mussolini en train de jouer du violon, sur la terrasse de la villa Torlonia, © Getty / Culture Club / Contributeur

28 octobre 1922. Benito Mussolini et ses faisceaux italiens marchent sur Rome pour impressionner le gouvernement libéral. Le lendemain, le roi d'Italie, Victor-Emmanuel III, nomme le Duce président du Conseil. C'est le début de l' "ère Mussolini", dont la dictature s'achèvera 21 longues années plus tard, en juillet 1943. Quand on évoque la propagande du fascisme italien par le biais des arts, vient surtout à l'esprit le cinéma, avec les films de Roberto Rossellini ou d'Alberto Lattuada. Mais l’État italien a aussi eu un "très fort intérêt à encourager la création musicale, organiser, voire uniformiser et opérer un travail de censure sur les institutions", analyse la musicologue Charlotte Ginot-Slacik, autrice avec l'historienne Michela Niccolai d'un ouvrage intitulé Musiques dans l'Italie fasciste publié en 2019.

Première question simple, mais fondamentale : Mussolini était-il intéressé personnellement par la musique ? "Non seulement il l'était, mais il était aussi violoniste amateur", souligne Charlotte Ginot-Slacik : "Des photos de lui le montrent au violon. Il avait un intérêt très personnel pour la musique, et pour la musique qu’on appellerait aujourd’hui de répertoire, la création musicale. À ce titre, il a entretenu des relations personnelles avec les grands compositeurs, non seulement italiens, mais aussi Stravinsky, qui lui a d'ailleurs dédié une pièce."

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Mussolini était amateur de violon
Mussolini était amateur de violon, © Getty / Central Press / Intermittent

Foisonnement créatif... puis durcissement

Mais le Duce n'exerce pas d'emblée une emprise sur la création musicale. Au contraire. "Il a été très prudent, c’est l’énorme différence avec le régime nazi. Dans un premier temps, de 1922 à 1933 environ, il n’y a pas d’esthétique fasciste de la musique. Mussolini encourage tous les types de musique", explique la musicologue : "Il y avait une très grande ouverture aux avant-gardes européennes. Notamment, cela peut sembler incroyable, la seconde école de Vienne, Stravinsky donc, Bartók… Toute la grande modernité. La notion de compositeur dégénéré n’existe pas en Italie dans ces années-là. L’idée est presque la dynamique inverse : montrer que la musique italienne est une musique aussi moderne qu’ailleurs."

"Je ne veux pas avoir l’air de faire l’apologie de Mussolini mais honnêtement, il a vraiment beaucoup encouragé la création musicale. Ensuite, la particularité du fascisme, c’est que c’est 1922-1943 : une période énorme", insiste Charlotte Ginot-Slacik. Progressivement, la politique de la musique va alors se durcir, à la fois sur des questions nationalistes et esthétiques. Un manifeste, signé par un certain nombre de compositeurs réactionnaires, va stipuler que pour être un "bon compositeur fasciste italien, il faut être anti-dodécaphonisme, anti-international, anti-intellectuel."

Quand Mussolini arrive au pouvoir, toute une génération de compositeurs s’interroge sur le devenir de la musique italienne. "C'est la grande génération qui a accompagné ou contré le fascisme, c’est ce qu’on appelle la 'generazione dell’Ottanta', c’est-à-dire tous les gens qui sont nés dans les années 1880. Cette génération, c’est celle deGian Francesco Malipiero, d'Alfredo Casella...", égrène Charlotte Ginot-Slacik. Et tous ont un point commun : "Ils ne sont pas passés par les conservatoires italiens, parce que ces derniers sont dans un état catastrophique et n’arrivent plus à former les compositeurs et compositrices. En conséquent, les musiciens partent se former en Russie, à Monaco, à Paris…"

"Les compositeurs sont tous en train de se demander comment réformer l’enseignement de la musique. Quand Mussolini arrive, il trouve donc une génération prête à l’accompagner." Vient alors la grande réforme des conservatoires, en 1930. "Elle consiste à unifier les programmes et les institutions, ou encore donner des programmes communs pour les concours d’entrée et de sortie. Autrement dit, unifier les conservatoires et la façon d’apprendre la musique, afin d'unifier le territoire." L'unification de l'enseignement musical est ainsi un enjeu clé du fascisme, pointe la musicologue, le territoire italien étant particulièrement morcelé, avec des dynamiques et des identités très différentes localement, selon que l'on se trouve en Lombardie ou dans les Pouilles.

"Une forme de grand récit du dictateur"

La thématique de la glorification du fascisme va alors s'immiscer dans les thèmes des œuvres lyriques. "On le voit en particulier dans les opéras qui ont été produits à partir des années 30, où il y a une forme de grand récit du dictateur, du dictateur romain : une forme d’exaltation du tyran, de la romanité toute puissante", note Charlotte Ginot-Slacik. "Notamment dans des œuvres deGian Francesco Malipieroou d'Alfredo Casella. Quand ils y évoquent l’antiquité romaine, c’est du fascisme dont il est question."

La puissance militaire de l'Italie va aussi être mise en exergue dans les œuvres, particulièrement autour d'un épisode : la seconde guerre italo-éthiopienne, en 1935 et 1936. "Notamment à travers un un opéra de Casella, intitulé Il deserto tentato, qui raconte la conquête de l’Éthiopie. On suit un groupe d’aviateurs tombé dans le désert. L’Opéra met en scène la puissance italienne sur cette colonie."

Ce qui est fascinant, c’est qu’aujourd’hui, on connait la violence de la conquête de l’Éthiopie, on sait que ça a été un laboratoire de la violence fasciste, que ça a été une conquête des plus affreuses. Dans l’opéra de Casella, la violence est esthétisée : c’est une œuvre de glorification de la conquête italienne."

Extrait du livret d' "Il deserto tentato", d'Alfredo Casella
Extrait du livret d' "Il deserto tentato", d'Alfredo Casella, © -

Rengaines populaires 

Puis, vient toute une production plus populaire de musique légère, de chansons, qui vont exalter les valeurs fondatrices du fascisme : la patrie, la famille, la grandeur de l’Italie, le sentiment national et les conquêtes coloniales. Des chansons diffusées au sein des foyers via la radio, "activité florissante" à l'époque, et aussi par le biais des Carri di Tespi : de petits théâtres démontables ambulants, créés en 1929, qui vont parcourir l'Italie durant l'été et diffuser, faire circuler la musique sur tout le territoire.

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Une chanson était à l’époque très populaire : Faccetta nera, "petit visage noir". Elle évoque une jeune femme noire, qui va être libérée par les colons italiens. "C’est une chanson qui parle de la domination des corps, où il est question de la beauté des femmes noires, de la beauté du corps abyssinien". Or, les paroles sont devenues embarrassantes pour le régime à partir de 1937, avec l'instauration des lois raciales. "Pour tous les colons italiens en Ethiopie, il va y avoir interdiction de frayer avec les femmes éthiopiennes". La chanson va alors être transformée et devenir Faccettabianca, "petit visage blanc" : "Il n'y est plus question des femmes noires, mais des Italiennes. Une vision patriotique de la femme blanche, qui attend l’Italien qui est partie faire la guerre et défendre le régime."

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De l’opérette, des chansons populaires, et de grandes vedettes. "Notamment un trio de sœurs, que l’on appellele Trio Lescano. Des sœurs de confession juive, qui au moment de l’adoption des lois raciales, se sont retrouvées en très grande difficulté, ont dû se cacher."

Les lois raciales posent question. Car en Italie, il y a beaucoup de mariages inter-religieux, entre catholiques et juifs. Or, un certain nombre de compositeurs, comme Dallapiccola ou Casella, ont des femmes juives. Ce sont des gens qui se retrouvent dans une position intenable : ils ont défendu le fascisme, ont cru au fascisme, et d’un seul coup, le régime se retourne contre eux"

"À partir de 33-34-35, on s’aperçoit que le régime se durcit vraiment. C’est quelque chose qui a été assez mal vécu par des compositeurs qui avaient cru dans le régime. Avec Michela Niccolai, nous avons fait une découverte incroyable : une lettre de Casella, proche de Mussolini donc, adressée au dictateur, dans laquelle il lui explique qu’il fait fausse route", raconte Charlotte Ginot-Slacik.

Mussolini se réappropriera aussi de grandes figures, comme Verdi. Pour le Duce, le compositeur de La Traviata et de Rigoletto incarne à la perfection le patriotisme italien et le rayonnement de la culture italienne à travers le monde. Avec l'assurance d'obtenir l'adhésion du public italien, Verdi étant extrêmement apprécié dans toutes les strates de la société. La célébration du compositeur culmine en 1941, lors du quarantième anniversaire de la mort du compositeur. 

Mussolini, et après ?

Uniformisation des conservatoires et de l'enseignement musical, exaltation de la Nation italienne dans les opéras et les chansons populaires : et après ? Qu'en est-il de la musique en Italie après la chute de Mussolini, en 1943 ? "Après 1945, il y eut un deuxième âge d’or dans la musique italienne.Luigi Dallapiccolava livrer une œuvre qui parle directement du fascisme, intitulée Le Prisonnier. Elle relate la violence totalitaire sur les individus. Cette œuvre va représenter un refuge moral pour la nouvelle génération", décrit Charlotte Ginot-Slacik.

Une nouvelle génération qui, après le fascisme, a entériné le fait que la musique est un enjeu politique. "Elle va reprendre cela à son compte, et le retourner : ils vont dire 'nous on fait de la musique, mais on fait de la musique pour construire un avenir meilleur'. C’est la génération deLuigi Nono, deBruno Maderna, deLuciano Berio... Une génération qui s’empare des institutions et qui défendra l’idée que la musique est un objet social comme un autre. Et que, puisque c’est un objet social, autant qu’elle porte des convictions."