Richard Strauss – 10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur le compositeur de Salomé

Compositeur aux opéras scandaleux et aux poèmes symphoniques chargés d’émotions, Richard Strauss conçoit une musique empreinte d’une expressivité romantique poussée à l’extrême. Voici 10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur le dernier des romantiques allemands.

Richard Strauss – 10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur le compositeur de Salomé
Richard Strauss (1864-1949), © Getty / Hulton Archive

Le cor, instrument de prédilection d’un compositeur précoce

Quand Richard Strauss naît, son père Franz est alors corniste principal au théâtre de la Cour de Munich et professeur à la Königliche Musikschule. Aucune surprise donc si le jeune Richard Strauss est rapidement initié à la musique et commence ses premières leçons de piano à l’âge de quatre ans.

Les talents de Richard pour la composition fleurissent rapidement, en grande partie grâce à l’aide paternelle. Le compositeur en herbe profite d’un accès privilégié à l’orchestre amateur dirigé par son père, le Wilde Gung’l, grâce auquel il peut entendre jouer ses nouvelles œuvres. Mais l’influence de Strauss père s’entend surtout dans l’importance souvent accordée au cor. Du premier Concerto pour cor composé à l’âge de 18 ans au Quatre derniers lieder, en passant par ses opéras et ses poèmes symphoniques, Richard Strauss donnera au cor une voix particulière.

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Interdit d’étudier Wagner, profondément influencé par Wagner

Richard Strauss découvre très jeune la musique des plus grands compositeurs, excepté un : Richard Wagner. Il est même formellement interdit d’étudier son œuvre musicale, pour laquelle son père affiche un dédain total. Ce n’est qu’à l’âge de 16 ans que Richard obtient finalement la partition de Tristan und Isolde, la « musique de l’avenir » dira-t-il. En interdisant la musique de Wagner, le père de Richard Strauss aurait-il poussé son fils précisément vers la musique de ce dernier ?

Compositeur précoce, les premières œuvres de Richard Strauss sont pourtant conservatrices dans leur ambition artistique. Ce n’est que lorsqu’il rencontre Alexander Ritter, compositeur et mari de l’une des nièces de Wagner, que la musique de Strauss évolue vers un style plus expressif sans surprise influencé par son illustre prédécesseur. Strauss continuera à côtoyer les proches de Wagner lorsqu’il devient en 1883 l’assistant du chef d’orchestre Hans von Bülow, grand défenseur de l’œuvre wagnérienne.

Une muse exigeante mais inspirante

Chef d’orchestre de renom depuis déjà plusieurs années, Richard Strauss fait ses débuts à Bayreuth en 1894 lorsqu’il dirige Tannhäuser de Wagner. Un grand honneur gâché par le caractère particulièrement difficile de l’interprète d’Elisabeth, la soprano Pauline de Ahna. Mais quand l’orchestre fait part au chef de son mécontentement face au comportement de la soprano, Strauss les prévient qu’ils sont en train de parler de sa toute récente fiancée !

En effet, Pauline de Ahna se fait rapidement une réputation pour son caractère coriace, autant avec son mari qu’avec ses amis et ses invités. Elle surveille de près les dépenses, la santé et l’alimentation de son mari, et le gronde lorsqu’elle le trouve oisif. Malgré sa nature stricte, Strauss trouvera en Pauline de Ahna une muse idéale. Soprano talentueuse, elle ouvre les yeux de son mari au potentiel de la voix féminine. 

Strauss inclut même son épouse dans sa musique : elle accompagne le héros dans le poème symphonique Une vie de héros et figure également dans la Sinfonia Domestica. Mais c’est l’opéra Intermezzo, œuvre autobiographique de leur mariage, qui résume au mieux l’affection de Strauss pour sa femme.

Les (nombreuses) héroïnes de Strauss

Si Richard Strauss admire profondément Richard Wagner, il ne suivra pas la domination masculine caractéristique de ses opéras. Bien au contraire, Strauss la prend à contre-pied pour faire place plutôt aux héroïnes de l’histoire et des légendes. Salome, Elektra, Ariadne auf Naxos, Arabella, Daphne… Nul autre compositeur n’accordera une place aussi importante à la femme dans l’opéra que Richard Strauss.

Strauss maîtrise pleinement la puissance et la sensualité de la voix féminine, exploitant à la fois le drame et la tendresse de ses chanteuses mais aussi l’érotisme, l’humour et même la folie. Par ses rôles féminins souvent libérés de la domination masculine, il forge une nouvelle voix féminine mais aussi une nouvelle identité opératique de la femme, moderne et affranchie. Ses premières héroïnes, Salome, Elektra et Marschallin n’hésitent pas à rejeter le cadre traditionnel féminin de la maternité et de la famille, contrôlant ainsi chaque aspect de leurs vies.

Strauss n’hésitera pas non plus à choisir une voix féminine pour plusieurs de ses rôles masculins, notamment une mezzo-soprano pour le rôle d’Octavian dans Le Chevalier à la rose.

L’obsession féminine a failli coûter à Strauss son mariage

Par ses rôles féminins complexes et parfaitement orchestrés, Strauss semble intimement maîtriser la voix et la psychologie féminines, et même bien s'y connaître en matière d'aventures amoureuses et d'infidélité, si l’on en croit ses opéras et ses poèmes symphoniques. Le compositeur se verra même accusé d’infidélité par sa femme en 1902 et menacé de divorce lorsqu’elle intercepte un message d’une certaine Fräulein Mücke, adressé à Richard Strauss. 

Apparemment, un chef d’orchestre aurait promis à la jeune demoiselle des places de concert lors d’une rencontre dans un bar à la réputation douteuse. Strauss est compromis dans cette affaire, mais comme il était absent, le compositeur parvient rapidement à démêler le vrai du faux : Fräulein Mücke avait oublié le nom du chef rencontré dans le bar (qui s'appelait Josef Stansky), et se serait adressée à Richard Strauss par erreur ! La situation résolue et son mariage sauvé, Strauss ne tardera pas à exploiter le coté comique du malentendu dans son prochain opéra, l’œuvre autobiographique Intermezzo

Le succès du scandale

Richard Strauss semble avoir un goût pour choquer son public, et surtout avec ses opéras. En 1905 il présente son opéra Salomé. Tiré de la pièce éponyme et licencieuse d’Oscar Wilde, le sujet à la fois érotique et religieux ne manquera pas de choquer bon nombre de spectateurs. La production au Metropolitan Opera de New York est fermée après une seule représentation. À Dresde, la première Salomé, Marie Wittich, refuse de jouer la scène particulièrement sulfureuse de « La danse des sept voiles ».

Strauss renchérit en 1909 avec l'opéra suivant : l'Elektra. Au livret toujours aussi scandaleux Strauss ajoute une dissonance vocale et une musique d’une violence inhabituelle. Mais toute publicité est bonne à prendre, et les opéras de Strauss ne cessent de triompher et d’attirer des curieux toujours plus nombreux, assurant à Strauss une renommée mondiale. Son succès ne lui forge pas seulement une certaine réputation, car le scandale rapporte ! Grâce à ses honoraires, il fera notamment construire une grande villa à Garmisch où il passera le reste de sa vie avec sa famille.

Les liens douteux avec le Parti Nazi

À l’arrivée des Nazis au pouvoir en 1933, de nombreux compositeurs et musiciens décident de fuir le pays, mais Strauss décide de rester. S’il n’adhère pas aux idées du nouveau mouvement politique, il coopère néanmoins dans l’espoir de faire avancer l’art et la musique allemande. Il sera nommé directeur du Reichsmusikkammer et chef principal du Festival de Bayreuth, successeur d’Arturo Toscanini, qui démissionne en signe de contestation contre le parti Nazi.

Accusé de collaboration et d’adhérence au mouvement Nazi, Strauss profite en réalité de son influence pour défendre les idéaux et les personnes dont il est proche. Il soutient la musique des compositeurs ciblés par les Nazis tels que Mahler et Mendelssohn. Il insiste à travailler avec Stefan Zweig pour son opéra Die schweigsame Frau, choix qui se termine par la suppression de ses responsabilités prestigieuses au sein des institutions du Reich. Il utilisera également son influence pour défendre et protéger sa belle-fille Alice Grab-Strauss et ses petits-enfants, de confession juive, de toute persécution.

À l’issue de la guerre en 1945, Richard Strauss est menacé d’arrestation par l’armée américaine. Sa résidence encerclée de soldats, il a la chance de se retrouver face à un grand amateur d’opéra, le lieutenant Milton Weiss. Ce dernier retire le nom du compositeur de sa liste d’arrestations et indique à ses hommes d’éviter la résidence des Strauss. Un autre soldat dans l’unité, John de Lancie, est en réalité un hautboïste américain et également connaisseur du compositeur. Il suggère à ce dernier de composer un concerto pour hautbois, œuvre que Strauss achèvera avant la fin de l’année. 

Ainsi parlait Kubrick

La scène est aujourd’hui culte dans l’histoire du cinéma. Un plan de l’espace parfaitement symétrique, un lever de soleil lent et majestueux, accompagné d’une musique puissante menant progressivement à une explosion glorieuse et lumineuse. La scène d’introduction du film 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick est aujourd’hui inimaginable sans le célèbre poème symphonique de Richard Strauss, Ainsi parlait Zarathustra.

Mais c’est d’abord à Mahler et sa Symphonie no.3 en ré mineur que fait appel  le réalisateur. Il l'utilise, comme à son habitude, pendant le tournage et la garde lors du montage comme musique principale temporaire du film, en attendant que le compositeur Alex North finalise la musique originale. Mais le réalisateur n'en est pas satisfait. Une semaine avant de présenter le film à la société de production, il se retrouve sans musique. C'est alors qu'il demande à son jeune assistant d’aller en ville acheter le plus de musique classique possible afin d’y trouver un nouveau thème pour son film. 

Il découvre ainsi Ainsi parlait Zarathustra de Richard Strauss, qui partage un lien et non des moindres avec la symphonie de Mahler initialement utilisée, car les deux œuvres s’inspirent du roman philosophique éponyme de Friedrich Nietzsche.

Un passionné de « Skat »

La vie de Richard Strauss tourne autour de deux éléments essentiels : sa musique et sa famille. Mais le compositeur a également un péché mignon, le jeu de cartes Skat. Du mot italien « scarto », signifiant « écarter », le Skat est le jeu de cartes national de l’Allemagne depuis sa genèse en 1810. Strauss en fait la découverte en 1890 à Weimar et il l'apprécie tellement qu’il profite de toute opportunité pour y jouer. Son jeu préféré figure même dans l’opéra Intermezzo

Il se fait néanmoins gronder par sa femme qui souhaiterait voir son mari s’adonner à des activités plus productives. Strauss rassure cependant sa femme et ses amis inquiets en précisant que ses parties de Skat sont les seuls moments dans sa vie où il ne travaille pas. 

Les dernières notes de Strauss

On s’intéresse souvent aux derniers mots des grandes figures, mais qu’en est-il des dernières notes ? À peine un an avant sa mort, à l’âge de 84 ans, Richard Strauss compose ses Vier letzte lieder [Quatre derniers lieder]. Il prévoit d’abord de composer un cycle de cinq lieder mais le projet reste inachevé. Il compose cependant quatre lieder qui sont, après sa mort, réunis par son éditeur en un seul volume, intitulé Quatre derniers lieder.

Le dernier des quatre lieder, Im Abendrot, nous parle, tel le chant du cygne, des dernières pensées du compositeur mises en musique. Inspiré du poème éponyme de Joseph Freiherr von Eichendorff, le lied exprime les derniers moments d'un couple âgé qui admire le coucher du soleil et se demande si cela ne serait pas la mort :

Dans la peine et la joie / Nous avons marché main dans la main; / De cette errance nous nous reposons / Maintenant dans la campagne silencieuse.

Autour de nous les vallées descendent en pente, / Le ciel déjà s’assombrit; / Seules deux alouettes s’élèvent, / Rêvant dans la brise parfumée.

Approche, laisse-les battre des ailes; / Il va être l’heure de dormir; / Viens, que nous ne nous égarions pas / Dans cette solitude.

Ô paix immense et sereine, / Si profonde à l’heure du soleil couchant / Comme nous sommes las d’errer / Serait-ce déjà la mort ?