Riccardo Muti, la musique d’abord

En plus de 50 ans carrière, Riccardo Muti a établi sa renommée à la tête de trois des meilleurs orchestres du monde ainsi que dans les plus grandes salles d’opéra d’Italie. Musicien intransigeant et sulfureux, il est l'un des plus grands chefs d’orchestre.

Riccardo Muti, la musique d’abord
Riccardo Muti, conducteur déjà légendaire, © Getty / Raphael GAILLARDE

Né à Naples en 1941, Riccardo Muti découvre d’abord le violon avant d'étudier le piano dont il perfectionne sa technique au Conservatoire San Pietro a Majella à Naples. Petit à petit, le musicien en herbe découvre sa future profession : la direction d’orchestre. 

Au Conservatoire Giuseppe Verdi à Milan, il étudie la composition sous Bruno Bettinelli et la direction d’orchestre sous Antonino Votto, figure importante dans la formation du future chef d’orchestre. Riccardo Muti profite également des conseils du célèbre compositeur Nino Rota. Ce dernier sera pour Muti un véritable mentor à qui il attribuera tout le succès de sa carrière.

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La carrière de Riccardo Muti se lit comme une suite de succès à la tête d’orchestres de plus en plus prestigieux. Après sa victoire au concours de direction Guido Cantelli en 1967, Riccardo Muti fait ses débuts avec l’orchestre RAI avant de devenir directeur principal du Maggio Musicale à Florence. 

Il est ensuite invité par Herbert von Karajan à venir diriger au Festival de Salzbourg. Il se voit nommé en 1973 chef principal du Philharmonia Orchestra de Londres (alors « New » Philharmonia Orchestra) après Otto Klemperer, puis chef principal de l’Orchestre de Philadelphie en 1980 sur les conseils de son prédécesseur, Eugene Ormandy.  

Il hérite en 1986 de la direction du Teatro della Scala de Milan de Claudio Abbado, poste qu’il occupe jusqu’en 2005, avant de devenir le chef principal du Chicago Symphony Orchestra après Bernard Haitink. Si Riccardo Muti semble être le successeur d’un grand nombre de chefs de renommé, il est l’héritier d’une figure en particulier : l’immense Arturo Toscanini.

L’ombre de Toscanini

Au-delà d’une simple admiration, Riccardo Muti hérite de la tradition « Toscaninienne » par son professeur de direction d’orchestre, Antonino Votto, lui-même élève de Toscanini. Alors que de nombreux musiciens et chefs cherchaient à aller plus loin que la partition dans leurs interprétations, Arturo Toscanini impose une vision différente : ce n’est que par une fidélité intransigeante à la partition qu’il est possible de révéler la beauté de l’œuvre. 

Riccardo Muti continue sur le chemin idéologique du grand maître pour forger sa propre identité musicale. Selon certains, Riccardo Muti hérite également du caractère volatile et parfois dictatorial de Toscanini, mais l’intransigeance ne se fait jamais sans se faire des ennemis.

Par exemple, en 2000, Riccardo Muti se fait huer à Milan lorsqu’il supprime le célèbre contre-ut dans l’air de ténor « Di quella pira » d'Il Trovatore : si la note est une tradition milanaise respectée depuis plus d’un siècle, il n’en n'existe aucune trace dans la partition. Le public se voit donc privé d’un instant lyrique très attendu, et ne manque pas d’exprimer sa colère.

Mais pour Riccardo Muti, c’est la musique qui compte, et rien d’autre : « Il faut laisser parler la musique – nous ne sommes pas des créateurs mais seulement des « traducteurs » écrit-il dans ses mémoires Prima la musica !

Muti versus Abbado  

A la fin des années 1970 et au début des années 1980, une forme de rivalité musicale fascine les médias italiens et la presse musicale internationale et divise les amateurs de musique. Alors que Riccardo Muti est à la tête de l’Orchestre Philharmonia de Londres, un autre italien arrive dans la même ville pour diriger le London Symphony Orchestra : Claudio Abbado. Les deux chefs se connaissent, ils partagent les mêmes professeurs de composition et de direction d’orchestre au Conservatoire Giuseppe Verdi à Milan.

Cette rivalité ne s'arrête pas lorsque Muti quitte Londres, elle prend au contraire de l’ampleur lorsque le Napolitain est nommé chef principal de la Filarmonica della Scala en 1986, après le départ de son grand rival médiatique, Claudio Abbado. « Un grand directeur est parti ; un grand directeur est arrivé », commente alors le chef d’orchestre et musicologue italien Gianandrea Gavazzeni.

Les deux chefs semblent véritablement opposés. Riccardo Muti porte en lui avec fierté l’influence du grand Toscanini, alors que Claudio Abbado ne cesse de répéter à quel point il avait été choqué par le comportement de ce dernier lorsqu’il le voyait en répétition. Les chefs se distinguent aussi dans leurs choix de répertoire. Si Abbado semble privilégier à Milan les grandes œuvres « bouffe » de Rossini, Muti se concentre plutôt sur les œuvres tardives du même compositeur. Chef « Verdien » par excellence, Muti dirige également à plusieurs reprises la trilogie populaire Rigoletto, La Traviata et Il Trovatore, répertoire esquivé par Abbado.

Mais les deux chefs se retrouvent inévitablement à diriger les mêmes œuvres, suscitant les comparaisons des critiques. La rivalité atteint son apogée en 1976 lorsque les deux chefs italiens montent chacun leur production de Macbeth de Verdi.

Si la presse se régale de la rivalité musicale, les chefs la démentent, affirmant une admiration mutuelle et professionnelle. Mais cette rivalité est autant culturelle que musicale pour une simple raison : Riccardo Muti est né à Naples, au sud de l’Italie, Claudio Abbado est né au nord, à Milan. L’écart est insurmontable.

Plus rien à prouver  

Après son départ de La Scala en 2005, Riccardo Muti prend la tête du Chicago Symphony Orchestra en 2007, son dernier poste selon le chef. Après plus de 50 ans sur le podium, devant les meilleurs orchestres du monde, Riccardo Muti n’a plus rien à prouver. Il refuse en 2000 la direction du New York Philharmonic, et affirme que « l’heure de conquérir est passée ». Pour Riccardo Muti, il est désormais temps de s’amuser. 

Ses choix éclectiques de programmes de concert révèlent une envie de sortir des sentiers battus et d’explorer des répertoires nouveaux ou peu explorés. Mais le chef affectionne toujours l’idée de la transmission. Après avoir fondé en 2004 le Luigi Cherubini Youth Orchestra, il établit en 2015 la Riccardo Muti Italian Opera Academy pour les jeunes chefs, chanteurs et répétiteurs afin d’enseigner la complexité de la production d’un opéra.

Aujourd’hui au seuil de sa 81e année, Riccardo Muti est incontestablement l’un des plus grands chefs d’orchestre. « Ce n’est pas par hasard que je vais diriger le Concert du Nouvel An pour la sixième fois » confie-t-il au journal Corriere della Sera en 2020. En effet, depuis que les chefs invités changent chaque année, nul autre chef n'est monté sur le podium autant que Riccardo Muti. Après tout, qui d’autre que le plus grand chef pour diriger le plus grand concert classique ?