Que peut nous apporter la musique après le 11 septembre 2001 ?

Comment les attentats du 11 septembre 2001 résonnent-t-ils à travers la musique classique, et que peuvent apporter les commémorations musicales, 20 ans plus tard ?

Que peut nous apporter la musique après le 11 septembre 2001 ?
Que peuvent apporter les commémorations musicales encore 20 ans plus tard ?, © Getty / Porter Gifford

Le mardi 11 septembre 2001 sera pour toujours une date gravée dans l’histoire. Après les attentats terroristes les plus meurtriers de l’histoire américaine, le monde est en état de choc. D’abord, le silence. Mais la brutalité des évènements et leur bouleversement absolu du quotidien nécessitent une réponse. Au-delà des réactions politiques et médiatiques, c’est à travers l’art que le peuple américain, ainsi que le monde entier, cherchent une réponse et une forme de réconfort. Dans les heures, les jours et les semaines qui suivent, la musique vient donc combler ce silence.

Les grands artistes américains de rock et de folk tels Neil Young et Bruce Springsteen parviennent immédiatement à partager un sentiment de rassemblement et d’espoir. La musique country s’installe dans un esprit de patriotisme prononcé à travers les chansons de Toby KeithCourtesy of the Red, White and Blue (The Angry American) et d’Alan JacksonWhere Were You (When The World Stopped Turning).

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Du côté de la musique classique, les chefs-d’œuvre du genre sont joués afin de rendre hommage aux nombreuses victimes des attentats. Mais ce sont les œuvres des maitres européens qui sont interprétées, dont la musique de Bach et de Verdi. La musique d’un seul compositeur américain sonnera peu après les attaques, le célèbre Adagio de Samuel Barber. Ces œuvres intemporelles agissent dans l’immédiat tel un baume sur le cœur du monde.

Mais à peine une semaine après les attaques, le monde de la musique classique est férocement critiqué après la déclaration d’un de ses plus grands noms, Karlheinz Stockhausen. Le 17 septembre, le compositeur annonce que les attentats furent « la plus grande œuvre d’art réalisée ». Même si ces remarques sont vite fustigées par ses contemporains, le monde de l’art et de la musique contemporaine seront néanmoins tenus à distance des premières commémorations du 11 septembre 2001.

Ce n’est qu’un an plus tard, pour marquer le premier anniversaire des attentats, que l’une des premières œuvres contemporaines conçues en réaction aux évènements est créée, apportant un regard nouveau aux évènements.  Car si la musique du passé est capable d’offrir un moment intemporel de beauté et de confort, la musique contemporaine peut réagir de façon plus explicite, en lien avec les expériences de son public. Elle peut, ainsi, offrir des réponses uniques au monde d’aujourd’hui tel que son public en fait l'expérience. Mais comment exprimer l'énormité d’un tel événement sans le banaliser ?

La musique comme mémorial

Le 19 septembre 2002 est créée On the Transmigration of Souls de John Adams, commande du New York Philharmonic et du Lincoln Center. Commencée à peine quatre mois après les attentats, l’œuvre est composée dans la foulée du 11 septembre, alors que le pays est toujours en train de se relever. 

Première œuvre de musique contemporaine conçue en relation avec les évènements, la musique d’Adams est immédiatement considérée comme un mémorial sonore, même si le compositeur refuse lui-même cette connotation : « Je veux éviter les mots comme "requiem" ou "mémorial" en décrivant cette pièce car ils suggèrent trop facilement des idées que cette pièce ne partage pas. Si nécessaire, j'appellerais l’œuvre un "espace de mémoire" », explique le compositeur en 2002 lors d’une interview avec le New York Philharmonic. Un espace de mémoire dans lequel il ne cherche pas à recréer ou faire revivre les évènements tragiques mais à donner la voix plutôt à ceux qui ont (sur)vécu les attaques, de près ou de loin.

Souhaitant s’éloigner de la médiatisation et des aspects politiques des attaques, médiatisées à l’excès selon le compositeur dans les mois qui ont suivi, John Adams se concentre plutôt sur les aspects intimes et personnels de l’attaque, partageant les mots d’amour laissés par les familles des défunts à Ground Zero et sur Internet. Autant touché par les attaques que ses concitoyens, pour John Adams l’acte de composer est également un processus cathartique par lequel le compositeur peut lui-même faire face aux attaques du 11 septembre :

« Avoir la possibilité de faire une œuvre d'art qui parlerait directement aux émotions des gens m'a non seulement permis de comprendre personnellement tout ce qui s'était passé, mais m'a également donné la chance de donner quelque chose aux autres. […] Même si je n'étais pas exactement sûr de la forme que prendrait la musique, je savais que le travail et l'immersion qui seraient requis de moi aideraient à répondre aux questions et aux incertitudes concernant mes propres sentiments à propos de l'événement. »

10 ans plus tard...

Mais John Adams est l’un des rares compositeurs américains à explorer le sujet des attaques si peu de temps après le 11 septembre. Autre figure majeure de la musique américaine, le compositeur Steve Reich attendra quant à lui 9 ans avant d’aborder le sujet. 

« En 2009, j'ai finalement pris conscience que j'avais longtemps réprimé des réactions qui devaient être réalisées dans un morceau de musique, confie le compositeur à France Musique. J'ai commencé à sentir que j'avais une affaire « en retard » à régler et que j'étais prêt à faire l'échantillonnage audio des pompiers, des policiers, des chauffeurs d'ambulance et des amis survivants qui vivaient dans le sud de Manhattan dont les mélodies seraient le matériau essentiel de la pièce ».

Le compositeur se tourne ainsi vers les enregistrements vocaux de ceux qui les ont vécus au plus près, qu’il utilise comme matière première dans sa composition WTC 9/11. Cependant, un tel usage des sources originales n’est pas sans danger, explique Steve Reich : « Les défis de la composition d’une œuvre sur le 11 septembre sont, d'une part, de créer "une vision grandiose de la ville frappée avec une larme à l'œil" tout en détournant l'œil et l'oreille de la réalité d'un attentat terroriste suicidaire planifié. D'un autre côté, créer un tabloïd musical trop mélodramatique et sensationnel ne ferait que banaliser l'événement ».

En utilisant des enregistrements vocaux de la terrible journée, Reich se concentre ainsi sur l’humanité de la journée plutôt que son inhumanité. Humanité autant dans les voix entendues par-dessus du quatuor dans le premier mouvement que dans les nombreuses preuves d’humanité qui ont suivis les attaques, l’une d’entre elles racontée dans le troisième mouvement intitulé WTC. On entend deux femmes qui récitent des psaumes juifs lors d’une pratique appelée shmira, qui consiste à veiller le corps d’un défunt jusqu’à l’enterrement. Pendant sept mois, de nombreux volontaires ont fait l’effort considérable de maintenir cette veille auprès des milliers de corps et membres retrouvés après les attaques. 

Et ce ne sont pas seulement les compositeurs américains qui sont touchés par les attaques du 11 septembre. En effet, des compositeurs du monde entier s’engagent à travers leur musique, soit par la dédicace de leur musique aux victimes, comme le Concerto pour piano « Resurrection » de Krzysztof Penderecki, mais aussi par des œuvres originales telle que New York, Tears and Hope du compositeur français Bechara El-Khoury.

20 ans plus tard…

Que peuvent apporter de telles œuvres de commémoration, un an ou vingt ans plus tard ? Pour John Adams, il est inutile de prétendre à une forme de guérison : « L'événement sera toujours là dans la mémoire, et la vie de ceux qui ont souffert restera à jamais accablée par la violence et la douleur. Le temps peut rendre les émotions et le chagrin progressivement moins douloureux, mais rien, encore moins une œuvre d'art, ne va guérir une blessure de ce genre », explique-t-il en 2002.

« Une œuvre comme WTC 9/11 peut offrir aux gens une œuvre de musique émouvante qui les engagera. Sans qualité musicale, toute composition s'effacera dans l'obscurité emportant avec elle son contenu verbal. […] Quant à changer réellement le comportement humain, je pense que cela a été démontré à plusieurs reprises comme un vœu pieux dans les arts », ajoute Steve Reich.

La guérison ou la correction de la condition humaine sont impossibles, mais ce ne sont pas les raisons d’être de telles œuvres. répondent plutôt aux catastrophes en utilisant des structures musicales qui permettent aux publics de considérer et de confronter les attaques à travers leurs propres souvenirs, afin d’essayer de traverser le gouffre qui nous sépare d’un acte aussi bouleversant.