Qu’est-ce que le jazz ?

Il paraît qu’en 2017, on célèbre les 100 ans du jazz… L’occasion de s’interroger sur cet objet musical non identifié, pluriel et indémodable.

Qu’est-ce que le jazz ?
Le trompettiste Louis Armstrong en studio d'enregistrement avec les Dukes of Dixieland, au début des années 1960., © Getty

Disons-le d’emblée, le jazz ne se décrit pas de la même manière que la musique baroque ou qu’une sonate. Il n’en existe à ce jour aucune définition 'officielle', ou du moins unique. Le jazz, est un genre qui en regroupe cent autres.

Si l’on souhaitait vraiment en dessiner les grandes lignes, on pourrait dire que le jazz est né au début du XXe siècle, aux Etats-Unis, et plus précisément à la Nouvelle-Orléans. De même que si l’on célèbre cette année ses cent ans, c’est parce que le premier enregistrement considéré comme de la musique jazz date de février 1917. Il s’agit d’un 78 tours de l’Original Dixieland Jazz Band.

Les musiciens de l'Original Dixieland Jazz Band, en 1920.
Les musiciens de l'Original Dixieland Jazz Band, en 1920. , © Getty

Le jazz n’existait-il donc pas avant 1917 ? Si, bien évidemment, mais sous d’autres formes et d’autres appellations... Le mystère demeure d’ailleurs concernant les origines mêmes du terme : s’agit-il d’un dérivé du mot français jaser ou de l’anglais orgasm ? D’une contraction de jackass ?

Si le jazz n’accepte aucune définition, c'est parce qu'il est finalement aussi complexe et changeant qu’un être vivant. Ainsi, lorsqu'on demande à Alex Dutilh, producteur de l’émission Open Jazz sur France Musique, comment il définirait cette musique qui nourrit son émission depuis plus de vingt ans, celui-ci nous répond :

« Le jazz est un vampire métis qui, depuis sa naissance, suce le sang des autres musiques pour se régénérer. La plupart du temps par amour. Il sort plutôt la nuit et son sens aigu de l'improvisation lui permet de déjouer les tentatives d'enfermement ou les risques de sclérose dont il est régulièrement menacé. Lorsqu'il est en forme (en solo, en petit comité ou en bande organisée), on reconnaît sa silhouette à un balancement chaloupé que les golfeurs appellent swing et les geeks, groove. Tous les dix ans on annonce sa mort et tous les dix ans il s'invente une nouvelle jeunesse. Le jazz a les rides de ses héros disparus et affiche le sourire juvénile de ceux qui regardent le futur droit dans les yeux. »

Alex Dutilh
Alex Dutilh, © Radio France / Christophe Abramowitz

Intrigant, non ? Dans cette belle et poétique définition, Alex Dutilh donne les traits caractéristiques du jazz qui, s’il est ici comparé à un vampire, pourrait l’être aussi à un bon petit plat, dont voici les principaux ingrédients…

Fruit du métissage

« Le jazz est un vampire métis qui, depuis sa naissance, suce le sang des autres musiques pour se régénérer »

On résume parfois le jazz à la rencontre entre les musiques africaines, importées aux Etats Unis par les esclaves, et le répertoire classique européen. Une fusion des chants et rythmes des peuples noirs avec les modes harmoniques des blancs.

Or le jazz est né de toutes les musiques, de même qu’il a continué à évoluer et absorber d’autres genres tout au long de son histoire. Si on retrouve bien dans le jazz, et en particulier dans celui des années 1920, la trace des negro spirituals (en témoigne par exemple la reprise du chant Go Down Moses, « Laisse aller mon peuple » par Louis Armstrong), du ragtime et du blues, on en perçoit pas moins d’autres influences musicales, intraçables et variées.

Ce métissage des origines, les musiciens jazz n’ont eu de cesse de le cultiver, multipliant ou développant leurs instruments, grossissant ou réduisant leurs formations, et mélangeant les musiques pour survivre, s’adapter ou, au contraire, refuser la réappropriation industrielle de leur art.

Un côté mauvais garçon

« Il sort plutôt la nuit »

Le jazz est un vampire, pas un prince ni un brave soldat. Et c’est bien là un point essentiel pour qui s’intéresse à son histoire : la musique jazz n’est pas née dans les beaux salons. Au contraire, elle a été bercée dans les saloons de la Nouvelle-Orléans, ville portuaire connue pour ses maisons closes et ses bandits, où la musique devait répondre aux ardeurs de ceux qui s’abandonnent à la débauche.

Même lorsqu’il conquiert les cabarets de Chicago ou New York, le jazz reste associé aux lieux et personnalités peu recommandables. Il faut attendre le succès populaire de ses premiers grands artistes, comme Louis Armstrong, Duke Ellington ou Cab Calloway, ainsi que les disques et la diffusion radiophonique, pour que le jazz perde un peu de son côté obscur...

L’image du jazz dans cette Amérique raciste et ségrégationniste, c’est aussi celle de la musique ‘noire’. Tous ses musiciens ne sont pas afro-américains - le Dixieland Jazz Band est d’ailleurs un orchestre de blancs - mais il a été initialement porté par les lieux et personnalités de la communauté noire américaine.

Aujourd’hui le jazz a perdu toute identification culturelle ou ethnique. Il a voyagé à travers le monde, de l’Europe au Japon, et a été approprié par tant d’artistes qu’on en oublie finalement ses origines. Mais des saloons de la Nouvelle-Orléans ou des clubs de Harlem, il garde ce souffle insolent, mauvais garçon.

De l'improvisation !

« Son sens aigu de l'improvisation lui permet de déjouer les tentatives d'enfermement »

Bien que plutôt récent, le jazz est souvent comparé aux musiques anciennes et baroques. Et à juste titre… car les musiciens des siècles passés, et notamment de toute la période précédant l’invention de l’impression, ne connaissent pas de partitions. Ils interprètent de mémoire, et l’improvisation dicte alors la performance. On écoute et on s’adapte aux autres, on joue ensemble, sans support papier.

Il en est de même pour les musiciens jazz : ils se laissent aller, s’écoutent et jouent, dans les deux sens du terme. Si l'on remarque ainsi le jeune trompettiste Louis Armstrong, dans les années 1920, c'est entre autres parce qu'il réinterprète avec génie les standards américains, que l’on pensait entendus, ré-entendus, épuisés. Ce sera également un des grands talents de la chanteuse Ella Fitzgerald, quatre décennies plus tard : donner une nouvelle vie aux chansons populaires.

Armstrong et Fitzgerald sont par ailleurs les premiers ambassadeurs d’une particularité vocale du jazz, le scat, l'improvisation vocale. Car les jazzmen jouent avec tous les instruments, y compris la voix.

Si le genre a bien évolué entre le swing de Benny Goodman, le bebop de Charlie Parker, le cool jazz de Miles Davis et le free jazz du saxophoniste Ornette Coleman, l’improvisation reste la passion commune de tous ces artistes. Avant même de savoir lire la musique, un jazzman sait écouter, jouer avec la mélodie et le rythme.

Et que ça swingue !

« On reconnaît sa silhouette à un balancement chaloupé que les golfeurs appellent swing et les geeks, groove »

Qu’est-ce que le swing ? Cela revient presque à demander ce qu’est le jazz, tellement les deux notions sont aussi indissociables que flous. Le jazz swingue, il donne une sensation de balancement. Son beat n’est pas simplement un rythme, des mesures, c’est une manière de donner vie à la musique.

Et chacun son swing ! « Mais, voyons… le swing c’est… enfin on le sent, en quelque sorte… » répond ainsi Ella Fitzgerald à un journaliste. « C’est quelque chose qu’il faut sentir ; une sensation que l’on peut transmettre aux autres », disait Glenn Miller, quand pour Ozzie Nelson, le swing est « une fermeté compacte dans l’attaque, combinant la partie rythmique aux autres instruments, pour provoquer chez ceux qui l’écoutent l’envie de danser ».

Il y a le swing des big band et de Count Basie, orchestral et dansant, celui de Charlie Parker et Dizzy Gillepsie, déroutant et complexe… au même titre que l’improvisation, le swing fait partie intégrante du jazz.

Renouvellement

« Tous les dix ans il s'invente une nouvelle jeunesse. »

Le jazz n’a que cent ans : comparé à l’histoire globale de la musique, il est jeune, finalement. Et pourtant il a déjà eu mille vies : d’abord improvisé dans les clubs et cabarets, puis musique d’orchestre pour faire danser, il a aussi été bop, cool et free.

Il se régénère, parce qu’il est menacé. Si le bebop naît dans les années 1940, c’est par exemple en réaction à la discipline qui règne parmi les orchestres big band. Les musiciens be bop, tels que le pianiste Thelonious Monk et le saxophoniste Charlie Parker, veulent lâcher prise, revenir aux sources de leur musique.

Près de vingt ans plus tard, le mouvement free jazz repousse encore davantage les limites structurelles du jazz. Rythmes et modes harmoniques sont totalement bouleversés par les jeux d’Ornette Coleman, Cecil Taylor ou Charles Mingus.

Ce renouvellement propre au jazz n’est pas uniquement musical, il l’est aussi dans ses inspirations et lieux de diffusion. Dès les années 1930, les tournées européennes de Louis Armstrong et Duke Ellington consacrent le genre en Europe, et notamment à Paris, où il est presque plus favorablement perçu qu’aux Etats-Unis, poussé par des figures telles que le producteur Hugues Panassié.

Car le jazz, bien que musique de l’inspiration et de l’instantané, n’en reste pas moins étroitement lié à l’histoire du disque et de la radio. Il y a les grands artistes, mais aussi les grands producteurs, Hugues Panassié pour la France et Norman Granz, pour les Etats-Unis, qui auront œuvré pour la diffusion et la reconnaissance du genre. D’ailleurs sans enregistrement, cette musique de l’instant, souvent jouée sans être écrite, ne nous serait peut-être jamais parvenue…