Opéra Garnier : 10 (petites) choses à savoir sur la génèse de la plus prestigieuse salle d'opéra de France

Lieu d'importance incommensurable dans l'histoire du ballet, de l'opéra, et de la musique française, l’Opéra Garnier est l’une des plus prestigieuses salles d’opéra au monde. Entre anecdotes et légendes, voici 10 petites choses à savoir sur la genèse de cette salle.

Opéra Garnier : 10 (petites) choses à savoir sur la génèse de la plus prestigieuse salle d'opéra de France
L'Opéra Garnier, © Getty / TARDY HervŽ

Le 14 janvier 1858, alors qu'il se rendait à l'Opéra, le carrosse de Napoléon III est attaqué à la bombe par des anarchistes italiens. L'attentat fait huit morts et plusieurs dizaines de blessés, et l'Empereur décide immédiatement de faire construire une nouvelle salle, aux accès plus sécurisés. Deux ans plus tard, un appel d'architectes pour la nouvelle Académie impériale de musique et de danse suscite l'intérêt de 171 candidats. A la surprise générale, le jeune et méconnu Charles Garnier est nommé vainqueur en 1861.

Des mystères qui entourent cette salle légendaire aux particularités de son immense scène, voici 10 petites choses à savoir sur la genèse de l'Opéra Garnier, l'une des plus prestigieuses salles d'opéra au monde.

Opéra Garnier
Opéra Garnier

Mis de côté, sauvé par un feu, puis inauguré sans Napoléon III

La construction de l'Opéra Garnier ne se fait pas sans heurt. Projet ambitieux, étant donné l'état fragile du pays, la construction est abandonnée en 1870 à cause de la guerre contre la Prusse. Le bâtiment est alors transformé en réserve militaire de nourriture et de paille. Ce n'est qu'après un incendie accidentel à l'Opéra Pelletier en 1873 que le projet de Charles Garnier est repris.

La façade principale déjà inaugurée depuis 1867, l'Opéra Garnier est finalement ouvert au public dans son intégralité le 5 janvier 1875, par le maréchal et président Mac-Mahon, accompagné d'illustres invités tels que le lord-maire de Londres et le bourgmestre d’Amsterdam. Décédé en exil deux ans plus tôt, Napoléon III ne vit jamais l'oeuvre terminée de Charles Garnier.

Garnier obligé d'acheter son propre billet d’entrée pour l’ouverture

Une inauguration sans son commanditaire est déjà une triste affaire, mais sans son architecte ? Et pourtant, l'Opéra Garnier a failli ouvrir ses portes sans Charles Garnier ! Son nom oublié de la liste des invités pour l'inauguration, Garnier est obligé d'acheter son propre billet d'entrée, une place dans une loge de seconde classe. Le directeur de l'Opéra, soucieux de corriger cet oubli, demande à diverses sociétés d'architectes de payer une place au nom de l'architecte oublié : l'Opéra Garnier ouvre donc ses portes sous les yeux de son créateur.

Simple étourderie ou oubli calculé ? Accusé par certains d’avoir servi l'ancien Empire, il est possible que Charles Garnier ait été intentionnellement mis de côté...

Une salle aux moyens vertigineux...

Née dans le but d'accueillir des productions d'opéra, l'œuvre de Garnier a aussi tout d'un palais princier. Joyau du Paris haussmannien, du style Beaux-Arts avec une influence néo-Baroque (un style « Napoléon III » selon l'architecte), l'Opéra Garnier n'est privé d'aucun moyen. Ainsi Charles Garnier fait appel aux meilleurs artisans de l'époque, notamment 14 peintres, un grand nombre de mosaïstes, et 73 sculpteurs pour créer la façade en forme de plateau de théâtre, ainsi que les nombreuses sculptures, les mosaïques et les fresques à l'intérieur de la prestigieuse salle d'opéra. Le grand escalier luxueux requiert à lui seul 30 types de marbre, provenant de 8 pays différents, constitué entièrement de pièces uniques.

A la hauteur de la qualité souhaitée, le budget lui aussi est élevé, estimé à plus de 20 millions de francs or. Le projet de Charles Garnier devient le plus cher bâtiment de son époque, et fait naître plusieurs objections : « La somme dépensée s’élèvera à 20 millions, et nous pensons que le Gouvernement devrait prolonger le temps de l’exécution plutôt que sacrifier à une économie inadmissible pour une telle œuvre » rapporte Charles Yriarte pour Le Figaro en 1863.

Même au dehors, tout est mis au service du nouvel opéra : l’avenue haussmannienne menant à l’entrée principale est intentionnellement dépourvue d'arbres ou autres obstacles pouvant obscurcir la vue des passants, ce qui est alors une exception aux strictes règles d'Haussmann. 

L'avenue de l'opéra
L'avenue de l'opéra, © Getty / Tim Flower

Une scène pas tout à fait au niveau

Toujours dans l'excès et la démesure de son époque, l'Opéra Garnier est doté d'une scène de spectacle tout simplement gigantesque, capable de contenir l'Arc de Triomphe. Pas satisfait de cette scène immense, Charles Garnier ajoute un détail particulier à son œuvre. Inspiré par ses nombreuses visites de salles de spectacle européennes, il retient surtout le principe de la scène dite « à l’italienne » : inclinée de 5% vers les spectateurs, il existe une différence de niveau d'un mètre entre l'arrière et l'avant de la scène, accordant une meilleure visibilité et une profondeur de champ aux spectateurs. Une particularité non des moindres qui nécessite de reconstituer ce plateau lors des tournées du corps de ballet...

Autre source d'inspiration, le système de mouvement pour les fonds de décors provient du monde de la marine, faisant appel à d'immenses roues en bois, de cordages et de poulies, capables depuis le cinquième sous-sol de lever, baisser, et bouger d'importants décors. Qui de mieux donc pour manipuler ce système que des marins, déjà formés à la manipulation de ces mécanismes ? Ces derniers furent souvent embauchés lors de leurs passages à Paris entre deux voyages...

Le lac des cygnes, ou le lac des carpes ?

Dès la première étape de la construction du Palais Garnier en 1861, un obstacle de taille se dévoile. La nappe phréatique sous le sol s'avère être ingérable : malgré le fonctionnement des pompes à eau en continu pendant sept mois, impossible de vider cette source naturelle qui ne cesse de se remplir. La source est donc enfermée dans un réservoir en béton afin de s'en servir comme canalisation pour les infiltrations d'eau, tout en permettant de mieux répartir le poids du bâtiment.

Ce fameux lac devient par la suite un aspect légendaire du bâtiment, inspirant de nombreuses histoires aux faits plus ou moins réels. Toujours en existence aujourd'hui, le réservoir sert aux pompiers de l'Opéra pour entrainement et... comme habitat pour une colonie de carpes !

La treizième salle d’opéra construite à Paris : une salle maudite ? 

Il ne vaut mieux pas être triskaïdékaphobe en allant à l'Opéra Garnier ! Le numéro 13 revient à plusieurs reprises dans l'histoire de la fameuse salle d'opéra... 

Selon certaines légendes, en 1896, lors d'une représentation de Faust, le contrepoids de l'immense lustre de la salle de spectacle, d'un poids de sept tonnes, se décroche et tombe sur les spectateurs, faisant de nombreux blessés mais un seul mort : une femme assise à la place numéro 13. En 1932 un « petit rat » du corps de ballet serait tombé d'une galerie et aurait atterri précisément sur la 13e marche du grand escalier, laissant un éclat au milieu de la marche. Sans surprise, une loge n°13 n'existe pas, pour des raisons de superstition. Sans parler de l'histoire d'Ernest, le fameux « Fantôme de l'Opéra », qui hante l'Opéra Garnier depuis 1873...

Le Fantôme de l'Opéra

Légende ou réalité, les histoires morbides qui entourent l'Opéra Garnier ont largement inspiré l'imagination de plusieurs, mais aucune autant que l'histoire d'Ernest, un pianiste, organiste et compositeur mutilé et devenu veuf lors du feu de la Salle Pelletier de 1873. Réfugié dans les coins sombres de l'Opéra Garnier, il hante par la suite ses couloirs et ses coulisses avec ses cris déchirants... 

Plusieurs faits divers mystérieux sont attribués à l'énigmatique résident de l'opéra, tel qu'un machiniste vraisemblablement pendu mais dont la corde introuvable ! Et qui est aussi cet inconnu qui, à la fin du XIXe siècle, réclame systématiquement 20 000 francs par mois aux directeurs de l'opéra, et réserve à chaque soirée la loge n° 5 ? Inspiré par cette histoire, l'écrivain Gaston Leroux donne naissance en 1910 au mythe du « Fantôme de l'Opéra », une histoire vraie... selon l'auteur qui écrit dans son avant-propos :

Le fantôme de l’Opéra a existé. Ce ne fut point, comme on l’a cru longtemps, une inspiration d’artistes, une superstition de directeurs, la création falote des cervelles excitées de ces demoiselles du corps de ballet, de leurs mères, des ouvreuses, des employés du vestiaire et de la concierge.

Loin de faire fuir les spectateurs, la loge n°5 du légendaire fantôme de l'opéra attire aujourd'hui autant la curiosité des visiteurs que les autres mystères et beautés de l'Opéra Garnier.

Un bijou entouré de banques

A la fin du XIXe siècle, et encore aujourd'hui, l'Opéra Garnier est entouré de banques. Lieu traditionnel des affaires, le IXe arrondissement de Paris est en effet un quartier bourgeois de classe supérieure. Les résidents de ce quartier, dotés d'une certaine aisance financière, assistent donc régulièrement aux spectacles du nouvel Opéra Garnier : pour certains, ceci serait même une obligation sociale...

Une occasion pour se faire voir par le public, les abonnés et réguliers de l'opéra arrivent habillés en toute splendeur, portant notamment leurs précieux bijoux qu'ils gardent dans les coffres des banques près de l'opéra. Dès la fin de la soirée, ils retournent rapidement remettre leurs bijoux dans ces institutions, ouvertes jusque tard dans la soirée pour pouvoir précisément accueillir les clients à la sortie de l'opéra.  

Une salle d’opéra pour regarder…les spectateurs ?

L'Opéra Garnier est conçu par son architecte pour mettre en valeur son public. Le grand escalier est entouré de balcons sur quatre étages, parfait pour observer l'arrivée des personnalités importantes. Une fois dans la salle de spectacle, il est difficile de ne pas voir la place de l'Empereur, non pas située au centre de la salle pour mieux observer le spectacle mais plutôt à gauche, au bord de la scène, visible depuis tous les sièges. 

Les lumières restent allumées pour faciliter ce jeu d'observation, une tradition renversée par Wagner en 1876 avec l'ouverture du Festspielhaus à Bayreuth, temple de l'opéra allemand dans lequel les lumières sont éteintes et toutes les places font face à la scène, afin de recentrer l'attention sur la musique.

Loin de la loge impériale, dans les places situées tout en haut, se trouvait un autre genre de spectateurs, la classe moyenne venue surtout pour observer les personnalités et, selon certaines légendes, parfois lancer de la nourriture périmée aux moins aimés. Tradition sans surprise peu appréciée par les spectateurs ciblés, un grillage aurait donc été installé pour attraper tous projectiles, donnant le nom de « poulailler » au lieu. Cependant, un critique musical français écrit en 1885 : « on lui donnait aussi [le nom] de poulailler sans doute parce que, le nombre des places n’y étant pas limité, les spectateurs de cette région étaient serrés comme des poules dans un poulailler »...

Il existe un autre nom, plus gracieux, pour ces places élevées: le « paradis », nommées ainsi car le public se trouve tout près des peintures au plafond représentant les cieux. Légende ou vérité, les places au « paradis » (ou du « poulailler » selon son point de vue) sont toujours disponibles, mais heureusement sans grillage ni lancés de nourriture !

La salle de spectacle de l'Opéra Garnier
La salle de spectacle de l'Opéra Garnier, © Getty / Yang Liu

Près d'un siècle et demi plus tard, les portes de l'Opéra Garnier s'ouvrent à presque 500,000 visiteurs par an, aux curieux des trésors artistiques préservés mais surtout aussi aux amoureux de l'opéra et du ballet dont les œuvres sont représentées presque tous les soirs. Lieu de fantaisie et de légendes, le bâtiment a également accueilli de nombreuses créations et de grands créateurs tout aussi légendaires, mais cette histoire sera pour une autre fois...