Michael Haneke, un réalisateur musical

Régulièrement récompensés et mondialement applaudis, les films de Michael Haneke se démarquent par leur esthétique, leur froideur particulière, mais aussi par la musique, ou plus précisément par un manque de musique.

Michael Haneke, un réalisateur musical
Le cinéma de Michael Haneke, ou l’honnêteté musicale , © AFP / Horst Galuschka / DPA / dpa Picture-Alliance via AFP

Fils de deux comédiens, c’est la musique classique qui semble retenir l’attention du jeune Michael Haneke, un « don des dieux accordé à l'humanité pour lui permettre de vivre », avouera le réalisateur plus tard au journal Libération. Lorsque sa mère se remarie, son beau-père n’est autre que le compositeur Alexander Steinbrecher, auteur de nombreuses chansons populaires et futur directeur musical du Burgtheater de Vienne.

Outre ses caractéristiques visuelles et narratives, l’univers cinématographique de Michael Haneke de démarque par une absence conséquente de musique. Alors que, selon le réalisateur, la musique de film est souvent utilisée afin de cacher les défauts d’une scène ou évoquer une émotion autrement inaperçue, le cinéma de Haneke ne fait que rarement appel à la musique. 

Qui dit réalisme, dit honnêteté : aussi, « dans la réalité, il n'y a pas de musique » explique le réalisateur lors d’une interview avec L’Express. Haneke ne se sert pas de la musique comme d'un outil pour nous distraire ou nous guider émotionnellement, ou comme voix narrative sans mots, mais plutôt pour nous ancrer précisément dans l’instant et la réalité de sa résonance.

Un cinéma sans musique, mais un cinéma musical

Il y a peu de musique dans les films de Haneke, mais ces derniers ne sont pas pour autant sans musicalité, celle-ci est visible : « La structure d’un film doit toujours être une structure musicale. Le rythme fait la qualité d’un film. […] Le cinéma est l’art le plus proche de la musique », explique Haneke lors d’une interview avec Trois Couleurs, en ajoutant « Je suis un homme d'oreille, pas de l'œil ».

Par son tempo narratif, sa manière de stresser les rythmes, sa répétition et le mouvement de ses images, le cinéma de Haneke exprime une musicalité innée, une conception musicale de l’image inspirée des oeuvres des compositeurs qui viennent s’insérer de manière diégétique dans l’espace sonore du film, tels que Bach, Haendel, Mozart et Schubert.

Le silence et la violence sonore

« L’oreille est fondamentalement plus sensible que l’œil », écrit le réalisateur dans son texte d’introduction pour le film 71 Fragments d'une chronologie du hasard (1985). Mais c’est le silence qui règne chez Haneke, et le peu de musique que nous croisons n’est pas un hasard. Bien au contraire, les rares instants musicaux qu’offre le réalisateur à son public sont d’une grande importance, lui permettant de renforcer les effets récurrents d’aliénation, de fragmentation, mais surtout de violence.

L’un des rares exemples chez Haneke d’une musique « extradiégétique » (qui ne provient pas de l’action à l’écran), l’ouverture de Funny Games (1997 puis 2007 dans sa version anglophone) est aussi l'une des plus violentes musicalement. 

Une famille en voiture s’amuse à faire deviner à l’autre quel morceau de musique (classique, bien évidemment) ils sont en train d’écouter, alors qu’ils se dirigent vers leur maison de campagne et leur triste sort aux mains de Peter et Paul. Ce quiz musical est soudainement et violemment interrompu par un morceau de « thrash » punk de John Zorn dont la brutalité sonore ne sert qu’à renforcer le contraste entre la stabilité et l’instabilité, une dualité fondamentale à travers tout le film.

Lors du générique de La Pianiste (2001), on entend jouer les étudiants de la professeure de piano Erika Kohut. Cependant, les œuvres jouées sont coupées de manière soudaine et déplaisante par des silences menaçants et assourdissants. Un enchaînement de musique et de silence, l’un accentuant la violence de l’autre. Il est clair que la musique n’est pas là pour habiller l’espace sonore mais pour accentuer la violence discordante et sous-jacente qui réside dans l’esprit d’Erika.

Initialement intitulé Quand la musique s’arrête, le film Amour (2012) observe l’amour quotidien d’un couple de professeurs de musique retraités, Georges et Anne, mis à l’épreuve suite à l’attaque cérébrale de cette dernière. Dans une scène, alors qu’Anne joue au piano l’Impromtu D.899 n°3 de Schubert, l’image se tourne vers Georges qui décide après quelques secondes d’éteindre la chaîne hi-fi. Soudainement et en plein élan, la musique s’arrête. Georges rêvait, Anne ne jouait pas au piano. Un moment onirique en musique avant de revenir violemment à l’honnêteté de la réalité, annoncé par l’absence de musique.

Du grand écran à la scène d’opéra

Si le cinéma de Haneke fait appel à la musique de manière clairsemée, le réalisateur s’intéresse en 2006 à un autre monde théâtral dans lequel la musique refuse de se ranger à l’arrière-plan : l’opéra. 

En 2006 le réalisateur présente à l'Opéra Garnier sa mise en scène de l’opéra Don Giovanni, son second choix après Così fan tutte qu’il mettra finalement en scène sept ans plus tard. Une transition dont le raisonnement est évident pour le réalisateur, qui admet en 2013 son rêve d’enfance d’être musicien s’il avait pu choisir son talent : « L'opéra n'est pas si loin du cinéma, car le cinéma est bien plus proche de la musique que de la littérature. Tout dans le cinéma repose sur le timing, le rythme », confie-t-il à l’Obs en 2005. 

D'un cinéma aux influences musicales à la mise en scène d'une oeuvre lyrique, il n'y a qu'un pas pour Haneke. Mais s’il est impossible pour le réalisateur de faire disparaître la musique en quête de réalisme, il se permet néanmoins d'insérer des instants de silence et de tension afin de mieux soutenir l’action et les personnages sur scène.

Au cinéma ou à l'opéra, la musique ne cesse de conditionner et d'inspirer l'imaginaire réaliste et honnête de Michael Haneke.