Manuel de Falla : 9 (petites) choses à savoir sur le compositeur d’ « El Amor Brujo »

Pieux, nationaliste, profondément timide... Manuel de Falla était un compositeur pas comme les autres. Voici neuf (petites) choses à savoir sur l’une des grandes figures musicales ibériques du XXe siècle dont la musique résume avec passion et finesse l’histoire et la culture espagnole.

Manuel de Falla : 9 (petites) choses à savoir sur le compositeur d’ « El Amor Brujo »
Le compositeur espagnol Manuel de Falla (1876-1946)

Né le 23 novembre 1876 à Cádiz, Manuel María de los Dolores Falla y Matheu ne deviendra « Manuel de Falla » qu’en 1899, quand il décide d’ajouter la particule 'de' à son nom. Un homme pieux, modeste et réservé, il sera l’auteur de nombreuses œuvres illustrant musicalement l'héritage et les genres de son pays, entre le grand art et le vernaculaire, le folklorique et le modernisme. 

Un compositeur adulé par ses contemporains, dont les œuvres au charme ibérique cachent un homme pour le moins surprenant. Timide et soucieux de son apparence et de sa santé fragile, il passe entre 30 minutes et une heure tous les matins à se brosser les dents, et pendant sept ans n'adressera pas la parole à qui que ce soit avant 13h ! Voici neuf petites choses à savoir sur Manuel de Falla, un compositeur très particulier.

Jeune magnat de la presse 

Dès l’âge de dix ans, le jeune Manuel exprime déjà une passion pour la musique, et assiste régulièrement aux soirées musicales organisées chez Salvador Viniegra, grand mécène espagnol des arts. L’éducation musicale de Manuel est encouragée par ses parents, et il étudie le piano avec Alejandro Odero et l’harmonie et le contrepoint avec Enrique Broca.

Visiblement prédestiné à une carrière musicale, le jeune Manuel exprime néanmoins à l’âge de quinze ans une passion croissante pour la littérature et notamment pour le journalisme. Il décide de lancer plusieurs publications : El Més Colombino, El Burlón et El Cascabel, des « magazines » juvéniles dont il sera l’éditeur mais aussi journaliste, illustrateur et caricaturiste.

Malgré tout, sa passion pour la musique ne sera jamais loin, et quand il découvre la musique d’Edvard Grieg lors d’un concert en 1893, Falla est définitivement convaincu de sa vocation musicale. Il n'abandonne pas pour autant ses activités journalistiques et participera en 1931 au comité de rédaction du journal des intellectuels catholiques Cruz y Raya.

Un compositeur à l'écoute de son pays

À l'âge de 20 ans, Manuel de Falla est inscrit au Conservatoire de Madrid, où il reçoit le premier prix de piano. Malgré ses talents d'instrumentiste, il est surtout attiré par la composition et se perfectionne pendant trois ans auprès de Felipe Pedrell, grand musicologue et compositeur catalan spécialiste des musiques traditionnelles et sacrées du patrimoine espagnol. Ce dernier révèle à son élève la valeur des sources historiques et populaires de la musique. Il éveille chez de Falla une passion pour la musique religieuse espagnole du XVIe siècle mais surtout pour la musique traditionnelle de son pays, et notamment la zarzuela, un genre théâtral lyrique espagnol. 

De Falla développe également un grand intérêt pour les modes musicaux exotiques tels que les gammes marocaines, les ragas indiens, les chants de gitans et les mélodies orientales. Sous les conseils de Pedrell, la musique de Manuel de Falla exprimera les passions musicales enracinées dans la culture espagnole et deviendra emblématique de tout un pays. Le jeune compositeur fera référence à cette rencontre tout au long de sa carrière : « c'est de son enseignement […] que j'ai reçu les conseils les plus clairs et les plus solides pour mon travail.»

Felipe Pedrell n'est pas le seul à avoir insufflé à notre compositeur l'amour pour la musique folklorique et populaire ibérique. Bien avant ses premières expériences musicales avec Pedrell, le petit Manuel découvre la richesse musicale de son pays par la « Morilla », une nourrice qui lui chante des chansons espagnoles et des ballade traditionnelles, comme il le racontera plus tard. Des souvenirs qui nourriront l'esprit patriotique et nationaliste de ses propres oeuvres plus tard.

Pas de musique avant 1904 !

« Ce que j'ai publié avant 1904 n'a aucune valeur. Tout cela n'a aucun sens, certaines [œuvres] ont été écrites à l'âge de 17 ou 20 ans, mais elles ont été publiées plus tard. [...] Il serait peut-être possible de trouver des choses plus intéressantes parmi les choses qui sont restées inédites, mais parmi les œuvres publiées il n'y a rien, rien… »

Selon le compositeur, son oeuvre commencerait donc en 1904 avec La Vida Breve(La Vie Courte), un opéra en deux actes composés de quatre scènes, avec un libretto écrit par Carlos Fernández-Shaw. Présenté au concours musical de la Real Academia de Bellas Artes de San Fernando en 1905, l’opéra est sélectionné par le jury et Manuel de Falla remporte le premier prix le 14 novembre 1905. C'est bien cette œuvre qui lancera la carrière du compositeur.

Un espagnol à Paris 

1907, direction Paris ! Jeune musicien espagnol riche d'un premier succès et en quête de reconnaissance, Falla se dirige vers la capitale française, une ville qui attire de nombreux intellectuels et artistes européens et surtout ibériques. C'est à Paris qu'il rencontre son compatriote Isaac Albéniz. Il fait également connaissance de plusieurs grands compositeurs français, et notamment Ravel et Debussy, dont les influences impressionnistes ne peuvent que l'inspirer. « J’ai toujours aimé la musique française » avouera-t-il même à Debussy. « Moi non » répondra ce dernier.

Initialement envisagé de courte durée, le voyage de Manuel de Falla à Paris se transforme en séjour de sept ans, une expérience capitale et libératrice pour le compositeur : « Sans Paris, je serais resté enterré à Madrid, inhumé et oublié, menant une vie sombre, vivant misérablement de quelques leçons et conservant mon prix comme un souvenir de famille dans un cadre photo et mon opéra dans un tiroir ». C'est à Paris que Manuel de Falla devient réellement un compositeur « espagnol » : si sa musique exprime déjà une identité incontestablement ibérique, c'est la découverte à Paris des mouvements esthétiques, artistiques et sociaux qui déclenche le réveil d’un sentiment nationaliste espagnol. Le compositeur trouve sa manière d'exprimer musicalement sa « différence » culturelle et musicale : « pour tout ce qui fait référence à mon métier, ma patrie, c’est Paris », dira-t-il en 1914, en quittant Paris. Si l'homme est né en Espagne, le compositeur sera révélé en France. 

Manuel de Falla, un espagnol à Paris
Manuel de Falla, un espagnol à Paris , © Getty / Bettmann

Falla le moine

Non seulement soucieux de sa santé physique, Manuel de Falla se préoccupe de sa santé spirituelle. Son éducation religieuse lui confère une foi à toute épreuve.  Cette foi conditionne chaque aspect de la vie du compositeur, autant artistique que personnel : messe tous les jours, prières matin, midi et soir, et méditation quotidienne de deux heures sur les évangiles : Stravinsky dira de lui : « il estle religieux le plus impitoyable que j’ai jamais connu - et le moins sensible aux manifestations de l’humour », le pianiste Anton Rubinstein le voit comme un « un moine ascète en habits de civil » et Francis Poulenc, ami proche de Falla et lui-même fervent catholique, restera incrédule face à la stricte assiuduité religieuse quotidienne de son ami.

Manuel de Falla sera ainsi proclamé comme l'un des « fils préféré » de l'église Catholique par le Pape Pius XII le lors de son enterrement à la cathédrale de Cádiz le 9 janvier 1947. Pourtant, la religiosité de Manuel De Falla fut plus tard une source d’ennuis dans la vie du compositeur...

Adios Federico, adios España

En 1936, alors que Manuel de Falla est un compositeur heureux au sommet de sa carrière, la guerre civile fait rage partout en Espagne entre les républicains de la Seconde République Espagnole et les nationalistes menés par Francisco Franco Bahamonde, une armée composés de phalangistes, monarchistes, conservateurs et de catholiques. Lorsque Falla, compositeur catholique, apprend des atrocités commises par plusieurs groupuscules extrémistes républicains envers les prêtres et les nonnes espagnols, il décide de dénoncer ces actes dans une lettre publique. Souhaitant instrumentaliser cette colère, le mouvement de Franco tente de s’allier avec le grand compositeur espagnol : le 1er janvier 1938, il est nommé président de l'Institut Espagnol à Salamanca par les nationalistes, un titre qu'il va finir par refuser. 

En 1936, le fameux poète Federico García Lorca, partisan du mouvement républicain et homosexuel, est sommairement exécuté par des soldats nationalistes. La mort de ce dernier, un ami proche, est une douloureuse perte pour Falla, qui décide de quitter son pays natal pour l’Amérique du Sud. Initialement invité en 1939 en tant que chef d’orchestre pour une série de concerts au Teatro Colón de Buenos Aires, il décide d’y rester et ne remettra plus jamais les pieds en Espagne, malgré l’offre d’une pension de la part du gouvernement espagnol. Ce n’est qu’en 1947, un an après sa mort, que le corps de Falla retrouve le sol ibérique et il est enterré à la cathédrale de Cádiz.

Un compositeur homosexuel ?

Le 16 septembre 1985, l’écrivain et journaliste espagnol Francisco Umbral affirme que Manuel de Falla était un homosexual et la « mère » artistique du poète Federico Garcia Lorca. Bien que la publication suscite des critiques de nombreux musicologues, comme par exemple le biographe Manuel Orozco, l’idée sera néanmoins reprise dans de nombreux récits de la vie de Manuel de Falla.

Ami proche de plusieurs grands artistes homosexuels (Francis Poulenc, Wanda Landowska, Serge Diaghilev et Federico Garcia Lorca), célibataire sans femme ni enfant, homme sans aucune expérience sexuelle ni amoureuse connue (hormis une passion avouée en 1905 pour sa cousin María Prieto Ledesma), fervent catholique dans une Espagne répressive : Manuel de Falla,  compositeur homosexuel refoulé ? L'hypothèse est tentante, mais le mystère reste entier.

El amor brujo : la musique, le roman, la chanson ou les films ?

En 1915, il n’y avait qu’un seul Amour Sorcier : le ballet du compositeur espagnol Manuel de Falla, avec notamment la fameuse “Danza ritual del fuego”. Mais aujourd’hui, cet amour sorcier a porté quelques fruits !  En 1932, l’auteur argentin Roberto Arlt, grand admirateur de la musique d'Albéniz et de Falla, publie son dernier roman El Amor Brujo, inspiré du ballet de Falla. En 1966, le chanteur Claude Nougaro enregistre la chanson El Amor Brujo

Du côté du septième art, en 1949, 1966 et 1967, les cinéastes Antonio Román, Francisco Rovira-Beleta et Carlos Saura réalisent respectivement leurs versions cinématographiques inspirées du ballet de 1915. Au-delà d’une simple inspiration, Saura fera même appel à la musique de Falla pour la bande-son de son film, une véritable mise à l’écran de l’oeuvre musicale.

100 pesetas pour Manuel de Falla

Si de nombreux espagnols portent le compositeur dans leur cœur, encore plus nombreux sont ceux qui l’ont porté dans leur poche !

En 1970, 24 ans après la mort de Manuel de Falla, la Banque d’Espagne décide d’ajouter le portrait du compositeur, peint en 1932 par son ami Ignacio Zuloaga, sur le billet de 100 pesetas. Une véritable consécration nationale pour celui dont la musique n'a eu de cesse d’incarner la poésie et la passion de son pays.

Le billet de 100 pesetas avec le portrait de Manuel de Falla par Ignacio Zuloaga
Le billet de 100 pesetas avec le portrait de Manuel de Falla par Ignacio Zuloaga