Les voyages de compositeurs

La musique est un voyage imaginaire, capable de transporter son auditeur vers d’innombrables horizons envoutants. Mais la musique est souvent elle-même le résultat de voyages bien réels, de compositeurs partis à la découverte de nouveaux horizons pour diverses raisons.

Les voyages de compositeurs
Mozart quitte Salzbourg pour Paris, accompagné de sa mère. Illustration du livre "Story-Lives of Great Musicians" de F.J. Rowbotham (Wells Gardner, Darton & Co. Ltd, London, 1907), © Getty / Print Collector

Depuis des siècles, nombreux sont les compositeurs à entreprendre des voyages pour diverses raisons, autant professionnelles que personnelles. De quelques mois ou de quelques années, l’expérience est toujours marquante et se fait souvent entendre à travers les œuvres. Voyager est aujourd’hui avant tout un loisir, un plaisir éphémère et ponctuel que l’on s’accorde dans l’idée de rompre avec la vie quotidienne et les occupations professionnelles. Mais voyager est également un moyen de s’enrichir, de découvrir de nouvelles inspirations et de s’offrir une évolution professionnelle, et c’est Mozart qui le dit :

« Je vous assure qu’on est vraiment une pauvre créature si on ne voyage pas. [...] Un homme de talent supérieur deviendra mauvais s’il reste toujours au même endroit », écrit le prodige le 11 septembre 1778 dans une lettre à son père. Que dire ainsi de Jean-Sébastien Bach, qui ne quitta jamais son pays natal et ne s’aventura jamais à plus de 250 kilomètres de son lieu de naissance ?

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En quête de formation et de gloire

Long et souvent douloureux, voyager avant les avancées technologiques du XIXe siècle n’est pas un plaisir mais plutôt un mal nécessaire afin de poursuivre un perfectionnement musical ou d’accroître sa réputation. Avant que la réputation d'un compositeur ou d'un musicien ne puisse le précéder, il faut d’abord la forger. Ainsi, les compositeurs se déplacent de ville en ville et de pays en pays dans l’espoir de se perfectionner ou d’obtenir la faveur de nouveaux employeurs. L’Italie sera la destination de prédilection pour bon nombre de compositeurs, dont Schütz, Haendel et Mozart. Malgré les difficultés et les inconforts du voyage, ce dernier traversera l’Europe dès son plus jeune âge et posera pied dans dix pays et près de 200 villes différentes !

Mozart n'aurait pas été Mozart s’il n’avait pas été exposé à d’innombrables cultures musicales tout au long de sa carrière. Haendel n’aurait sans doute pas eu tant de succès dès son arrivée à Londres sans avoir d’abord maitrisé les codes de l’art lyrique italien. Ce n’est que par l’acte de voyager et de s’exposer à différentes cultures que leur pensée musicale fut façonnée à jamais.

La découverte de nouvelles cultures, mais aussi de soi-même

Au cours du XVIIIe siècle s’installe en Europe, et principalement en Allemagne, une tradition culturelle incitant à voyager. Surnommé le « Grand Tour », les jeunes hommes d’hautes classes européennes sont encouragés à partir en voyage à travers l’Europe, principalement en Italie, dans l’idée d’approfondir leur éducation et de les ouvrir à de nouvelles cultures. Arrivent également au XIXe siècle l‘éthos romantique et la mise en avant de l’individu ainsi que la facilité des déplacements. Tout cela transforme progressivement l’objectif premier du voyage vers un nouvel objectif : la découverte de soi-même. Jusqu’alors une quête d’apprentissage, de perfectionnement et de reconnaissance, le voyage acquiert à l’aube du XIXe siècle une forme de plaisir solitaire et d’aventure.

Jeune homme éduqué et de bonne famille, Felix Mendelssohn est envoyé par son père pour entreprendre son propre « Grand Tour ». Après son premier voyage en Angleterre, premier de dix, Mendelssohn se dirige ensuite en 1829 vers l’Écosse. S’il n’affectionne pas vraiment la musique traditionnelle écossaise, le paysage ne manquera pas de lui inspirer l’une de ses œuvres les plus incontournables, l’ouverture « Les Hébrides » et sa représentation de la célèbre grotte de Fingal.

Soin et repos

Rares sont les compositeurs aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles qui ne souffrent pas, autant émotionnellement que physiquement. Mais les moyens limités de la médecine de l’époque consistent à prescrire aux compositeurs infirmes de quitter les villes pour rejoindre la nature et de voyager vers des pays plus chauds, notamment pendant les mois d’hiver.

Suite à l’échec de son opéra Sita, la santé du compositeur britannique Gustav Holst, d’une constitution physique déjà faible, s’aggrave profondément. Afin de soigner sa dépression et son asthme avancé, Gustav Holst est envoyé par son médecin en Algérie. Au-delà des bienfaits du climat et de la nature, le compositeur est immédiatement séduit par les musiciens berbères de la région ainsi que les danseuses de la communauté Ouled Naïl. Il oublie rapidement ses problèmes physiques pour se relancer dans la composition, qui porte rapidement ses fruits avec la suite Beni Mora, inspirée d’un thème de musique berbère.

Compositeur prolifique, Camille Saint-Saëns est également un voyageur invétéré. Mais la passion du compositeur pour le voyage vers l’inconnu fut d’abord une nécessité, pour soigner une phtisie congénitale. Afin d’éviter les hivers européens, le compositeur est lui aussi envoyé en 1873 profiter du climat algérien, où il découvre avec grande curiosité la culture musicale des musiciens arabes. La passion du voyage prend racine, et le compositeur passera la majorité de son temps à voyager, au point de parfois ne pas avoir d’adresse fixe !

Ses nombreux engagements en tant que musicien virtuose mais aussi chef d’orchestre lui permettent à la fois de voyager à travers le monde et de puiser dans de nouveaux fonds musicaux américains et orientaux, mais aussi d’exporter l’école musicale française à l’étranger. Jusqu’à sa mort en 1921, Saint-Saëns effectue près de 200 voyages à travers 27 pays différents, dont les traces résonnent dans chacune de ses œuvres. Un rythme effréné et une soif de découverte qui ne manquent pas d’interpeller ses contemporains à une époque où le voyage reste encore un rare plaisir. 

Mais au-delà d’une simple passion pour le voyage, cette soif pour l’inconnu provient également d’un positionnement personnel et politico-culturel. Fermement opposé à la musique allemande et à l’esprit nationaliste croissant, Saint-Saëns se tourne ainsi naturellement vers un multiculturalisme musical, un art ouvert à l’altérité.

Loin des yeux, toujours près du cœur

Si le voyage vers un climat plus chaud permet de soigner certaines douleurs et maladies, il peut également créer une douleur difficile à guérir : le mal de pays. Mais alors que certains compositeurs font de leur musique un souvenir de leurs expériences, d’autres expriment à travers leurs compositions un sentiment de manque et de tristesse.

Ayant déjà effectué neuf traversées vers l’Angleterre entre 1884 et 1891, Antonín Dvořák se tourne vers les Etats-Unis en 1892. Engagé en tant que directeur du nouveau National Conservatory of Music of America de New York, le compositeur quitte son pays natal a la conquête du Nouveau Monde. Il y passera trois ans, pendant lesquels il s’imprègne profondément des cultures et des musiques noires et indiennes du pays. 

Mais il peine à oublier sa terre natale, et les sonorités tchèques résonnent à travers chacune ses compositions, dont la célèbre Symphonie no.9 « Du Nouveau Monde ». Derrière l’excitation musicale de la découverte se cache la voix d’un compositeur qui ne souhaite qu’une chose : rentrer chez lui. 

Le Nouveau Monde inspire et attire bon nombre de compositeurs, dont certains pour des raisons politiques, comme Arnold Schoenberg et le français Darius Milhaud. Installé aux Etats-Unis après l’occupation allemande de la France, Milhaud y réside pendant près de 30 ans, mais sa musique ne porte pas pour autant trace d’une inspiration états-unienne. Bien au contraire, le compositeur restera fidèle à son école française à travers chacune de ses œuvres composées aux Etats-Unis. Et malgré sa santé fragile et les bienfaits du climat californien, le compositeur ne cache pas son mal du pays lors d’une interview avec le magazine TIME en décembre 1946 : « Je dois rentrer ». Car tout voyage a une fin, un point de départ et un point de retour.