Les instruments transpositeurs, un casse-tête musical

Il existe au sein de l’orchestre une famille d'instruments, nommée les instruments transpositeurs, dont la pratique s’annonce plus complexe que pour d’autres car elle nécessite une véritable prouesse mentale.

Les instruments transpositeurs, un casse-tête musical
Les instruments transpositeurs, un casse-tête musical, © Getty / suteishi

Lorsque vous demandez à un pianiste de jouer un Do, il appuie sur la touche du Do, et ainsi sonne un Do. Mais lorsque vous demandez à quelqu'un qui joue d'un instrument à vent de faire un Do, la note entendue ne sera probablement pas la note souhaitée. L’instrument n’est pas cassé, il fait tout simplement partie d’une vaste famille d’instruments, ceux dits « transpositeurs ».

Cela signifie que la note jouée sur un instrument transpositeur, comme une clarinette ou une trompette, ne ressemble pas à celle du même nom jouée sur un instrument non-transpositeur, tel que la flûte, le basson, le trombone, le tuba, le  violon, l'alto, le violoncelle ou le piano. Ainsi, lorsqu’une clarinette dite "en Si ♭"  appuie sur les clés pour produire ce qu'on lui a appris être un Do , elle produit un Si ♭. Cette note représente la note fondamentale de l’instrument, le "son réel".

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Chaque instrument transpositeur a sa propre tonalité, qui dépend de la taille de l’instrument, et plus précisément de la longueur de la colonne d’air. La liste des instruments transpositeurs est longue et variée.  Chez les bois on peut citer les clarinettes en Si ♭, en La et en Mi ♭, la clarinette basse en Si ♭ et le cor anglais en Fa ; la flûte traversière alto en Sol ; et les saxophones, dont le sopranino en Mi ♭, le soprano en Si ♭, l’alto en Mi ♭, le ténor en Si ♭, le baryton en Mi ♭, le basse en Si ♭, et le saxophone contrebasse en Mi ♭₃.

Les nombreux membres de la famille des clarinettes
Les nombreux membres de la famille des clarinettes, © Gisbert K

Du côté des cuivres, on peut trouver la trompette et le cornet en Si ♭, le cor d'harmonie en Fa, les tubas en Fa et Mi ♭ mais aussi en Ut, et le contre-tuba en Si ♭. Il y a également les bugles en Mi ♭ et en Si ♭, les saxhorns alto en Mi ♭, baryton en Si ♭, basse en Si ♭, contrebasse en Mi ♭ et contrebasse en Si ♭.

Et si l’on vous dit qu’il n’existe pas d’instruments transpositeurs dans la famille des cordes, c’est faux ! La guitare joue bien les mêmes tonalités que celles écrites sur la partition, mais elle sonne une octave plus bas par rapport à ce qui est écrit. La même règle s’applique à la contrebasse. Il est ainsi nécessaire d’écrire la partition de ces instruments une octave plus haut. Du côté de la percussion, le xylophone et le célesta sonnent une octave plus haut, et le glockenspiel sonne deux octaves plus haut.

Pourquoi transposer ? Une question de taille…

Mais pourquoi ne pas écrire pour chaque instrument des partitions dans laquelle la note jouée est la note entendue ? Au premier regard, cela semblerait logique et plus simple. Mais cela se complique notamment lorsque l’interprète souhaite changer d’instrument. En effet, si les joueurs d’instruments à cordes ne jouent souvent que d’un seul instrument, il est courant qu’un joueur d’instruments à vent, de la famille des bois ou des cuivres, soit amené à jouer tous les instruments de sa famille.

Pour un joueur de saxophone, par exemple, qui souhaite passer d’un ténor en Si ♭ à un alto en Mi ♭, la tâche s’annonce compliquée : il serait alors nécessaire d’apprendre un doigté unique par instrument, un défi non des moindres en plus des particularités de la partition ! La musique est ainsi souvent transposée afin que les doigtés soient identiques pour n'importe quel instrument de la même famille, afin d'homogénéiser la pratique des différents instruments.

Une meilleure sonorité

Et pourquoi ne pas tout simplement produire des instruments à vent en ut ? Quels sont les avantages d’un instrument transpositeur ? Selon les tailles des instruments d'une famille d'instruments, les timbres ne sont pas les mêmes. Cette particularité sonore selon la taille de chaque instrument transpositeur offre plusieurs avantages, comme l’explique Emile Vuillermoz dans « L'étrange statut des instruments transpositeurs » (Musica, décembre 1954) :

« Des facteurs d'instruments constatèrent qu'en fabriquant des tubes de clarinettes d'un format supérieur ou inférieur, on obtenait des sonorités plus riches, ou des timbres plus agréables ou plus caractéristiques, répondant à des exigences plus variées de l'orchestration. »

En effet, si l’écart entre une clarinette en La et en Si ♭ semble petit, la différence est marquante à l’oreille. Les clarinettes en Ut produisent ainsi un son plus clair mais moins puissant que leurs équivalents en Si ♭. Inversement, ces dernières seront plus justes. La clarinette en Si ♭ trouvera progressivement sa place dans l’orchestre symphonique au cour des XVIIIe et XIXe siècles, pour des raisons de justesse mais aussi de timbre et d’acoustique.

Ainsi, le choix d’un instrument transpositeur se fera par le compositeur pour des raisons diverses, autant pour le timbre que la tessiture de l'instrument en question.

Comment écrire pour un instrument transpositeur

En voilà pour le pourquoi, mais qu’en est-il du comment ? Comment faire, par exemple, si l’on souhaite intégrer une clarinette en Si ♭ à une œuvre en Ut majeur avec deux violons ? Commence alors la gymnastique mentale.

Il est nécessaire de transposer la partition de la clarinette afin de compenser son décalage naturel comparé aux violons. Si le Do d'une clarinette en Si ♭ est en réalité Si ♭ (un ton en dessous de l'Ut), il faut alors monter en conséquence la partition de la clarinette au-dessus de l’Ut, également d’un ton.

Transposition d'une clarinette en Si ♭
Transposition d'une clarinette en Si ♭, © Léopold Tobisch

Ainsi, la partition des deux violons sera écrite en Ut majeur, mais celle de la clarinette sera écrite en Ré majeur, un ton au-dessus de l’Ut (en correction du ton d’écart entre l’Ut et le Si ♭ de la clarinette.)

On transpose donc les partitions des instruments transpositeurs pour corriger les écarts naturels de tonalité entre les différents instruments d’un ensemble. Un exercice mental digne des meilleurs casse-têtes, mais pour lequel il est possible de créer un schéma simple, afin de ne plus s’y perdre :

Tableau de transposition
Tableau de transposition, © Léopold Tobisch

Une petite pensée cependant pour les joueurs d'instruments transpositeurs avec l'oreille absolue, car ces derniers sont capables d'identifier à l'oreille le nom de chaque note entendue. Un véritable cauchemar lorsque celle-ci ne correspond pas à celle écrite sur la partition !