Grands hymnes américains : Yankee Doodle, de l’insulte à la fierté

Mis à jour le jeudi 05 novembre 2020 à 10h17

D’abord insulte musicale envers les Etats-Unis de la part des britanniques, la chanson est aujourd’hui l’un des emblèmes musicaux inébranlables de la fierté américaine. Voici l’histoire de « Yankee Doodle », hymne de la guerre d’indépendance devenu chant américain indémodable.

Grands hymnes américains : Yankee Doodle, de l’insulte à la fierté
Yankee Doodle, de l’insulte à la fierté Auteur : Transcendental Graphics, © Getty / Transcendental Graphics

En 1756 en Amérique, la Grande-Bretagne et les colons américains se retrouvent en conflit contre l’armée française et ses alliés. Surnommée la guerre des Sept Ans, ce conflit majeur imposera à son issue l'empire britannique comme puissance mondiale redoutable, qui contrôlera notamment une grande partie de l'Amérique du Nord. 

Mais cette guerre mènera d'une part à la Guerre d'indépendance des États-Unis (1775-83), jalon essentiel dans la formation des Etats-Unis d’aujourd’hui et d'autre part à la naissance de l'un des thèmes patriotiques les plus respectés des chansons populaires américaines : Yankee Doodle.

Une insulte musicale

Malgré leur alliance militaire, il existe déjà certaines tensions entre les britanniques et les américains, bien avant la guerre d'indépendance des États-Unis (1775-1783). Les soldats britanniques déployés en Amérique par le roi George III ne cessent de se moquer des colons américains, de leur désorganisation, de leurs coutumes et d'un manque de culture sophistiquée. De nombreux refrains et chansons circulent parmi les régiments et dans la presse, dont Yankee Doodle

Mais d’où viennent cette mélodie entêtante et ces paroles dérisoires ? Si la mélodie d’origine médiévale et largement répandue en Europe est déjà connue à la fin du XVIIIe siècle, les paroles quant à elles proviendraient du docteur britannique Dr. Richard Schuckburgh dans les années 1750 :

Yankee Doodle came to town / Yankee Doodle alla en ville   
Riding on a pony ; / A cheval sur son poney ;   
He stuck a feather in his cap / Planta une plume à son chapeau   
And called it macaroni. / Et l’app’la macaroni.   
Yankee Doodle, keep it up, / Yankee Doodle, continue   
Yankee Doodle dandy; / Yankee Doodle, dandy   
Mind the music and the step, / Gare à la musique et au pas,   
And with the girls be handy. / Et prenez soin des filles.

Il est difficile aujourd’hui de s’en apercevoir, mais derrières ces paroles humoristiques se cachent plusieurs insultes incisives envers les américains. « Yankee » serait probablement une dérivation anglophone du mot néerlandais « Janke » (« petit Jan »), un nom moqueur donné au XVIIe siècle aux colons néerlandais de la Nouvelle-Angleterre. Le « Doodle » de la chanson, du bas allemand « dudel » (« qui joue mal la musique ») ou « Dödel » (« idiot » ou « nigaud »), est sur un poney et non un cheval, ce qui confirmerait la deuxième définition du mot.

Mais pourquoi ce colon ajoute-t-il une plume à son chapeau, et pourquoi l’appelle-t-il « macaroni » ? Tradition britannique du milieu du XVIIIe siècle, les « Macaronis » furent une classe élite d’hommes éduqués et cultivés, ayant voyagé en Europe. Suite à leur découverte des pâtes macaroni en Italie, ils portent le nom de cette tradition culinaire italienne comme étendard de leur culture et de leur sophistication. Dotés d’une mode vestimentaire pour le moins flamboyante, dont des perruques, des chapeaux, des collants et des gilets serrés, ce style de mode est ainsi surnommé « macaroni ».

Ainsi, l’américain sur son poney avec une plume dans son chapeau, pensant appartenir au style « macaroni », n’est en réalité qu’un colon primitif qui pense être cultivé par le simple fait de porter une plume sur sa tête.

Malgré ses paroles dérisoires, la mélodie de Yankee Doodle devient l'une des préférées des soldats américains durant la guerre de Sécession : le commandant en chef de l'armée américaine, Ulysses S. Grant, affirma même ne connaître « seulement deux mélodies. L'une d'entre elles est Yankee Doodle. L'autre ne l'est pas. »  

Renversement de situation, ou l’art de la réappropriation

Après la guerre des sept ans, les tensions montent entre les colons américains et le gouvernement britannique, jusqu’alors alliés. Ce dernier exige que les américains contribuent aux dépenses militaires britanniques à travers de nombreuses taxes, ce qui ajoute aux tensions croissantes entre les deux pays. En 1775, la guerre d’indépendance des Etats-Unis est déclarée.

D’abord confiants de leur force militaire supérieure, les soldats britanniques titillent et moquent les forces américaines en chantant Yankee Doodle. Mais la résistance étonnamment puissante des américains surprend leurs adversaires,

La victoire britannique à Bunker Hill en 1775 est en réalité une victoire à la Pyrrhus : les pertes sont si grandes que la victoire semble plutôt être une défaite. Revigorés par leur résistance, les américains scandent Yankee Doodle fièrement et de manière ironique, réappropriation d’une chanson jusqu’alors utilisée à leur encontre.

S’enchainent ensuite de nombreuses et importantes victoires américaines, dont la bataille de Saratoga en 1777 et la reddition de Lord Cornwallis face à George Washington après la bataille de Yorktown en 1781, dernier des conflits de la guerre d’indépendance. A chacune de ces victoires résonne Yankee Doodle, dorénavant chanté avec fierté par les américains, encouragés par le marquis de La Fayette, contre l’armée en retraite du roi George III.

Plusieurs dizaines de nouveaux vers sont progressivement ajoutés aux premières paroles, à la louange du général Washington et à l’encontre du roi George III ou relatant plus simplement la vie d’un soldat dans l’armée. Ainsi, d’insulte à étendard, Yankee Doodle représente l’un des premiers exemples américains de l’art de la réappropriation de l’injure.