Grands hymnes américains : l’histoire d’Amazing Grace

Mis à jour le lundi 02 novembre 2020 à 10h16

Sans doute l’une des chansons les plus enregistrées au monde, l’hymne religieux est à l’origine l’œuvre autobiographique d’un marin esclavagiste extrêmement grossier. Voici l’histoire d’« Amazing Grace », prière devenue hymne de rédemption et de salut par la grâce mondialement connu.

Grands hymnes américains : l’histoire d’Amazing Grace
L'histoire d'Amazing Grace, © Getty / Christian Science Monitor

D’abord un hymne religieux et autobiographique anglais, Amazing Grace est aujourd’hui un hymne incontournable du répertoire américain. La chanson figure parmi les plus enregistrées de l’histoire de la musique et sera même interprétée au XXe siècle par des stars telles qu’Elvis, Aretha Franklin, Ray Charles, Johnny Cash, Judy Collins, Willie Nelson, Whitney Houston, et Celine Dion mais aussi Jessye Norman ou Les Trois Ténors :

Hymne autobiographique

Comme de nombreux hymnes américains, les origines d’Amazing Grace se trouvent en territoire britannique. Ecrit à la fin du XVIIIe siècle, le texte est l’œuvre du poète et pasteur anglais John Newton (1725-1807). D’abord soldat dans la marine, il rejoint ensuite un navire esclavagiste en Sierra Leone puis un autre navire nommé le « Greyhound » en direction de l’Angleterre. C’est alors, le 10 mars 1748, que frappe un violent orage qui laisse ensuite le navire à la merci de la mer. Après un mois à la dérive, le navire arrive par miracle en Irlande.

Sain et sauf, John Newton, jusqu’alors redoutablement grossier et peu avare en blasphèmes, est désormais un homme changé, reconnaissant que Dieu accepte de sauver un misérable comme lui. Une prise de conscience qui ne l'empêche cependant pas de rester négrier pendant six ans avant de s’installer à Liverpool. 

En 1764, il devient pasteur évangéliste dans le village d’Olney, où il écrit des hymnes pour sa congrégation, dont Amazing Grace en 1772 pour son sermon du 1er janvier 1773. D’abord intitulé Faith's Review and Expectation, le texte autobiographique parle de la rédemption et du salut de John Newton, tout en s’inspirant d’idées et de phrases du Nouveau Testament :

Grâce étonnante, au son si doux,   
Qui sauva le misérable que j'étais ;   
J'étais perdu mais je suis retrouvé,   
J'étais aveugle, maintenant je vois.

En 1779, il publie avec William Cowley, également poète et auteur d’hymnes, un recueil d’hymnes intitulé Olney Hymnes dans lequel figure Amazing Grace

Partisan de la rédemption, John Newton dénonce publiquement en 1788 la traite des esclaves. Il aidera et encouragera également l’homme politique britannique William Wilberforce à lutter contre l’esclavagisme, menant à son interdiction en 1807. Peu avant sa mort la même année, John Newton proclamera : « Ma mémoire est presque entièrement partie, mais je me souviens de deux choses : je suis un grand pêcheur, et Christ est un grand Sauveur. »

Texte avec musique interchangeable

Le recueil de Newton & Cowley est un grand succès, publié en grande quantité en Angleterre mais également aux Etats-Unis. Alors en plein mouvement « The Second Great Awakening » (« Le second grand réveil »), une série de réveils protestants entre les XVIIIe et XIXe siècles, les hymnes religieux venus d’Angleterre sont chaleureusement reçus. 

Mais si l’hymne est massivement diffusé aux Etats-Unis, ce dernier est publié sans accompagnement musical. En effet, les hymnes furent classés par mètre poétique, permettant de choisir une mélodie appropriée et interchangeable selon le mètre des paroles. Ainsi, au début du XIXe siècle, Amazing Grace fut chanté avec plus de 20 mélodies différentes.

C'est par un concours de circonstances que la mélodie aujourd’hui indissociable d’Amazing Grace est associée à l’hymne. Amalgame de deux autres thèmes d’origines britanniques intitulés Gallaher et St Mary, la mélodie est d’abord associée à un autre hymne, Arise, my soul, my joyful pow'rs, dans le recueil intitulé The Columbian Harmony de 1829. Elle apparait ensuite en 1831 sous le nom de Harmony Grove pour l’hymne There is a land of pure delight. Ce n’est qu’en 1835 que la mélodie, désormais intitulée New Britain, est associée au texte de John Newton lorsque le chef de chant américain William Walker publie le recueil The Southern Harmony avec l’hymne Amazing Grace.

Hymne anti-guerre, gospel, contestation civile, musique pop, commémoration et soutien moral

En 1861 éclate la Guerre de Sécession aux Etats-Unis, et Amazing Grace fait partie des hymnes distribués aux soldats. Au début du XXe siècle, Amazing Grace est publié par Edwin Othello Excell dans un recueil pour les églises urbaines, permettant ainsi à l’hymne de pleinement intégrer les sphères religieuses et spirituelles des Etats-Unis et de devenir le « negro spiritual » par excellence. L'air accompagnera les mouvements des années 1960 et 70, notamment le les droits civiques afro-américain et les nombreuses manifestations contre la guerre du Vietnam. 

En 1969, après avoir chanté l’hymne afin de calmer les tensions élevées lors d’une manifestation antimilitaire, la chanteuse américaine Judy Collins décide de l'enregistrer. De l’autre côté de l’Atlantique, la reprise de Judy Collins inspire l’orchestre militaire du régiment de l’armée britannique The Royal Scots Dragoon Guards qui l'enregistre à la cornemuse en 1971 :

Reprise au succès international inespéré mais pour laquelle le cornemuseur principal du régiment se voit néanmoins convoqué par ses supérieurs pour cause d’avoir avili la cornemuse avec une telle reprise.

En 2015, une fusillade a lieu dans une église méthodiste noire à Charleston, lors de laquelle neuf personnes sont tuées dont la membre du Sénat Clementa Pinckney. Lors de son éloge funèbre, le président Barack Obama se met à chanter l’hymne poignant, baume musical pour une communauté en deuil :

Et lorsque le monde entier se voit confiné au printemps 2020 en réponse à la pandémie de Covid-19, la chanteuse Judy Collins, interprète réputée de l’hymne, chante avec un chœur virtuel composé de chanteurs du monde entier, façon de rassembler les gens, malgré les distanciations physiques imposées, par la puissance émotionnelle d’Amazing Grace :