Le revers de la médaille : le compositeur face à son succès

L’histoire de la musique est souvent dictée par le succès de ses compositeurs. Mais on oublie parfois le revers de la gloire qui va même parfois jusqu’à dégouter certains auteurs de leur propre musique.

Le revers de la médaille : le compositeur face à son succès
Le succès n'est pas toujours l'ami d'un compositeur, © Getty / izusek

Si l’objectif moral de tout compositeur est de faire avancer l’histoire de la musique à travers son art, le désir du succès et la motivation financière ne sont pas moins présents. Mais trop de succès tue le succès, et ce dernier fera parmi ses victimes de nombreux compositeurs. C'est le cas de Franz Liszt, qui menace de mort les élèves qui voudraient jouer sa célèbre Rhapsodie hongroise no.2.

Pour d’autres, le succès n'arrive pas toujours là où il est attendu. Issu d’une commande pour un ballet dansé par Ida Rubinstein, le Boléro de Maurice Ravel devient une œuvre musicale à part entière, au succès inespéré. Néanmoins, Ravel ironisera sur la réussite de son Boléro : « Je n'ai écrit qu'un seul chef-d'œuvre, le Boléro, mais malheureusement il ne contient pas de musique ».

Le succès de Liszt et de Ravel semble ceci-dit avoir peu affecté leur vie et leur œuvre de manière négative. En revanche, il devient pour d’autres un poids difficilement soutenable.

Le 2 avril 1800 a lieu un concert qui révèlera les talents de Ludwig van Beethoven au public viennois. Au programme, sa première symphonie mais aussi le Septuor en mi bémol majeur. La symphonie ne manque pas de marquer le public, mais c'est le septuor qui retient son attention. L’œuvre de Beethoven ne cessera d’être réclamée tout au long de sa carrière, au point de dégouter le compositeur lui-même, qui l’imagine détourner l’attention de son public de ses œuvres plus sérieuses.

Mais c’est le succès d’une toute autre œuvre, le Wellingtons Sieg op.91, qui suscitera la réelle colère de Beethoven. Composée pour célébrer la victoire du duc de Wellington, l’œuvre est l’une de ses compositions les plus rentables. Elle est néanmoins souvent critiquée, pour sa popularité justement. Si Beethoven lui-même n’y est pas très favorable, il la défend face aux critiques avec son tact et sa franchise habituelles : « Ce que je chie est meilleur que tout ce que vous pourriez imaginer ! »

Les "erreurs" du passé

Le succès d’une œuvre de jeunesse permet au compositeur de se faire connaître et d’avancer dans sa carrière, mais encore faut-il l'assumer. Premier grand succès de Richard Wagner, l’opéra Rienzi est une œuvre de jeunesse que le compositeur finira par regretter. Soucieux de se faire connaître, il se plie aux goûts et envies du public à travers son grand opéra en cinq actes dont le succès le poursuivra tout au long de sa carrière, bien après qu'il se soit tourné vers de nouveaux horizons.

Le chef d’orchestre Hans von Bülow, pourtant grand défenseur de l’œuvre de Wagner, qualifiera Rienzi comme étant « le meilleur opéra de Meyerbeer ». Wagner lui-même mâchera moins ses mots quant à son opéra, devenu tout simplement « répugnant » à ses yeux. 

Wagner ne fut pas le seul à regretter la mise au monde d’une œuvre. En 1892, Sergueï Rachmaninov compose son célèbre Prélude en do dièse mineur. Âgé seulement de 19 ans, le compositeur signe déjà l’œuvre grâce à laquelle il sera connu à travers le monde. 

Presque 30 ans plus tard, lors d’une tournée à St. Paul dans le Minnesota en 1921, Rachmaninov révèle finalement ses sentiments mitigés envers son Prélude dans une interview avec le Minneapolis Tribune : « Je regrette souvent de l’avoir écrite [...] J’ai écrit de la bien meilleure musique, qui n’est pas à moitié autant appréciée […] J’ai l’impression que le public ne vient à mes concerts que pour m’entendre jouer cette pièce », confie le compositeur, incapable d’échapper à sa propre musique.

Éclipsé par le succès

En 1864, Max Bruch commence à composer son Concerto pour violon no.1. L’œuvre doit être parfaite, et le compositeur passera quatre ans à retravailler la partition avant d’en être pleinement satisfait. Créé en 1868, le concerto est un succès immense et immédiat. Mais comment écrire après ? Bruch passera le reste de sa carrière à tenter de surpasser le succès de son premier concerto mais il ne parviendra jamais à ressaisir la même passion qui brûle anime cette oeuvre. Pire encore, Bruch avait accepté un paiement unique de l’éditeur N. Simrock, et ne profitera donc jamais des droits d’auteur de son propre chef d'œuvre...

Gustav Holst est également victime de son propre succès lorsqu’il compose les célèbres Planètes en 1916. Homme et compositeur modeste, il ne se réjouit pas de l’immense popularité de sa nouvelle œuvre. Bien au contraire, il se lasse rapidement de l’entendre constamment. 

Ainsi, plutôt que de poursuivre son travail avec une œuvre similaire, il choisit de changer complètement de direction. Après Les Planètes et jusqu’à sa mort en 1934, Holst compose des dizaines d’œuvres dont trois opéras, des ballets, des concertos, une symphonie chorale, des œuvres de chambre et pour piano et même une bande originale. Mais hélas, sa musique restera éclipsée par Les Planètes, largement inconnue de son vivant et même bien après sa mort.

Esquiver le risque du succès

Certains ont le nez fin et devancent les effets nocifs du succès en empêchant tout simplement la diffusion de l’œuvre en question. Ainsi, alors que Camille Saint-Saëns est censé composer sa troisième symphonie, il s’adonne à un moment de plaisir et se lance dans la composition d’une suite humoristique de quatorze portraits musicaux d’animaux.

Mais l’œuvre amusante est loin de l’esthétique musicale sérieuse à laquelle il adhère, et risque de nuire à son image de compositeur. Il interdit donc toute publication et interprétation de son Carnaval : seule la diffusion du Cygne est autorisée. Ce n’est qu’après la mort de Saint-Saëns en 1921 que son Carnaval sera finalement publié.

Il y a encore plus radical comme solution : détruire tout simplement l’œuvre avant même qu’elle puisse être rattrapée par le succès. Après la création de sa Symphonie no.7, la presse musicale attend avec impatience des nouvelles de Jean Sibelius concernant sa huitième. Harangué par les journalistes pour la moindre information sur le progrès de la composition, Sibelius peine à avancer dans son travail. Sous la pression croissante, il révèle en 1935 qu’il a récemment détruit un an de travail sur sa symphonie. 

Finalement, en 1945, Sibelius décide de brûler la majorité de ses esquisses et manuscrits, dont la fameuse Symphonie no.8, perdue à jamais, victime du succès de son compositeur.