Le plagiat, une longue tradition dans la musique classique

Les accusations de plagiat musical sont fréquentes, mais auteurs et compositeurs n'ont pas toujours cherché à protéger leurs créations artistiques. Tradition respectable, voici comment l'hommage est devenu un véritable crime.

Le plagiat, une longue tradition dans la musique classique
Le plagiat, une longue tradition dans la musique classique , © Getty / Alfred Eisenstaedt

Le 5 octobre 2020, la cour suprême des Etats-Unis a refusé d’entendre l’affaire entre deux groupes, Led Zeppelin et Spirit, dans une affaire de plagiat qui court depuis 2014. En cause : les similitudes supposées entre l’introduction de la célèbre chanson « Stairway to Heaven » de Led Zeppelin et « Taurus » de Spirit. Cette décision met un terme à l’une des plus grandes histoires de plagiat musical du XXe siècle.

Parmi les nombreux arguments en faveur de Led Zeppelin, il y a des idées musicales qui font partie du langage commun des compositeurs depuis plusieurs siècles, et donc appartenant au domaine public. Ceci fut démontré notamment avec la musique du guitariste et compositeur Giovanni Battista Granata (c.1620=1687) et sa Sonata di chitarra, e violino, con basso continuo, dans laquelle on trouve la fameuse descente chromatique et le même enchainement d’accords (à partir de 28 secondes dans la vidéo ci-dessous) :

Mais si l’usage d’une mélodie ou d’un enchainement d’accords semblables à ceux d’une œuvre déjà existante peut entraîner une réaction juridique, cela fut loin d’être le cas aux XVIIe, XVIIIe, et XIXe siècles. 

Plagiat ? Non, hommage !

Que dire, par exemple, des ouvertures presque identiques du Larghetto du Concerto pour clavecin en fa mineur BWV 1056 de Jean-Sébastien Bach (à 3.39 minutes ci-dessous) : 

et du Concerto pour flûte en sol majeur TWV51:G2 de Georg Philip Telemann ? :

Contemporains et proches, le jeune Bach fut un grand admirateur des œuvres instrumentales de Telemann. Il décide alors de rendre hommage à son ami en s'inspirant de son concerto, tout en faisant la démonstration de ses talents croissants dans le genre.

L’utilisation d’une œuvre précédente afin de stimuler et d’améliorer sa propre inventivité musicale est une tradition largement rependue depuis plusieurs siècles et reconnue pour ses qualités pédagogiques dans les écrits de nombreux théoriciens et compositeurs du XVIIIe siècle tel que Johann Mattheson.

Loin du plagiat, la pratique est considérée comme la norme, voire comme un compliment, un hommage rendu à un compositeur par l’imitation et la transformation d’une de ses œuvres musicales. Telemann s’inspira lui-même souvent des œuvres d’Heinrich Ignaz Franz von Biber et de Jean-Philippe Rameau.

Même le célèbre génie précoce de la musique classique, Wolfgang Amadeus Mozart, s’adonne à l’imitation et à la transformation des œuvres de ses contemporains, notamment Johann Michael Haydn, frère de Joseph. On remarque plusieurs similarités entre les passages composés par Mozart lui-même pour son Requiem et le Requiem en ut mineur de Haydn (Mozart joue dans l’orchestre lors de la création de cette œuvre en 1772). 

Mais ce n’est qu’en 1907 que le musicologue Lothar Perger découvre un parallèle troublant entre la Symphonie n°37 de Mozart et la Symphonie n°25 de Johann Michael Haydn :

Retranscrite puis légèrement modifiée dans son orchestration, Mozart ajoute une introduction à la symphonie de Haydn. Exercice de style ou tentative de plagiat ? Si l’œuvre se voit attribuée à Mozart de manière posthume, ce dernier n'indique nulle part l’origine de son œuvre :

Connu pour avoir souvent recyclé ses propres thèmes, Ludwig van Beethoven s’inspire également des idées musicales de son maitre Joseph Haydn mais aussi de Mozart. Fortement inspiré par ce dernier, et craignant de se voir accusé de plagiat, Beethoven se montre plus honnête que d’autres lorsqu’il écrit sur l’esquisse d’une œuvre de jeunesse « ce passage entier a été volé à la symphonie en ut de Mozart » : il est seulement dommage que l’esquisse ne corresponde à aucun passage composé par Mozart !

Mais qu’en est-il de l’« Ode à la joie » de Beethoven, peut-être l’un de ses plus célèbres thèmes, dont on retrouve l’existence dans le Misericordias Domini K.222 de Mozart en 1775, presque 50 ans plus tôt (à partir de 59 secondes dans la vidéo ci-dessous) ? :

Telemann, Bach, Haendel, Mozart, Beethoven, Brahms, Grieg, Strauss, Stravinsky, Gershwin, Rachmaninov, Chostakovitch : il est difficile de traverser l’histoire de la musique occidentale sans croiser un compositeur qui ne s’est pas lourdement inspiré, ouvertement ou plus discrètement, des œuvres de ses prédécesseurs. Sans oublier la tradition des variations « sur un thème de », pratiquées entre autres par Beethoven, Brahms, Liszt, Dukas, Rachmaninov et Britten, forme d’inspiration ouvertement assumée et tolérée par les compositeurs afin de prendre un thème pour ensuite le transformer à leur façon.

Le plagiat, une création romantique (et une question d'argent)

Le XVIIIe siècle voit naitre de nombreuses lois protégeant les droits des auteurs, mais ce n’est qu’à l’aube du XIXe siècle que l’idée du plagiat musical prend forme dans la pensée collective avec l’arrivée de l’idée romantique du « créateur » et de « l’œuvre » comme outil d’expression du « génie ». 

Il serait naïf d'oublier un autre principe autour duquel tout semble graviter : l'argent. Libéré de ses contrats et de ses responsabilités auprès de son employeur, le compositeur indépendant du XIXe siècle doit gagner sa vie par ses propres moyens, en somme la vente et l'interprétation de ses créations musicales.

L’art et la musique ne sont plus seulement des formes d’expression artistique, ils deviennent un bien commercial à protéger. Le marché croissant de la partition musicale, ainsi que la fondation de la Société des Auteurs et Compositeurs et Editeurs de Musique (SACEM) en 1851, contribue de manière conséquente à la valorisation de l’œuvre unique et à sa défense contre le plagiat.

Ainsi, le principe de l’originalité devient le facteur primordial dans la recherche du « génie », idée romantique qui sert à évaluer et forger le canon sur lequel repose aujourd’hui l’histoire de la musique occidentale. L’imitation artistique ne serait donc plus un hommage appréciable ou une politesse entre contemporains mais une appropriation et un abus du génie d’un autre.

Plagiat ou pas ?

Malgré les nombreuses lois et mesures conçues pour protéger aux XXe et XXIe siècles les droits d’auteurs et compositeurs, il existe néanmoins de drôles d’accusations de plagiat.

En 2012, plusieurs critiques musicaux remarquent de nombreuses similitudes entre Sidereus d’Osvaldo Golijov et Barbeich du compositeur Michael Ward-Bergeman, ami de Golijov et fidèle collaborateur de longue date. Golijov accusé de plagiat par le public, Ward-Bergemen finit par préciser qu’il avait donné son accord à son ami pour utiliser des extraits de son œuvre, qui avait été par ailleurs arrangé pour orchestre en 2010 par Golijov sous le nom de Patagonia. Plagiat ou partage d’idées musicales entre compositeurs contemporains comme il y a trois siècles ?

Au cinéma, le titan John Williams n’est pas moins à l’abri d’accusations. Après le succès du film E.T. de Steven Spielberg, Williams est accusé par le compositeur Leslie Baxter de s’être inspiré de son œuvre Joy pour le thème principal du film de Spielberg. Nombreux sont ceux à remarquer d’autres similitudes marquantes entre les thèmes du film Star Wars et la musique du film Kings Row d’Erich Wolfgang Korngold :

Du côté de la musique enregistrée, plus rarement concernée, il existe néanmoins un cas particulier qui n’a pas manqué de surprendre. Décédée en 2006, la pianiste Joyce Hatto profite jusqu’à sa mort d’une réputation prestigieuse. En février 2007, James Inverne, responsable éditorial du magazine Gramophone, découvre via le logiciel iTunes, capable de reconnaitre un enregistrement grâce à sa base de données, que de nombreux enregistrements attribués à Joyce Hatto sont en vérité des enregistrements d’autres pianistes. Afin de dissimuler la supercherie, les enregistrements de Hatto furent légèrement modifiés dans leur tempo pour sonner différemment. Une enquête plus profonde révèle un plagiat sonore de près d’une centaine d’enregistrements, fraude avouée par William Barrington-Coupe, mari de la pianiste et directeur du label de distribution des enregistrements de sa femme.

En 2002, les ayants droit de John Cage accusent l’artiste britannique Mike Blatt de plagiat après la sortie de son album Classical Graffiti, dans lequel il décide de rendre hommage au compositeur américain avec une piste d’une minute de silence. Malgréla signature Blatt/Cage, Blatt s’est vu sommé de payer plusieurs centaines de milliers de dollars pour avoir plagié 60 secondes de l’œuvre silencieuse mondialement connue de Cage, 4 minutes 33 secondes.

Une décision pour le moins amusante qui mène à une question sérieuse : le silence peut-il appartenir à un seul compositeur ? En effet, les œuvres expérimentales contemporaines, faisant appel à de nouveaux paramètres tels que le silence, l’aléatoire, les machines industrielles, l’intelligence artificielle et l’éphémère – des éléments hors du contrôle du compositeur menant à une interprétation unique lors de chaque représentation - annoncent le besoin d’une évolution nécessaire dans la notion du plagiat dans la musique contemporaine.