Le hot jazz, arme improbable contre la Guerre froide

Derrière la Guerre froide ouvertement déclarée entre la démocratie américaine et le communisme soviétique se cache une guerre culturelle plus méconnue, menée par les plus grands artistes américains de l’époque avec une arme improbable : le jazz.

Le hot jazz, arme improbable contre la Guerre froide
Le hot jazz, arme improbable contre la Guerre Froide, © Getty / Stan Wayman

Les braises de la Seconde Guerre mondiale à peine éteintes, les tensions d’un nouveau conflit s’annoncent entre le communisme socialiste du bloc soviétique et le capitalisme démocratique des Etats-Unis : la Guerre froide est déclarée. Mais derrière ce conflit entre deux blocs se cache une autre guerre, certes médiatisée mais beaucoup plus subtile, menée par la propagande et gagnée par le « soft power », à savoir l'attractivité d’une culture et son pouvoir d’influencer un état de manière non-coercitive.

Ainsi, souhaitant séduire nombreux nouveaux pays indépendants au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie du sud, récemment décolonisés après la Seconde Guerre mondiale, une guerre de propagande est-elle déclarée entre le communisme socialiste et le capitalisme démocratique américain.

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Alors que la propagande américaine ne cesse de se vanter de la liberté et de l’égalité de ses citoyens, le mouvement des droits civiques, la ségrégation et les nombreux cas de racisme, d’inégalité et de discrimination envers les Noirs américains ne sont pas abordés. La propagande soviétique capitalise ainsi dans sa propagande sur ce détail non des moindres, souhaitant décrédibiliser son adversaire aux yeux du reste du monde. 

Le jazz, arme volatile

Le jazz n'était pas encore une musique majoritairement acceptée par le public américain, mais plutôt une musique diffusée et soutenue par la radio américaine internationale Voice of America , notamment par une émission de jazz, Music USA , présentée par Willis Conover. Le programme profite d’un succès immédiat et inespéré dès sa création en 1955, et reçoit quotidiennement de nombreuses lettres du monde entier témoignant de l’admiration pour l’émission, le jazz et la culture américaine, y compris celles provenant du bloc de l'Est. 

Willis Conover devient rapidement une figure célèbre aux USA mais aussi à l’international, véritable voix du jazz américain. Sa nécrologie dans le New York Times en 1996 affirmera même qu’il a joué un rôle majeur dans la lutte contre le communisme par son émission et sa promotion du jazz.

Mais l’engouement clandestin pour le jazz parmi les jeunes communistes sert également à la propagande soviétique comme moyen idéal de critiquer les Etats-Unis, en montrant la situation civique déplorable des Noirs américains et la réalité de la culture capitaliste américaine, aux antipodes de l’égalité raciale et sociale du système communiste. 

Face à ce coup majeur porté à l’image de la démocratie américaine, les Etats-Unis décident de riposter avec l'arme de leur crime : le jazz.

Les Jazz Ambassadors, ou les soldats de la culture

En 1956, le membre du Congrès Adam Clayton Powell Jr. propose de se servir du jazz afin de contrer la propagande soviétique anti-américaine. Représentant d’Harlem, lieu qu’il connaît depuis sa naissance, mari de la pianiste de jazz Hazel Scott et ami proche du célèbre trompettiste de jazz, Dizzy Gillespie, le politicien connaît bien le jazz et perçoit clairement en ce genre et ses artistes un pouvoir de communication inégalé : une musique à l’image des Etats-Unis, une musique libre. 

L’idée est simple : envoyer les plus grands artistes de jazz américain en tant qu'ambassadeurs à l’étranger, dans des pays où l’alliance à l’est ou à l’ouest n’est pas encore décidée, afin de dorer l’image des Etats-Unis et d’exposer fièrement les valeurs de la démocratie américaine.

Pour son premier ambassadeur, Adam Clayton Powell Jr. fait appel à son ami Dizzy Gillespie. La presse semble fascinée par l’idée, et la une du New York Times le 6 novembre 1955 affirme que les « Etats Unis possèdent une arme sonique secrète : le jazz ». Dizzy ajoutera en interview : « L’arme que nous utiliserons sera celle du cool ».

Certes, le jazz avait déjà quitté le territoire américain, mais jamais sous l’égide du gouvernement américain. Cette musique pouvait maintenant atteindre certaines régions du monde jusqu’alors peu accessibles aux musiciens indépendants. 

En mars 1956, le trompettiste et son orchestre de 18 musiciens partent pendant dix semaines en Iran, Pakistan, au Liban, en Turquie et en Yougoslavie. La tournée est un franc succès, et les musiciens sont chaleureusement reçus. En pleine tournée, Dizzy et son ensemble sont même urgemment envoyés en Grèce afin d’apaiser une tension politique croissante. 

Suite à l’annonce de soutien par le gouvernement américain du contrôle d’Athènes par le Royaume-Uni, l’ambassade américaine à Athènes est lapidée par plusieurs centaines d’étudiants grecques. Dizzy Gillespie organise un concert uniquement pour les étudiants et parvient à calmer les tensions. Le jeune public envahit même la scène et porte Dizzy sur leurs épaules, en acclamant son nom. Le lendemain du concert, un journal local anglophone affirmera : « Les étudiants grecques posent leurs pierres et s’amusent avec Diz ».

Si certains membres du Congrès américain avaient encore des doutes quant à l’efficacité d’envoyer le jazz à l’étranger, ce dernier succès par Gillespie met fin à tous les débats. A partir de 1956, les plus grands noms du jazz sont demandés d’aller partager leur jazz à l’étranger au nom de leur pays : Duke Ellington, Dave Brubeck et Louis Armstrong porteront tous le rôle d’ambassadeurs du jazz. Louis Armstrong sera d'ailleurs accueilli comme un roi au Congo en 1960, porté sur trône dans les rues.

En 1962, le clarinettiste Benny Goodman est envoyé derrière le rideau de fer et joue même pour le politicien soviétique Nikita Khrushchev. Aucun contact n’est autorisé entre les musiciens et leurs publics nombreux, mais le jazz parvient néanmoins à créer un lien de rapprochement entre les deux blocs.

Le dilemme des ambassadeurs

Si la promotion du jazz à l’étranger ne semble pas déranger les musiciens appelés par le gouvernement américain, chanter les louanges d’un pays ségrégationniste et ouvertement raciste pose évidemment problème pour les ambassadeurs du jazz, majoritairement noirs. 

Lorsque Dizzy Gillespie est recruté en 1956, il accepte sa mission tout en affirmant une chose : il ne mentira pas à son public quant à la situation civique aux Etats-Unis. Et lorsqu’on lui propose un briefing avant son départ afin de le mettre au courant de la situation et de sa responsabilité, sa réponse est simple : « Cela fait 300 ans que je suis au courant ».

Dizzy Gillespie ne sera pas le seul artiste à s’interroger sur la légitimité et l’ironie d’un tel projet. Avant de se rendre au Congo en 1962, Louis Armstrong est invité à faire une tournée dans l’Union Soviétique en 1957. Cependant, il refuse cet honneur tant que le gouvernement n’a pas réglé le scandale provoqué par la ségrégation au lycée de Little Rock dans l’Arkansas.

Même Dave Brubeck, pianiste blanc, y voit un problème. De retour de sa tournée en 1958, mécontent de son expérience, il se lance avec Louis Armstrong dans la composition d’une comédie musicale intitulée The Real Ambassadors [Les vrais ambassadeurs]. Ensemble, ils tentent de pointer les ironies du programme en évoquant le mouvement des droits civiques, l’industrie de la musique, et le rôle des Etats-Unis pendant la Guerre froide.

Un combat politique, une victoire culturelle

Malgré le succès des ambassadeurs culturels américains, cela ne fit pas de la politique étrangère américaine une idée immédiatement acceptable à travers le monde. Néanmoins, le fait de rencontrer de nombreux artistes américains permettra aux publics des pays communistes de reconnaitre chez les musiciens noirs une lutte sociale similaire à la leur, unissant ainsi les défis des différents peuples à travers le langage d’une seule musique, le jazz.