Le Concert du Nouvel An à Vienne, l’événement classique le plus regardé dans le monde

L’histoire du Concert du nouvel an de Vienne est intrinsèquement liée à l’histoire de Vienne au XXe siècle, et surtout à une famille de compositeurs en particulier : les Strauss ! Découvrez l’un des événements musicaux les plus suivis dans le monde, le fameux Neujahrskonzert.

Le Concert du Nouvel An à Vienne, l’événement classique le plus regardé dans le monde
Le Concert du Nouvel An à Vienne, l’événement classique le plus regardé dans le monde, © Maxppp / HERBERT NEUBAUER

C’est le concert classique de l’année qui réunit sans faute plusieurs dizaines de millions de spectateurs, diffusé comme chaque année sur France Musique le 1er janvier à 11h, mais derrière les dorures de ce rendez-vous prestigieux se cache un passé sombre. Le premier Concert du nouvel an de Vienne se déroule alors que l’Autriche traverse l’un des chapitres les plus difficiles de son histoire : en 1938 a lieu l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne d’Adolf Hitler. Le 31 décembre 1939, un concert est organisé pour le « Kriegswinterhilfswerk », l’effort de soutien hivernal pour la guerre, avec un programme constitué des valses et des polkas joyeuses de Johann Strauss fils pour remonter le moral du peuple.

Ainsi est né l’un des moments les plus festifs et joyeux de la musique classique, dont l'histoire a été finalement mise en lumière 75 ans plus tard, par une commission indépendante d’historiens chargée d’enquêter sur l’histoire du Concert, « l’une des facettes de la politique culturelle nazie » selon le député Vert et historien Harald Walser. Aujourd’hui, l’orchestre assume son passé teinté, et a décidé en 2013 de retirer les distinctions remises par ses responsables à de nombreux dirigeants nazis lors des années 1950 et 1960.

Strauss et l’Orchestre philharmonique de Vienne, du rejet au répertoire inébranlable

Il n’y a pas de Concert du nouvel an sans la dynastie Strauss. Aujourd’hui indissociable du concert annuel et de l’Orchestre philharmonique de Vienne, la musique de la famille Strauss ne fut pas toujours la bienvenue. Initialement jugée aux antipodes des prétentions musicales de l’Orchestre philharmonique de Vienne au XIXe siècle, la musique populaire de Johann Strauss est volontairement ignorée par l’ensemble, malgré le soutien public de compositeurs réputés tels que Franz Liszt, ainsi que les grands rivaux Johannes Brahms et Richard Wagner (l’un des rares sujets sur lesquels ces derniers furent d’accord).

En 1873, l’orchestre découvre pour la première fois la musique de la dynastie Strauss, sous la direction de Johann Strauss fils lui-même. Si l'ensemble fait un premier pas vers cette musique, ce n’est qu’à partir de 1929 que l’Orchestre de Vienne affichera pleinement son soutien pour ces œuvres populaires. Entre 1929 et 1934, le directeur de l’Opéra d’État de Vienne et de l’Orchestre philharmonique de Vienne Clemens Krauss produit une série réussie de concerts annuels au Festival de Salzbourg afin de mettre en avant la musique des Strauss. Avec l’aide du Gauleiter de Vienne (le responsable régional nazi) Baldur von Schirach, Krauss organise le 31 décembre 1939 le premier concert du nouvel an avec la musique dansante des Strauss, une tradition et un répertoire qui deviendront inébranlables.

Depuis, la musique légère de la dynastie Strauss incarne le nouvel an et l’esprit viennois à un tel point qu’elle en est devenue emblématique. Légère, certes, mais facile ? Les valses de la famille Strauss sont tout aussi complexes à diriger qu’une autre œuvre classique, comme l'explique Christian Merlin, musicologue et producteur à France Musique de l’émission Au cœur de l’orchestre : « le chef d'orchestre doit avoir une certaine affinité avec ce répertoire qui paraît si facile quand on l'écoute, mais qui est en fait excessivement difficile à diriger parce que c'est une musique très subtile qui repose beaucoup sur les rythmes. » À propos du chef…

La valse des chefs

Le choix du chef d’orchestre est une tradition essentielle du concert du nouvel an de Vienne. Institutionnalisé en 1939, le concert annuel est d’abord dirigé par Clemens Krauss (et Josef Krips en 1946 et 1947) jusqu’à la mort de Krauss en 1954. L’orchestre promeut ensuite son premier violon Willi Boskovsky au rang de chef d’orchestre, une responsabilité qu’assume ce dernier debout avec son violon, renouant ainsi avec la tradition originale du XIXème siècle lorsque Johann Strauss dirigeait son orchestre avec son violon à la main. 

Après la mort de Boskovsky en 1979, l’Orchestre philharmonique de Vienne rompt avec une tradition ancestrale en nommant son premier chef non-autrichien, l’Américain Lorin Maazel. Depuis 1987, l’orchestre choisit un chef d’orchestre différent d’une année à l’autre, dont l'annonce est attendue avec hâte et impatience par le public ; mais comment choisir un chef d’orchestre pour diriger un événement si prestigieux et médiatisé ? 

« Il faut d'abord, évidemment, que ce soit un chef qui a un bon contact avec l'orchestre et avec lequel l'orchestre se sent bien, qu'il y ait une véritable complicité. […] Il faut un chef d'orchestre qui soit capable de faire ressentir toute la secrète nostalgie, toute l'élégance, la subtilité de cette musique et ne pas trop aller vers les stéréotypes et les clichés. […] Le tempo et le rythme de la valse viennoise est quelque chose d'extrêmement fluctuant, d'extrêmement subtil, qui doit se ressentir », précise Christian Merlin.

Karajan, Abbado, Kleiber, Mehta, Muti, Maazel, Harnoncourt, Ozawa, Jansons, Prêtre, Barenboim, Welser-Möst, Dudamel et Thielemann : une liste longue et prestigieuse de chefs, mais il manque incontestablement une présence féminine. Si l’Orchestre philharmonique de Vienne ouvre progressivement ses portes aux femmes instrumentistes depuis 1997, et joue pour la première fois sous la direction d’une femme (l’australienne Simone Young) en 2005, le monde attend toujours l’arrivée de la première cheffe d’orchestre pour le Concert du nouvel an...

Traditions strictes, gags libres

Les chefs d’orchestre changent d’une année à l’autre, mais le répertoire et la forme du concert ne changent pas : un concert en deux parties, avec souvent une ouverture d’opérette en fin de première partie. L’ingrédient clé ? Les tubes viennois, sans lesquels le public serait déçu, et auxquels s’ajoutent des œuvres autrichiennes moins connues. 

La fin du programme annonce l’arrivée des œuvres bis qui ne changent jamais, deux compositions légendaires auxquelles tout le monde s’attend : le Beau Danube Bleu de Johann Strauss fils, lors duquel le chef adresse les vœux de l’orchestre, et la Marche de Radetzky de Johann Strauss pour faire applaudir en cadence le public. Une règle inébranlable, avec néanmoins une exception en 2005, lorsque Lorin Maazel décide de finir le concert après Le Beau Danube Bleu afin de rendre hommage aux victimes du séisme et du tsunami dans l'océan Indien le 26 décembre 2004.

Traditions à respecter non seulement dans le programme, mais aussi du côté des gags et supercheries parmi les musiciens pendant de nombreuses années. Au-delà des instruments improbables tels que l’enclume ou même un vrai fusil de chasse, une année voit même l’entrée sur scène d’un cochon vivant. 

Les musiciens ne sont pas les seuls à se prêter au jeu : en 1992, alors qu’il dirige la polka Vergnügungszug [Train du Plaisir] de Johann Strauss fils, le très sérieux Carlos Kleiber se tourne vers le public avec un siffler de contrôleur de train et le fait sonner bruyamment. Daniel Barenboim fait également preuve d’humour en 2009 alors qu’il dirige la Symphonie des Adieux de Joseph Haydn. Si le départ précoce des musiciens est bien écrit dans la partition, le jeu d’acteur du chef à la fin de l’œuvre est un ajout agréablement improvisé :

Comment assister à un tel spectacle ?

Que faire si l’on souhaite assister au concert classique le plus convoité au monde ? Pour certains, il suffit de l’avoir dans le sang…littéralement. De nombreuses places sont pré-réservées aux noms de grandes familles autrichiennes et les abonnements sont donc légués de père en fils de générations en générations : « C'est pour ça que le public se renouvelle peu et n'est pas forcément toujours très jeune », explique Christian Merlin.

Quant à ceux dont le sang des grandes familles nobles viennoises ne coule pas dans les veines ? Afin de démocratiser l’accès, l’administration a instauré depuis peu une loterie par laquelle il est possible de gagner sa place. Un moyen honnête et équitable qui permet à n’importe qui d’assister au concert légendaire, mais auquel il faut s’inscrire un an à l’avance. Il y a également plusieurs performances qui s’ajoutent au concert afin d’élargir l’accès : une générale le 30 décembre, ouverte d’abord aux autrichiens, puis un concert de réveillon le 31 décembre, tous deux avec le même programme que le concert du 1er janvier.

Une fois sa place gagnée, ne reste plus qu’à payer sa place entre 20 et 1200 euros (selon la date du concert et sa place), puis choisir une tenue digne de l’occasion ! Et pour ceux qui n’ont ni le sang bleu ni une chance en or, le concert est diffusé intégralement à la radio et à la télévision, une démocratisation audiovisuelle et un produit à part entière lors duquel s’ajoute des scènes de ballet tournées dans des lieux emblématiques viennois :

Pourquoi tant de succès ? 

Ce concert est l’événement de musique classique le plus regardé, diffusé à la radio et à la télévision à travers le monde entier, dans une centaine de pays avec près de 50 millions de spectateurs : comment expliquer un tel succès ?

« Je crois qu'il y a une aura mythologique qui fait appel à l'inconscient collectif et à beaucoup de souvenirs, idéalisés bien sûr, de ce qu'était l'empire autrichien […] On maintient vaille que vaille une tradition qui relève maintenant du livre d'images, de l'image d'Epinal. […] À cela s'ajoute aussi le fait que l'on a là peut-être, le plus bel orchestre du monde qui joue dans la plus belle salle de concert du monde, plus belle architecturalement, mais aussi par l'acoustique, et qui ajoutent un éclat extraordinaire à cette fête », explique Christian Merlin.

Le concert du nouvel an de Vienne, véritable formule à succès : un programme de valses et de polkas de la dynastie Strauss ainsi que de leurs contemporains, interprété dans une salle légendaire par un orchestre parmi les meilleurs au monde sous la direction d’un chef d’orchestre à la renommée incontestable. Un événement unique et hors du temps pour bien commencer l’année.