Rendre les instruments spoliés par les nazis, une mission longue et compliquée

Comment retrouver les instruments volés par les nazis, et les restituer à leurs propriétaires ou leurs héritiers ? Un sujet longtemps ignoré qui commence à intéresser un nombre croissant de chercheurs et d’organismes de restitution.

Rendre les instruments spoliés par les nazis, une mission longue et compliquée
Les pianos spoliés en attente de retrouver leurs propriétaires, dans les sous-sols du Palais de Tokyo (photo du livre "Sonderstabd Musik" de Willem de Vries), © Willem de Vries

Si les instruments et les manuscrits musicaux n’ont pas été épargnés par les pillages nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, ils ont été plus oubliés par les historiens et les différents efforts de restitution initiés au lendemain de la libération. Pianos de familles juives modestes comme instruments précieux de grands musiciens tels que Darius Milhaud ou Wanda Landowska, le sort de plusieurs milliers d'instruments reste encore un mystère ; mais de nouveaux efforts tentent de clarifier leur histoire, dans l’espoir d'établir leur provenance et de mener à leur éventuelle restitution.

Un pan de la guerre largement ignoré

Malgré l'intense travail de restitution d'argent, biens immobiliers et œuvres d'art, le sort des instruments de musique, est resté majoritairement dans l’ombre. Et pourtant, la musique a tenu un rôle central dans la culture européenne pendant la guerre, et dans le quotidien de la communauté juive. Elle a notamment reçu une attention particulière de la part des nazis, comme le montre la fondation du Sonderstab Musik, organisme chargé de localiser et de confisquer aux juifs les instruments et partitions d’intérêt majeur pour le peuple allemand.  Fondé par le ministre du Reich aux Territoires occupés de l'Est Alfred Rosenberg, cet organisme est responsable de la spoliation de plusieurs dizaines de milliers d’instruments et de biens musicaux en Europe, envoyés par la suite au peuple allemand et aux soldats au front.

Plusieurs efforts modestes sont effectués au lendemain de guerre pour retrouver et rapatrier ces objets musicaux, avec quelques succès notables. À Paris, les victimes sont invitées à se présenter et récupérer leurs instruments, principalement des pianos, parmi les milliers récupérés et stockés au Palmarium du jardin d’acclimatation, au sous-sol du Palais de Tokyo, ou au stand 63 de la foire de paris. Un effort qui ne dure seulement quelques années, avant de s’essouffler au fil du temps, comme l’explique Jean-Marc Dreyfus : 

« D'abord, il faut qu'il y ait une demande des familles qui rouvre les dossiers. Maintenant, ce sont des petits-enfants et les enfants dans le meilleur des cas. Il faut déjà qu'ils sachent ce qui s'est passé. Si les parents ou grands-parents ont été déportés, il n'y a plus de mémoire. […] Donc, les demandes de restitution d’instruments de musique se comptent aujourd'hui sur les doigts de deux mains. Ce n'est pas un sujet par rapport aux œuvres d'art. »

Des prisonniers du camp de Drancy en train de charger des pianos spoliés à des familles de déportés ©Bundesarchiv
Des prisonniers du camp de Drancy en train de charger des pianos spoliés à des familles de déportés ©Bundesarchiv, © Bundesarchiv

Un état des lieux critique pour mieux connaitre les archives

Ce n’est que dans les années 1990 qu’un intérêt pour le sort de ces instruments attire l’attention des gouvernements et des organisations internationales de restitution, intérêt suscité notamment par la publication en 1996 du livre The Sonderstab Musik of the Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg 1940 – 1945 de Willem de Vries, l’une des seules sources d’information sur ce sujet, traduite en 2019 en français par l'association Musique et Spoliation. Cette dernière, fondée par Pascale Bernheim et Corinne Hershkovitch en 2017, fait partie d'un mouvement de chercheurs et d’associations qui souhaite aujourd'hui rectifier le tir :

« Les premières missions de l'association étaient d'abord de dresser un état des lieux des source et des archives disponibles .[…] On essaie aussi peu à peu de convaincre les uns et les autres de l'importance de faire partager les archives puisque maintenant que les témoins directs disparaissent, ce sont les objets et les biens culturels qui sont les vecteurs de cette de l'histoire et de cette période. […] Il s'agit de redonner aux instruments la parole et de les refaire chanter », souligne Pascale Bernheim.

La disparition croissante des témoins directs, l’internationalisation des archives et des collections privées et la réticence de certains pour communiquer la provenance de leur collection d’instrument : établir la provenance d’un instrument est loin d’être une simple affaire : « Le prochain objectif est de sensibiliser les étudiants, d'encourager la recherche universitaire, d'aller approfondir les archives et surtout, d'arriver à opérer une prise de conscience auprès de tous ceux qui sont au cœur de ce sujet. Les musées, les collections d'instruments de musique, les luthiers qui sont en possession d'archives et les musiciens qui ont le droit de s'interroger sur l'histoire de l'instrument qu'ils ont entre leurs mains », ajoute Bernheim.

La restitution, une démarche pavée d'embûches

Une fois la provenance établie, reste encore la restitution de l’objet à son propriétaire ou à ses héritiers. Un acte en lui-même compliqué car  le moindre manque de preuve concrète de propriété rend la restitution presque impossible, comme l’explique Corinne Hershkovitch, co-fondatrice de l’association Musique et Spoliation et avocat à la cour dans les domaines du marché de l’art, des biens culturels et du patrimoine : « L'angoisse absolue pour l'Etat est de restituer à la mauvaise personne. Nous sommes donc confrontés à une demande de preuves sans fin. […] Or, les propriétaires spoliés eux-mêmes ont été confrontés au problème d'avoir été obligé de quitter leur domicile, d'avoir été spoliés et de ne plus avoir les preuves de leur propriété. »

En 2013, Aurélie Filippetti exprime au nom de l’état français la volonté politique de restituer les œuvres et objets spoliés pendant l’Occupation, affirmant qu’il est le devoir de la France de procéder aux recherches de provenance des objets spoliés dont certains se trouvent encore aujourd’hui dans les collections nationales et dans l’inventaire provisoire des Musées Nationaux de Récupération (MNR). Le premier ministre Edouard Philippe réitère cette conviction politique lors de la commémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv en juillet 2018 et annonce l’arrivée de nouvelles procédures et de décrets censés faciliter la restitution d’objets spoliés. Une démonstration publique de la part de l’état qui, dans les faits, manque toujours de concret selon Corinne Hershkovitch :

« Le discours politique continue d'évoluer et continue de marquer une volonté très forte d'avancer dans la recherche de provenance. Malheureusement, dans les faits, on note très peu de changements dans les mentalités, dans la manière d'aborder les dossiers. […] La position de l'administration est réellement : ‘Nous voulons la preuve absolue de la spoliation et de la propriété de l'œuvre au moment de la spoliation’, chose qui est quasiment impossible. »

Essentiel pour la mémoire et l'identité culturelle des familles, le chemin des biens musicaux spoliés par les nazis est mieux identifié mais demeure, près de 75 ans après la fin de la guerre, parsemé d'ombres.