La musique classique, un nid d’espions

On associe rarement le monde de la musique aux rumeurs et histoires secrètes d’espionnage. Pourtant, de nombreux compositeurs ont exercé le rôle d’espions pour leurs monarques, et ce jusqu’au XXe siècle.

La musique classique, un nid d’espions
La musique classique, un nid d’espions, © Getty / D-Keine

Suite à la découverte en 2014 d’espions américains parmi leurs collaborateurs, certains bureaux des services de renseignement allemands se mettent à diffuser la musique classique afin de tromper toute oreille indiscrète ou micros cachés lorsqu'ils échangent des informations de nature hautement confidentielle.

Si dans ce cas particulier la musique classique sert d'outil contre l’espionnage, il existe d’autres cas où elle fut un terrain fertile pour les espions. Dès lors qu’elle devient un aspect culturel valorisé par les nombreux rois et reines d’Europe, les compositeurs et les musiciens envoyés par leur pays sont souvent chargés de missions secondaires : suivre et noter les échanges entre dignitaires des différentes cours royales dans lesquelles ils sont invités.

Compositeur et/ou espion ?

Aux XIVe, XVe et XVIe siècles, l’espionnage n’est pas un métier à proprement parler mais plutôt une mission confiée à toute personne éduquée, cultivée et polyglotte. A cette époque, tout est jeu politique, et la musique n’est pas une exception. Elle n'est pas seulement un divertissement, elle est aussi une véritable monnaie d'échange politique sans frontières, permettant aux compositeurs et musiciens de rejoindre des réseaux diplomatiques prestigieux. 

Ainsi les compositeurs et musiciens, souvent très éduqués, sont-ils envoyés en missions musicales et diplomatiques à la place des rois et des reines. Grâce à leur statut privilégié, ils peuvent s’introduire dans les cercles intimes de différentes cours et assister à des conversations et des échanges souvent confidentiels, et récolter ainsi des informations utiles à retransmettre lors de leur retour.

Entre 1515 et 1518 le compositeur instrumentiste et copiste néerlandais Petrus Alamire, également marchand et diplomate, est au service du roi d’Angleterre Henry VIII. Par ses nombreux talents, il est souvent amené à voyager et à se rendre à diverses cours internationales. Ainsi, sous la couverture de musicien instrumentiste, il est envoyé à Metz par Henry VIII et le cardinal Thomas Wolsey pour épier le prétendant au trône anglais, Richard de la Pole. Mais il est ensuite accusé par Henry VIII et le cardinal Wolsey de contre-espionnage, œuvrant en réalité pour Richard de la Pole. 

Alamire est loin d’être le seul compositeur à avoir agi discrètement pour ou contre une monarchie ou l’Eglise catholique. Par exemple, le compositeur italien Alfonso Ferrabosco fut également accusé d’espionnage par le Pape et l’Inquisition catholique, prétendument au service de de la reine Elizabeth d’Angleterre (alors en pleine réforme contre l’Eglise catholique romaine) après avoir été embauché par cette dernière lors de son premier voyage en Angleterre en 1562. 

Lui aussi au service de la reine Elizabeth, le compositeur, organiste et théoricien Thomas Morley agit en 1591 comme espion contre les catholiques anglais au Pays-Bas, alors qu'il est lui-même catholique. Du côté des opposants de la reine Elizabeth, le compositeur, organiste et prêtre catholique anglais Peter Philips (1560–1628) se voit accusé de complot de son assassinat. En 1593, de retour d’un voyage à Amsterdam, il est arrêté et emprisonné à La Haye.

Entre 1616 et 1619, le compositeur italien Angelo Notari agit en tant qu’informateur pour les inquisiteurs d'État de la République de Venise. Et au début du XVIIIe siècle, le compositeur italien Agostino Steffani est également soupçonné d’avoir œuvré en tant qu’espion et informateur pour les princes électeurs allemands de la cour d’Hanovre à l’issue de la guerre de succession d’Espagne.

Par leurs actions, nombreux compositeurs espions au service de l’Eglise ou des monarchies auront exercé une influence sans doute majeure sur les relations diplomatiques internationales. Non seulement le réseau politique permet aux compositeurs, et à la musique en général, de mieux circuler à travers les frontières, mais cette même circulation musicale permet une meilleure diffusion de secrets politiques parmi différentes parties engagées dans les conflits politico-religieux.

Theremin. Leon Theremin.

Les cas d’espionnage par les compositeurs à travers l’histoire de la musique sont certes loin des clichés des espions modernes qui œuvrent dans l’ombre suréquipés de gadgets sophistiqués. A l'exception d'un musicien qui semble avoir incarné le rôle d’espion à merveille : Leon Theremin, musicien, ingénieur russe et inventeur du thérémine. Instrument parmi les plus intrigants du XXe siècle, il a inspiré d’innombrables bandes sonores de films d’horreurs et de science-fiction. Mais derrière les histoires fantastiques que suggère le son du thérémine se cache une histoire d’espionnage fascinante.

Violoncelliste amateur, Leon Theremin est aussi un talentueux inventeur. En 1919, il est invité par le physicien soviétique Abram Fedorovich Ioffe à rejoindre son nouveau laboratoire, l’« Institut physico-technique Ioffe ». A travers ses nombreuses expérimentations, Leon Theremin invente le premier détecteur de mouvements. En ajoutant les composants nécessaires à son invention pour créer un son, il découvre qu’il est possible de changer la fréquence de ce son en bougeant ses mains.

Etant donné l'importance de sa découverte,  il est invité à présenter son nouvel instrument à Lénine en 1922, qui envoie l’inventeur en tournée nationale et internationale afin de promouvoir ses exploits et la réussite scientifique du pays. Arrivé aux Etats-Unis en 1928, le « thereminvox » attire l’attention du pays entier : Leon Theremin est invité à jouer au Carnegie Hall et recevra même une offre de 100,000 dollars de la part de la Radio Corporation of America (RCA) pour les droits de la manufacture. Il obtient un brevet pour son invention en 1928 et signe un contrat de distribution avec RCA en 1929.

Mais le spectacle médiatique du « thereminvox » ne fut qu’une distraction. Par ses brevets et le partage de son invention, Leon Theremin obtient l’accès aux brevets et inventions de RCA mais aussi de la General Electrics et de nombreuses entreprises de manufacture aéronautique. Il côtoie nombreux inventeurs et représentants américains, qui ne manquent pas de partager leurs savoirs avec l’inventeur russe. 

En possession de secrets d’état et commerciaux américains, Leon Theremin retransmet ses trouvailles aux services de renseignement soviétiques par le biais de l’entreprise soviétique Amtorg, qui sert aux Etats-Unis de couverture pour des activités d’espionnage. Cette mascarade prend fin en 1938 quand Leon Theremin disparait soudainement. Il est déclaré mort, mais en réalité, il quitte les Etats-Unis pour retourner en Russie. Si certains proches de l’inventeur craignent un enlèvement, d’autres maintiennent que ce départ soudain fut un choix délibéré, provoqué par la peur de se faire découvrir et la nostalgie de son pays natal.

Malheureusement, malgré les risques qu'il a pris pour son pays, Theremin n’est pas accueilli à bras ouverts mais plutôt envoyé à la prison de Boutyrka où il est missionné pour créer des dispositifs d’écoute pour la police secrète soviétique. Son chef-d’œuvre, surnommé « La Chose », est un micro dissimulé dans une reproduction en bois du Grand Sceau des Etats-Unis, offert à l’ambassadeur américain à Moscou. Fièrement exposé dans le bureau de ce dernier, ce micro a permis aux services secrets d’écouter librement toutes les conversations de l’ambassadeur, avant sa découverte accidentelle en 1952.

"The Thing", ou Grand Sceau des Etats-Unis avec un dispositif d'écoute caché à l'intérieur
"The Thing", ou Grand Sceau des Etats-Unis avec un dispositif d'écoute caché à l'intérieur, © Austin Mills

Presque un siècle plus tard, l'espionnage est toujours une activité pratiquée par les différents gouvernements. Qui sait, des espions se cacheraient-ils parmi les compositeurs de musique contemporaine ?