Terezín : la musique face à la mort

Entre novembre 1941 et mai 1945, le camp de concentration de Terezín accueillit environ 140 000 Juifs déportés, dont seulement 17 000 ont survécu. Intellectuels et artistes, ils y organisèrent une vie culturelle intense pour résister à la barbarie. La musique y a joué un rôle prépondérant.

Terezín : la musique face à la mort
Extrait de l'opéra pour enfant Brundibar filmé à Terezín, © capture d'écran, documentaire Music In Terezín

« Ils ont commencé à emmener les gens en novembre 1941, se souvient Zdenka Fantlová, comédienne tchèque et survivante du camp de Terezín, dans le documentaire de la BBC The Music of Terezín réalisé par Simon Broughton. Les Juifs tchèques de Bohème et de Moravie étaient transportés vers Terezín en train, mille personnes par voyage. Entre le 24 novembre 1941 et la libération du ghetto le 5 mai 1945, un quart des 140 000 à 150 000 personnes incarcérées, selon les sources, y sont mortes et la moitié a été déportée vers les camps d’extermination. Environ 17 000 prisonniers s’en sortirent vivants,  dont seulement quelques centaines sur 15 000 enfants. La comédienne faisait partie des miraculés. Elle y fut déportée en janvier 1942.

« D’une manière étrange, je m’en réjouissais. Depuis trois ans, dans une Tchécoslovaquie occupée par les Nazis, la vie devenait de plus en plus difficile. Les gens ont perdu leur travail, leurs commerces ont fermé, nous n’avions pas le droit d’aller au cinéma, il y avait le couvre-feu…donc j’étais contente de rejoindre mes amis. » 

Bâtie par l’empereur d’Autriche Joseph II en 1780, Terezín est une ville de garnison à une heure de route de Prague, protégée de remparts et baptisée Theresienstadt en honneur à sa mère, l’impératrice Marie-Thérèse. Après l’invasion par les troupes du Troisième Reich, le protectorat de Bohême-Moravie fut instauré. Comme partout dans les régions occupées, la population juive subit la discrimination systématique dans tous les domaines du quotidien : plus le droit de travailler ou d’aller à l’école, de posséder des instruments de musique, des skis, des animaux domestiques, d’utiliser le téléphone, de posséder une bicyclette ou de se rendre au concert ou au théâtre.

Par une décision prise le 10 octobre 1941, la ville est vidée de ses habitants et transformée en ghetto pour les Juifs sur l'idée du SS Adolf Eichmann. Le 24 novembre, les premiers 324 occupants arrivent, suivis peu de temps après par 2000 prisonniers supplémentaires. Moins d’un an plus tard, quasiment 60 000 déportés s’entassent dans cette ville-forteresse construite pour 5000 soldats. Ils sont répartis dans différents bâtiments selon leur sexe, leur âge et leur état de santé. La faim, la maladie, le surpeuplement, le froid, et souvent le désespoir des plus âgés, tuent parfois jusqu’à 150 personnes par jour.

Terezin : l'entrée au camp de concentration
Terezin : l'entrée au camp de concentration, © Getty / ullstein bild

Un outil de propagande monté de toutes pièces

Le ghetto est géré par le Conseil des anciens dont les élus, ayant eu vent sur l’existence de Dachau et d’Auschwitz, pensent que les Juifs envoyés à Terezín échapperaient au destin commun. Et en effet, Terezín est un camp un peu à part : sans barbelés et miradors, et n’ayant pas de fours crématoires sur place, il remplit une triple fonction : à la fois un lieu de décimation (plus de 20% de prisonniers y perdent la vie) et de transit vers les camps de la mort, notamment vers les chambres à gaz d’Auschwitz, il fut surtout un lieu de propagande, afin de dissimuler la solution finale mise en place par le Troisième Reich.

Soucieux de rassembler les Juifs célèbres pour ne pas susciter la curiosité de la communauté internationale, les Nazis y font venir scientifiques, juristes, médecins et notamment un nombre extraordinaire d’artistes et d’intellectuels, qui organisent très rapidement une vie culturelle intense. Quelques 15 000 enfants sont passés par le ghetto, et la communauté leur organise une éducation complète avec les moyens du bord, avec l’école, les activités sportives et artistiques. Les enfants peignent et composent des poèmes, chantent et jouent dans les spectacles.

Au départ clandestins, les évènements culturels organisés par le Freizeitgestaltung, administration des loisirs, deviennent à partir de 1942 pour les autorités SS un moyen de propagande efficace pour véhiculer à l’étranger l’image d’un ghetto modèle. Pour les artistes et de nombreux enfants, participer à la vie culturelle voulait dire éviter, ou au moins reporter une mort certaine. Une petite partie de leur production artistique, dessins, compositions et écrits, ont survécu à quatre années d'horreur.

La musique, par tous les moyens

La musique y tient une place très importante. Au départ, les prisonniers font passer les instruments en cachette. On raconte même qu'un violoncelliste a fait rentrer dans le camp son violoncelle en pièces détachées,  mais à partir de 1942 les concerts sont quotidiens, et publics.

« La musique fut jouée par tous les moyens disponibles,raconte David Bloch, conservateur du musée de Terezín. C’était en quelque sorte le monde musical en format réduit, comme n’importe quelle autre communauté normale. Il y avait de la musique concertante, opéra, oratorios, musique juive, cabaret, musique de salon et jazz. »

Le groupe de jazz Ghettoswingers de Terezin
Le groupe de jazz Ghettoswingers de Terezin, © Extrait du documentaire Aus dem jüdischen Siedlungsgebiet

Se constituent alors les chœurs et les orchestres, on organise les représentations théâtrales et opératiques. On joue du Mahler ou du Schoenberg et les œuvres des compositeurs incarcérés, on constitue un groupe de jazz, les Ghetto Swingers. L’outil idéal de la propagande hitlérienne fut monté de toutes pièces par les victimes eux-mêmes. 

« Nous étions paradoxalement plus libres que nous l’aurions été à l’extérieur, raconte Zdenka Fantlová. Nous pouvions jouer la musique des compositeurs juifs, il n’y avait pas de censure à l’intérieur du ghetto. Bien sur, les transferts étaient formés quotidiennement,  qui partaient pour l’Est, mais nous ne savions pas pour quelle raison. Nous étions ignorants, il n’y avait que les Allemands qui savaient que nous étions condamnés à mort. »

Viktor Ullman, Pavel Haas, Hans Krasa, Gideon Klein, tous compositeurs établis avant la guerre, représentent la génération qui a péri dans les camps. Leurs œuvres sont créées et jouées à Terezín devant un public de détenus. Le chef d'orchestre Raphael Schächter y forme un chœur dès décembre 1941. A défaut des partitions, le compositeur Gideon Klein arrange les chants populaires tchèques. Même les opéras sont montés, dont La Fiancée vendue de Smetana. 

« La musique joyeuse nous faisait tous pleurer, se souvient le survivant Karel Berman. Le chanteur a également participé à la représentation du Requiem de Verdi monté par Schächter. La veille, le choeur de 180 chanteurs a chanté cette œuvre. Le lendemain ils ont été transféré à Auschwitz. Je suis là parce que j'ai eu de la chance. La majorité a été tuée. »

Schächter a remonté l'œuvre 15 fois entre 1943 et 1944. Selon le survivant Josef Bor,« Eichmann aurait trouvé ironique que les prisonniers juifs chantent eux-mêmes leur propre messe des morts. » A trois reprises le chœur entier fut déporté à Auschwitz le lendemain de la représentation. 

En 1943, 500 Juifs danois arrivent à Terezin. Alors que les Juifs déportés d’ailleurs ne suscitent aucun intérêt de leurs gouvernements respectifs, les Danois exigent une visite contrôle de la part de la Croix Rouge. Pour faire taire les rumeurs sur les camps d’extermination, les Nazis autorisent la visite. Pour l’occasion, ils métamorphosent le camp : ils organisent les transferts massifs vers Auschwitz pour diminuer la surpopulation et érigent les faux cafés et magasins en carton-pâte pour donner l’illusion d’une vie paisible de la communauté. Le Comité international de la Croix rouge pénètre le camps le 20 août 1944. La délégation suit un itinéraire balisé : on rend visite aux prisonniers danois, et on assiste même à l’opéra pour enfant Brundibar de Hans Krasa, compositeur incarcéré. 

L'affiche pour une représentation de Brudibar de Hans Krasa en 1943
L'affiche pour une représentation de Brudibar de Hans Krasa en 1943, © Wikipedia

C'est l'occasion aussi de tourner un film de propagande : 'Le Führer offre une ville aux Juifs', pour « montrer la protection dont jouissent les Juifs sous le Troisième Reich. » Suite au tournage, tout le casting et quasiment tous les enfants du camp sont exterminés à Auschwitz. 

En septembre 1944, les activités culturelles à Terezín sont suspendues. La fin du troisième Reich est proche, mais les déportations continuent, plus rapprochées que jamais. Le convoi du 16 octobre transportait la plupart des musiciens : l’orchestre de jazz, Karol Ancerl, l’orchestre des cordes, le chef d’orchestre Rafael Schächter et les compositeurs Viktor Ullman, Pavel Haas, et Hans Krasa. Mais pendant deux années, ils ont été le cœur battant en plein milieu de l'horreur : 

« L’audience était extrêmement sensible à la musique, raconte, souriante, Alice Herz Sommer, pianiste déportée en 1943. Elle a donné plusieurs récitals dans le camp. Tous appartenaient au public régulier des concerts à Paris, Prague Vienne et Berlin. Ils connaissaient la musique et même s’ils étaient malades, ils venaient au concert. C’était leur remède. Pour nous et pour eux. »