La main gauche au piano, un défi pour le compositeur et l'interprète

Le Concerto pour la main gauche de Ravel, une curiosité dans le répertoire pianistique ? Détrompez-vous, ce n'est que l'arbre qui cache la forêt ! Près de 600 œuvres dédiées à la main gauche dorment dans les tiroirs, un répertoire auquel Maxime Zecchini consacre une anthologie. Rencontre.

La main gauche au piano, un défi pour le compositeur et l'interprète
Le pianiste Maxime Zecchini, à l'origine de l’anthologie du répertoire pour la main gauche au disque , © Chris Poffi

Tout pianiste qui se respecte se plonge dans l'oeuvre pour piano de Maurice Ravel. C'est en tous cas la conviction du pianiste Maxime Zecchini qui fréquente le compositeur français depuis toujours. «Il s'agit d'un des plus grands compositeurs pour le piano, son opus est un sans faute. Parfaitement bien écrit pour le pianiste et d'une richesse inépuisable sur le point expressif. Ravel utilise toute la largeur du clavier et en tire des couleurs incroyables. » Et c'est en explorant les œuvres de Ravel sous toutes leurs coutures, que Maxime Zecchini décide d'aborder, il y a quelques années, le Concerto pour la main gauche.

Commandé en 1929 par le pianiste Paul Wittgenstein, qui a perdu sa main droite pendant la Première Guerre mondiale, ce concerto s'est avéré plus qu'un défi pour le pianiste. «J'ai été autant séduit par l'exploit technique que représente la partition que par le contexte de sa composition. Ravel conduisait l'ambulance pendant la guerre, et il a vu de près toutes les atrocités que ses ravages ont laissées. Ce concerto est un manifeste pacifiste, un témoignage sombre, une musique qui n'a rien à voir avec l'ambiance solaire de son Concerto en sol. »

A l'origine d'un répertoire nouveau...

Mais Ravel n'est pas le seul compositeur à avoir écrit pour Paul Wittgenstein. Pour pouvoir continuer sa carrière de concertiste, le pianiste met des moyens importants afin de se constituer un répertoire varié. Outre le Concerto qu'il commande à Ravel, et qu'il ne créera jamais suite à une dispute avec le compositeur, Paul Wittgenstein est ainsi à l'origine d'un grand nombre d’œuvres originales, dont 17 sont des concertos pour la main gauche. Parmi les plus significatives, le Parergon zur sinfonia domestica et Panathenäenzug de Richard Strauss, le Concerto de Korngold, Diversions de Britten, le Concerto « Klaviermusik » op. 29 de Hindemith ou le Concerto n°4 pour piano de Prokofiev. Et même si certaines de ces partitions n'ont pas convaincu le dédicataire, la démarche de Paul Wittgenstein marque un tournant dans le développement d'un répertoire identifié : dans les pièces de récital, dans la musique de chambre, dans des œuvres originales ou des transcriptions, la main gauche a désormais de quoi épater le public et mettre à l'épreuve la technique de l'interprète.

D'autres pianistes, victimes de la guerre, viennent étoffer le répertoire pianistique pour la main gauche : le Tchèque Otakar Hollman, pour lequel composent Janáček, Martinů ou Schulhoff, le Britannique Douglas Fox à qui Frank Bridge dédiera Trois improvisations pour piano, ou encore l'Allemand Siegfried Rapp, qui est à l'origine de la création du Concerto pour piano n°4 de Prokofiev, une autre commande rejetée par Paul Wittgenstein. D'autres profitent aussi de ces œuvres, comme les musiciens qui perdent l'usage de leur main droite après une dystonie. Parmi eux, on peut citer Michel Béroff, Garu Graffmann ou Leon Fleischer...

En suivant le fil, je me suis trouvé face à un répertoire vaste et très varié de près de 600 œuvres sur trois siècles de l'histoire de la musique, s'enthousiasme Maxime Zecchini.

...ou une virtuosité revisitée ?

Un répertoire nouveau ? Pas vraiment. En fouillant dans les archives, Maxime Zecchini dit avoir mis à jour un pan de répertoire pianistique oublié. Œuvres concertantes, solistes ou musiques de chambre, le pianiste est le premier à avoir entrepris une anthologie qui vise à enregistrer tout le répertoire pour la main gauche.

« Deux raisons principales ont motivé les pianistes et les compositeurs à écrire pour la main gauche : les blessures de guerre (un phénomène nouveau après la guerre de 14-18) et le désir de repousser les limites de l'instrument et de l'interprète, précise Maxime Zecchini. Au cours du XIXe siècle, l'âge d'or de la virtuosité et de l'évolution de la technique pianistique, les compositeurs - souvent pianistes eux-mêmes - mettent au défi la main gauche soit pour des raisons pédagogiques (comme par exemple les Six Études op. 135 de Saint-Saëns ) soit pour épater le public des salons et des salles de concert. C'est la mode aux transcriptions d'opéras ou d’œuvres originales comme la Grande Fantaisie sur Robert le Diable de Meyerbeer op. 106 d'Adolfo Fumagalli dédiée à Liszt, ou la transcription pour la main gauche d'Erlkönig de Schubert par Géza Zichy, élève de Liszt qui a perdu sa main gauche au cours d'une partie de chasse. » Ou encore la transcription de la Chaconne de la Partita pour violon BWV 1004 de Bach signée Johannes Brahms.

« L'enjeu principal pour le compositeur est de faire sonner la main gauche comme les deux mains, voir comme un orchestre. Si vous fermez les yeux, il faut que vous ayez l'impression que les deux mains jouent. Les subterfuges qu'utilisent les pianistes sont nombreux : une gestion de l'énergie particulière parce que la main gauche est mise à rude épreuve. Techniquement, il faut de l'endurance et de la précision, parce que tout faux pas s'entend. Côté interprétation, un rôle nouveau est attribué à la pédale, dont le dosage subtil permet de prolonger les harmonies pour accompagner le déploiement des mélodies, donner du volume et jouer avec les équilibres sonores. Et puis, décentrer un peu le tabouret peut sembler accessoire, mais cela peut éviter des tensions qui peuvent s'avérer fatales pour le pianiste ! » explique Maxime Zecchini.

Et même si les œuvres pour la main gauche restent la partie marginale du répertoire pianistique (notamment pour leur difficulté, précise Maxime Zecchini), elle réservent de vrais chefs d'oeuvre, parmi lesquelles le Prélude et Nocturne, opus 9 d'Alexandre Scriabin, régulièrement joué en concert.

L'art de la transcription

Dans la tradition des salons du XIXe siècle, où l'on aimait admirer les exploits des pianistes virtuoses, le répertoire pour la main gauche réserve quelques véritables prouesses, comme l'extraordinaire hommage à Chopin que laisse Leopold Godowski avec la transcription pour la main gauche de toutes ses études. La transcription continue à séduire compositeurs et pianistes aujourd'hui. Maxime Zecchini a ainsi proposé la transcription du Concerto pour la main gauche de Ravel en version pour la main gauche seule. « Quand il s'agit de la transcription, c'est un terrain d'expérimentation sans limites pour le pianiste. En écoutant le pianiste argentin Raoul Sosa dans la transcription de la Valse de Ravel qui existe pour deux pianos ou pour piano seul, ou pour la transcription de l'Allegretto de la Septième symphonie de Beethoven, on se rend compte que l'on peut aller très loin. »

VIDÉO : Le pianiste Boris Berezovsky interprète l'Etude révolutionnaire de Chopin, suivie de la version pour la main gauche de Godowski :