La légende du « Diabolus in musica », le diable dans la musique

La légende est célèbre dans l’histoire de la musique : il existerait un accord musical capable d’invoquer le Diable : le triton. Surnommé le « Diabolus in musica », il fut totalement interdit par l’Eglise. Mais qu'en est-il réellement ?

La légende du « Diabolus in musica », le diable dans la musique
La légende du « Diabolus in musica », le diable dans la musique, © Getty / Grafissimo

L’histoire du « Diabolus in musica » est l’une des plus grandes légendes de la musique. Derrière l’ordre et la beauté divine de la musique, parfaitement établie depuis Pythagore, se cacherait le Diable. Pour invoquer cet être maléfique il suffirait ainsi de faire sonner un accord précis : le triton (quarte augmentée ou quinte diminuée). 

En France, la légende du triton est parfaitement résumée par Alexandre Astier et Alain Kappauf dans l’épisode La Quinte Juste de Kaamelott :

Mais ce fameux « Diabolus in musica », fut-il réellement interdit par l’Eglise ?

Couvrez ce triton que je ne saurais entendre !

Selon la légende, l’intervalle du triton était si intolérable pour les oreilles des membres du clergé qu’il fut surnommé le « Diabolus in musica » et immédiatement proscrit par l’Eglise. Mais que dire donc des chants grégoriens tels que le Graduale: Misit Dominus qui portent en eux plusieurs tritons ?

On trouve également le célèbre triton dans le Dum Sigillum Summi Patris de Perotin, issu de l’Ecole de Notre Dame de Paris, dans Amours me fait désirer de Guillaume de Machaut et le Se la mia Morte Brami de Gesualdo. Le triton apparait même dans la musique de Jean-Sébastien Bach, cette dissonance marquante incarne Judas dans la Passion selon Saint Jean. Comment expliquer que le triton a priori proscrit se trouve dans de si nombreuses œuvres musicales médiévales, de la renaissance et de la musique baroque ?

Parce qu'il n’existe en réalité aucune preuve écrite d’une interdiction formelle du triton, et encore moins d’une punition ou menace d’excommunication pour tout compositeur ou musicien qui oserait faire sonner un tel accord dans la Maison de Dieu. 

Si l’Eglise exerce à l’époque un pouvoir social et politique alors inégalé, elle ne se permet pourtant pas d'interdire un accord musical. Lors du Concile de Trente, concile œcuménique de 1545 à 1563, plusieurs aspects musicaux sont en effet déterminés et décidés, mais le concile cherche seulement à mieux transmettre la parole de Dieu à travers la musique. La polyphonie musicale est ciblée pour avoir rendue - à leur sens - inintelligible cette parole dans les œuvres religieuses. Le Concile de Trente ne se concentre pas sur les règles de la composition musicale mais plutôt sur l’amélioration de l'adoration et de la révérence pendant la messe.

Ainsi, le « diabolus » ne fut pas chassé de la musique ni proscrit, mais plutôt évité pour sa complexité harmonique, qui pouvait aller à l'encontre de la pureté de la parole de Dieu. Sans parler de la difficulté pour les chanteurs de chanter un triton correctement, alors que l’oreille musicale tend vers la résolution des harmonies pures de la quarte ou de la quinte.

« Mi contra fa est diabolus in musica »

Le triton, proscrit ? Non. Dissonance à éviter ? Oui. Dès l’arrivée de la polyphonie dans la musique, le danger de la dissonance est fermement décrié, et ce dès le XIe siècle par le moine et pédagogue musical Guido d’Arezzo. Par son système de notation « Hexacorde », il accorde à chaque note une position musicale absolue. Selon ce nouveau système, la musique vocale est ainsi divisée en trois hexacordes différents :

Les trois hexacordes de Guide d'Arezzo
Les trois hexacordes de Guide d'Arezzo

Afin d’éviter la dissonance du triton, Guido d’Arezzo déconseille strictement de faire sonner le mi de l’hexacorde naturale contre le fa du molle, ainsi que le mi du durum contre le fa du naturale (mais aussi le mi du durum contre le fa du molle).

Les bases établies par d'Arezzo sont ensuite approfondies au XVIe siècle par le polymathe Suisse et théoricien de la musique Glaréan. Dans son ouvrage majeur de 1547, Dodekachordon, il retrace l’utilisation des modes musicaux de la monophonie à la polyphonie. Il cite également deux modes « théoriques », Locrien et Hypolocrien, jugés inutilisables en raison d’un triton naturel qui se trouve uniquement dans ces modes : (si-do--mi-fa-sol-la-si). 

Ce n’est qu’en 1702 que le diable musical est cité pour la première fois, dans les écrits du compositeur et théoricien Andreas Werckmeister : « mi contra fa est diabolus in musica », en référence au système de Guido d’Arezzo. Cependant, Werckmeister attribue le surnom de « Diabolus » aux « anciennes autorités », menant à croire que l’expression était déjà en circulation depuis plusieurs siècles. D’autres compositeurs et théoriciens feront référence au « Diabolus » au début du XVIIIe siècle, dont Johann Joseph Fux en 1725, Georg Philipp Telemann en 1733 et Johann Mattheson en 1739.

Diabolus in musica, un phénomène culturel romantique

Malgré l'absence de proscription ecclésiastique, l’histoire s’est emparée de l’idée du « Diabolus in musica » et de ses pouvoirs maléfiques. Bien des siècles après l’époque médiévale, l’association au diable fut le fruit de l’imaginaire romantique du XIXe siècle, qui prend à la lettre le nom de « Diabolus in musica » pour y faire ressortir une connotation littéraire jusqu’alors ignorée. De dissonance musicale désagréable, le triton se voit accorder le pouvoir maléfique de littéralement représenter le Diable lui-même. 

La tension progressivement acceptée et même recherchée dans la musique, les compositeurs romantiques font du triton un élément récurrent de la musique du XIXe siècle, souvent utilisé pour sa couleur mystérieuse et sa tension innée. D’Après une lecture du Dante : Fantasia quasi Sonata de Liszt à La Damnation de Faust et la Symphonie Fantastique de Berlioz, en passant par la Sonate des trilles du Diable de Tartini et notamment la Danse Macabre de Saint-Saëns qui fait sonner dès son ouverture un triton grinçant violemment martelé par le violon, le triton devient littéralement le « Diabolus » dans la musique.

Du diable dans la musique à la musique endiablée 

Si le triton est largement évité jusqu'au XIXe siècle pour sa sonorité désagréable et sa complexité, il est accueilli à bras ouverts dans la musique moderne . On peut l’entendre dans Purple Haze de Jimi Hendrix, Black Sabbath de Black Sabbath, Enter Sandman de Metallica, dans l’air « Maria » de West Side Story de Leonard Bernstein et même dans le thème de Les Simpsons. Il existe cependant un genre précis dans lequel le triton deviendra l’un des piliers harmoniques fondamentaux, sans aucune connotation diabolique : le jazz.

Dans la théorie harmonique du jazz, le triton assiste à la substitution tritonique, technique de substitution d’accords permettant de remplacer la dominante diatonique par la dominante chromatique du fait que ces deux partagent le même triton. 

Technique de composition couramment utilisée dans la musique classique depuis plusieurs siècles (sous le nom de sixte augmentée allemande), le triton trouvera finalement sa place dans les œuvres aux modulations frénétiques du jazz telles que Giant Steps de John Coltrane.