Beethoven et ses pathologies sous l’œil de la neuropsychologie, entretien avec Hervé Platel

En 2020, la Fondation pour la Recherche Médicale s’associe à l’émission "Le van Beethoven” pour apporter un regard inédit sur la vie du musicien ayant souffert de nombreuses pathologies pendant toute sa vie (variole pendant l’enfance, addiction à l’alcool, dépression, jaunisse, cirrhose, surdité…).

Beethoven et ses pathologies sous l’œil de la neuropsychologie, entretien avec Hervé Platel
La Fondation pour la Recherche Médicale (FRM) et France Musique rendent hommage à Beethoven, © Getty

Hervé Platel, professeur de neuropsychologie et membre du laboratoire “Neuropsychologie cognitive et neuroanatomie fonctionnelle de la mémoire humaine” à l’Université de Caen, parle à Aurélie Moreau, productrice de l'émission "le van Beethoven" des mille et une vertus de la musique sur le cerveau et se penche sur le génie d’un compositeur : Ludwig van Beethoven, dont nous célébrons cette année les 250 ans de la naissance.

Le cas Beethoven

France Musique : Vous ne croyez pas à la nouveauté du langage musical mais plutôt à l’appropriation de celui-ci. De quelle manière Beethoven s’est-il approprié le langage musical ?

Hervé Platel : il a réussi à renouveler une esthétique. C’est une question de créativité et bien entendu, elle ne vient pas de nulle part. J’aime citer les derniers entretiens de Pierre Boulez. Dans « Les neurones enchantés », Boulez affirme qu’il n’a rien inventé de nouveau, que tout vient de sa mémoire. Ce que nous produisons par imagination est donc nourri par la mémoire et par ce que nous avons rencontré. Beethoven est un créateur probablement plus original que ses prédécesseurs. Il a été capable d’associer des choses que d’autres avant lui n’ont pas été capables d’associer.

Il faut se rappeler que nous faisons partie d’une époque. Tout le monde est à la recherche de formes nouvelles, fait des hypothèses et teste des choses. Cela s’appelle être « dans l’air du temps ». Beethoven n’y a pas échappé, tout en étant un compositeur qui faisait de la musique de son époque. Cependant, sa musique représente une rupture car sa personnalité était sans doute plus originale et ses antécédents étaient différents.

Au même titre que certaines pièces de Beethoven n’ont pas été appréciées lors de leur création, peut-on considérer que dans quelques années, nous aurons tous appris à apprécier la musique des compositeurs d’aujourd’hui ? Que notre goût se sera formé ?

C’est assez vrai. Les références esthétiques évoluent. Prenons l’exemple de la peinture ! Aujourd’hui l’impressionnisme est le courant qui plaît le plus alors même qu’à l’époque où il a émergé, c’était un scandale et une rupture.

Quant à la musique, il y a un phénomène qui joue un grand rôle dans l’appropriation de ces esthétiques : le cinéma. Le film de Stanley Kubrick, “2001 l'odyssée de l'espace”, a introduit la musique de Ligeti dans la culture populaire. Aujourd’hui, nous sommes en mesure de constater une appropriation culturelle de ces formes musicales grâce au cinéma. L’atonalité et la musique basée sur le jeu de textures sont devenues conventionnelles. Nous ne sommes plus surpris lorsque nous entendons cette musique sans le support de l’image. On arrive à la comprendre, à l’analyser, elle produit des émotions car nous avons des références.

De quelle manière la surdité de Beethoven a-t-elle pu modifier son langage musical ?

Tous les spécialistes s'écharpent sur le sujet ! Il faut reconnaître que Beethoven avait déjà acquis un grand niveau de connaissance musicale avant d’être atteint par la surdité. De ce fait, il a pu continuer à avoir une vie musicale interne riche et à produire sa musique sans impact majeur sur ses capacités à composer des oeuvres de plus en plus sophistiquées. Il était en capacité de se représenter la musique même s’il n’avait plus ce retour d'expérience sensoriel. C’était à coup sûr un crève-cœur pour lui mais il avait probablement d’autres types de retours qui lui permettaient de penser qu’il avait atteint son objectif.

Est-ce que Beethoven a compensé cette surdité par d’autres sens ?

Il y a quelques cas qui ont montré que l’on pouvait compenser une perception aérienne (c’est-à-dire une perception par les oreilles) de la musique par une perception vibratoire osseuse. Les personnes sourdes touchent les instruments. Elles mettent le corps en résonance avec les instruments.

Il y a un exemple actuel, c’est celui de Evelyn Glennie, une percussionniste sourde depuis l’âge de 12 ans qui a composé des œuvres qu’elle n’entend pas de manière aérienne. Elle compose grâce à une perception sensorielle qui passe par les capteurs viscéraux du corps, les capteurs tactiles et une transmission osseuse des vibrations acoustiques. On pense que ce sont les méthodes que Beethoven a utilisées en son temps.

Le plaisir musical passé au peigne fin

Comment définir la sensibilité musicale ?

La sensibilité à la musique, c’est la capacité à percevoir, analyser, décoder des informations et par la suite les mémoriser de façon à pouvoir les répertorier et les classer en fonction de leurs similitudes ou de leurs différences. C’est ce jeu de mémoire qui fait que l’on va trouver une expérience sensorielle plus ou moins agréable ou désagréable. On peut comparer ce phénomène à notre capacité à percevoir les saveurs. 

Nous prenons du plaisir à manger grâce à l’expérience et grâce au fait que l’on a préalablement expérimenté différents goûts. La mémoire a mémorisé les différents goûts et le plaisir naît lorsqu’on les retrouve. Pour la musique, on a ce même type de phénomène. 

Il faut apprendre à décoder l’information, la mémoriser, la catégoriser, c’est ainsi que le cerveau va pouvoir faire émerger le plaisir esthétique de l'expérience musicale.

Comment fonctionne alors le plaisir musical ? Est-il universel ?

Le plaisir musical n’est donc pas universel. Il n’est pas non plus mono-factoriel. Le plaisir musical s’apprend. Il n’est pas inné. Une personne qui n’est pas exposée à la musique aura du mal à se représenter la musique et à y prendre plaisir. Il est très difficile de faire émerger un sens esthétique de la musique sans avoir été un peu éduqué à comprendre comment fonctionne ce dernier.

Qu’en est-il du frisson musical ?

Le frisson musical naît d’attentes. Si vous demandez à toutes les personnes qui le ressentent de vous expliquer ce qui se passe, elles vous diront qu’elles ont la chair de poule car elles savent comment la mélodie va évoluer, comment l’harmonie va se résoudre et quels sont les instruments qui vont jouer le thème qui va suivre. 

Le cerveau est en attente de ce qui va se produire et lorsque cette attente est résolue, elle devient source de libération et de plaisir.

Le cerveau active le circuit de la récompense et génère des substances vous apportant ce sentiment de bien-être.

Nous ne pourrions donc pas connaître le frisson musical avec des œuvres que nous ne connaissons pas ?

Une oeuvre inconnue peut déclencher le frisson mais nous aurons évidemment davantage de chances de le ressentir en ayant fait des expériences sonores au préalable. Il faut avoir un vécu musical pour être capable de construire des attentes.

C’est ce qu’a montré l’équipe du Professeur Robert Zatorre de Montréal. Il a sélectionné des musiques inconnues pour un panel d’auditeurs et à l’issue de l’écoute, leur a demandé combien ils seraient prêts à payer pour entendre la suite. Sa conclusion est la suivante : plus les auditeurs étaient prêts à mettre un montant élevé, plus leur circuit de la récompense commençait à être impliqué dans cette prise de décision. On s’est ensuite rendu compte que les auditeurs prêts à payer cher pour entendre la suite avaient un certain bagage musical leur permettant de comparer la musique écoutée avec des œuvres déjà entendues.

Musique et modification du cerveau

On sait que la pratique de la musique modifie et améliore les capacités neuronales. Or, qu’en est-il de la simple écoute ? Peut-elle être aussi bénéfique ?

Effectivement, la pratique de la musique modifie le cerveau en profondeur au niveau des régions motrices. La modification passe par une connectivité accrue entre certaines régions du cerveau, davantage de connexions entre les neurones et une augmentation de ce que l’on appelle la “substance grise”. Cela n’a rien de surprenant puisque les musiciens s'entraînent des milliers d’heures. Heureusement que ce travail laisse une trace dans le cerveau !

Quant au cerveau de l’auditeur, il est lui aussi modifié par l’écoute de la musique. C’est la première surprise que nous avons eue lorsque nous avons fait nos premiers travaux en neuro-imagerie sur la perception de la musique. 

Nous avons montré que la simple écoute de la musique produit une véritable “symphonie neuronale”. Non seulement les régions perceptives sont sollicitées mais aussi les régions motrices.

Le flux sonore de la musique étant segmenté, il va directement stimuler les circuits moteurs. La boucle auditivo motrice fait que, dès que nous écoutons une musique entrainante, elle nous donne envie de nous dandiner d’une manière irrépressible. La simple écoute de la musique, à condition qu’elle soit écoutée d’une manière attentive, c’est-à-dire proche de celle d’un état de pleine conscience, modifie l'activité du cerveau.

La musique peut-elle avoir un effet thérapeutique ?

Oui. Même les animaux sont sensibles à la musique ! Leurs cerveaux se synchronisent sous l’effet de la stimulation musicale. Ils augmentent leur capacité de mémorisation, leur tension artérielle diminue et leur cerveau récupère plus rapidement en cas de lésion cérébrale. On observe le même phénomène chez l’homme qui possède la même organisation cérébrale de base. L'information sonore organisée de la musique a un effet de neuromodulation. Elle peut également faire baisser le stress mais aussi le faire augmenter. Dans la prison de Guantanamo aux Etats-Unis on a utilisé la musique pour torturer les prisonniers.

La musique peut-elle être un remède efficace pour nous permettre de réguler notre humeur ?

Plusieurs études prouvent qu'effectivement, la musique a des vertus régulatrices. Elle nous aide à apaiser nos angoisses et à limiter les effets de la dépression. La musique est aussi une manière d’ouvrir des fenêtres sur le monde. Elle nous aide à élargir nos esprits vers d’autres horizons sans avoir à bouger. C’est une manière de faire reculer les murs et d’avoir une forme d'oxygénation en cette période de confinement. On peut se laisser porter par l’imagination stimulée par la musique. Beethoven est un excellent remède pour ça avec bien sûr sa Symphonie no.6, dite “Pastorale”, mais pas seulement !

Est-ce une bonne idée d’écouter de la musique en travaillant ?

Il n’y a pas de réponse universelle à cette question. Tout dépend de l’environnement et des habitudes de l’individu. Certaines personnes trouvent un bénéfice à l’écoute de la musique car elle leur permet de créer une bulle autour d’eux et d’augmenter leur capacité de concentration et d’attention. Elle leur permet de s’isoler du bruit ambiant. En revanche, d’autres personnes sont distraites par le fait d’écouter de la musique dans leur environnement de travail. 

Souvent, ce sont les musiciens qui ne sont pas très à l’aise avec cette pratique car plus on est éduqué en musique, plus on a tendance à être capté par la musique dès qu’on l’entend. C’est un réflexe. Mais ces personnes peuvent tout à fait s’octroyer des pauses musicales en écoutant un morceau très stimulant qui va leur permettre de se défouler pendant quelques minutes avant de reprendre de plus belle.

Depuis plusieurs années, certaines études mentionnent l'existence d’un “effet Mozart”. Il aurait le pouvoir d’aider les vaches à produire du lait en plus grande quantité, de densifier la levure utilisée pour fabriquer le saké japonais et même de venir à bout d’un caillot de sang de 3 centimètres dans le cerveau humain. Au même titre que ces études tentent de démontrer cet “effet Mozart”, pourrait-on parler d’un “effet Beethoven” ?

Oui, bien sûr ! Il y a eu beaucoup de débats autour de cette question mais la littérature a montré qu’il s’agissait d’un effet temporaire des capacités de mémoire immédiate visio-spatiale, c’est à dire d’une augmentation de la capacité à manipuler des informations visuelles dans la mémoire immédiate. L’effet dure seulement dix minutes. Cela n’a rien d’exceptionnel.

Ce que l’on appelle l’ « effet Mozart» est lié à des aspects spécifiques de la forme d’écriture musicale de Mozart et en particulier de sa Sonate pour deux pianos en ré majeur, K 448 qui était l’objet de l’étude. On peut sans problème obtenir un « effet Beethoven » en trouvant des œuvres qui possèdent les mêmes propriétés dynamiques que la Sonate de Mozart et qui vont ainsi capter l'activité cérébrale de la même manière. Car en définitive, si l’étude démontrant l’effet Mozart avait été menée avec son Requiem nous n’aurions pas obtenu les mêmes résultats, à savoir : une augmentation de la concentration, de l’attention et de la capacité à traiter des informations visuelles au niveau de la mémoire immédiate.

Petites sélections d’œuvres à effet Beethoven

  • « Prestissimo » de la Sonate no.1 pour piano en fa mineur, opus 2 no 1
  • Finale de la Symphonie no.3 en mi bémol majeur, Eroica
  • 1er mouvement du Trio no.5 pour violon, violoncelle et piano, opus 70 no 1, dit « Trio des esprits »

Et une anecdote pour la route : au Japon, on vend un pain spécial appelé “pain Beethoven” car il lève au son de la Symphonie no.6 pendant 74 heures.

La Fondation pour la Recherche Médicale

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