"La civilisation de l'opéra" par Timothée Picard - Sélection prix France Musique des Muses

Sélectionné pour le Prix France Musique des Muses, Timothée Picard est l’auteur de "La Civilisation de l'Opéra" publié chez Fayard. Présentation de l'ouvrage, et rencontre avec l'auteur.

"La civilisation de l'opéra" par Timothée Picard - Sélection prix France Musique des Muses
Couverture de "La Civilisation de l'Opéra" de Timothée Picard, © Fayard

Quelques mots sur Timothée Picard

Timothée Picard est un universitaire et critique musical français né en 1975. Il a étudié à l'École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud et à l'Institut d'études politiques de Paris. Maître de conférences à l'université Rennes 2 où il enseigne la littérature comparée, sa recherche porte sur l'étude des relations entre la littérature et la musique, l'histoire des idées et la sociologie de l'artiste. Critique musical, il collabore au magazine Classica et à L'Avant-Scène Opéra.

La Civilisation de l'Opéra

Cet ouvrage s’attache à ce que Nietzsche a nommé la « civilisation de l’opéra » et dont le Palais Garnier, quintessence de « Paris, capitale du XIXe siècle » et de la culture bourgeoise à son âge d’or, apparaît comme la figure de proue. S’appuyant sur les sources les plus diverses, il parcourt tout l’édifice de son imaginaire pour identifier dans le couple formé par l’Opéra fabuleux et son Fantôme monstrueux l’allégorie d’une modernité équivoque. Il traite de notre rapport à cette civilisation, fantôme étonnamment vivace des cultures et sociétés contemporaines.

Trois questions à Timothée Picard

  • Quelle place occupe cet ouvrage dans votre carrière ?

Ce livre est le dernier d’une série d’ouvrages que j’ai consacrés à l’étude de l’imaginaire musical européen : une approche de la musique par le biais de ses conceptions et représentations collectives – à travers la littérature et les arts, les cultures savantes et populaires, les discours et l’histoire des idées. Ce type d’investigation menée sur la longue durée est selon moi aussi important que l’examen des œuvres et des vies des artistes car ces conceptions et représentations jouent un rôle essentiel dans la transmission, la vitalité et donc la pérennité de la création artistique. Pour le plus grand nombre, les imaginaires sont en effet le mode d’être même de la musique.

Cet ouvrage possède par ailleurs une grande importance sur le plan personnel puisqu’il trouve son origine dans l’événement le plus décisif de mon existence : mon entrée dans les chœurs d’enfants de l’Opéra de Paris et la découverte éblouie d’un lieu, d’un art et partant d’un rapport au monde tout à fait particuliers – « plus vrai que la vraie vie » pour reprendre le mot de Michel Leiris –, d’une intensité sans pareille du fait de l’alliage incomparable que l’opéra instaure entre émotion, enchantement et spectaculaire, au risque parfois d’un kitsch dont l’amateur sait aussi se délecter.

Voyage au long cours projeté depuis plus de quinze ans, cet essai se veut la tentative d’explicitation d’une fascination qui n’a jamais faibli et qui cherche donc à se comprendre à travers l’examen des multiples imaginaires que la culture occidentale a produits sur le compte de l’opéra.

Enfin, sur les deux plans – carrière et vie – ce livre était animé par un souci inquiet : celui d’embrasser tout ce pan de civilisation épris d’arts, de lettres et d’humanités dont l’opéra est le parangon et qui me paraissait aujourd’hui fragilisé, pour mieux interroger son héritage et son devenir à l’heure où les idées comme les pratiques de la culture connaissent une mutation sans précédent.

La conclusion que j’ai pu tirer de ce travail m’a semblé à cet égard rassurante, déjouant toute propension trop facile à la déclinologie : grâce à l’exceptionnelle capacité d’adaptation et de transformation dont cette culture n’a cessé de faire preuve depuis son origine, je crois avoir prouvé que sa vigueur et sa fécondité demeurent intactes et son avenir, assuré.

  • Que pensez-vous apporter aux lecteurs à travers cet ouvrage ?

Je souhaite les faire déambuler à travers tout l’édifice de notre culture – feuilletage de lumières et d’ombres, de splendeurs officielles et de lieux interdits aussi riche que le Palais Garnier, lieu allégorique de tout ce livre – pour leur faire prendre ou reprendre conscience de la place centrale qu’y tient l’opéra – par le passé certes, depuis quatre siècles, mais aussi et surtout aujourd’hui.

L’image singulièrement féconde du Fantôme de l’Opéra – ou plutôt de l’opéra comme fantôme –, qui sert de fil conducteur à toute mon enquête, vise en effet à rendre compte d’une proposition capitale : tout en s’effaçant peu à peu de notre culture la plus vivante et la plus contemporaine si l’on en croit du moins l’opinion communément admise, l’opéra demeure malgré tout pérenne, fantôme mutant sous la surface et réapparaissant bien vivace en des lieux et sous des formes que son public habituel n’attendrait pas forcément – blockbuster hollywoodien compris.

Car une autre idée fondamentale de ce livre consiste à faire voyager sans cesse les lecteurs entre cultures supposées savantes et populaires afin de remettre en question des clivages devenus beaucoup trop rigides aujourd’hui – faux à force d’être réducteurs et injustement préjudiciables à l’opéra. Ce dernier – et plus largement ce que j’appelle civilisation de l’opéra : ce passé prestigieux dont il est le symbole – continuent en effet d’irradier et de nourrir largement nos imaginaires contemporains, tout simplement parce qu’ils prennent en charge des désirs et des aspirations dont l’homme ne peut se passer et dont eux seuls ont la clef.

L’enjeu de ce livre est donc simple : faire changer le regard que l’on jette sur l’opéra, quel que soit le rapport – d’amour ou de rejet – que l’on entretienne avec lui. C’est pourquoi j’ai voulu que ce livre soit certes une somme érudite, un essai que j’espère stimulant, mais aussi qu’il tienne du grand opéra spectaculaire et du roman-feuilleton haletant – et puisse donc se lire comme tel, au diapason de ce dont il parle.

Du roman de Gaston Leroux à ses multiples adaptations, les lecteurs se promèneront donc au milieu de la civilisation de l'opéra, à la manière dont le philosophe Walter Benjamin a flâné dans Paris, capitale du XIXe siècle, saisi par la beauté ambivalente de la modernité. Puis ils se transporteront aux quatre coins du monde, d'Hollywood à la Chine et de l'Italie à l'Amérique du Sud. Ce faisant, ils croiseront quantité d'objets culturels étranges, parfois sublimes, parfois grotesques, relevant de toutes les formes d’imaginaires.

Car c’est aussi une histoire des grandeurs et misères de la société du spectacle et du spectaculaire sous ses différentes formes successives que je propose ici.

  • Quels sont vos projets futurs ?

Après plusieurs années de recherche, de réflexion et d’écriture très intenses, je souhaite prendre un peu de recul et me mettre un temps en jachère. C’est que je ressens le besoin de mieux comprendre les évolutions culturelles, idéologiques et géopolitiques radicales que nous vivons actuellement, pour déceler les meilleures manières de montrer à mes lecteurs combien les musiques que j’aime, que nous aimons, sont indéfectiblement nos contemporaines – des alliées indispensables, résolument en prise avec le monde d’aujourd’hui.

En attendant, je souhaite poursuivre ma défense et illustration de la musique en général et de l’opéra en particulier de manière plus pratique et pragmatique : par le travail de médiation actif que je pourrais mener entre les institutions culturelles, les artistes et le grand public.

Propos recueillis par Orane Mousset dans le cadre d'un projet de tutorat