L’histoire houleuse de « Joyeux anniversaire »

Comment une chanson d’accueil scolaire composée au XIXe siècle par deux sœurs américaines est-elle devenue l’une des chansons les plus connues (et rentables) au monde ? Voici l’histoire de « Joyeux anniversaire ».

L’histoire houleuse de « Joyeux anniversaire »
L’histoire houleuse de « Joyeux anniversaire », © Getty / Shannon Fagan

En 1893, les sœurs Mildred et Patty Hill, de Louisville, Kentucky, composent sans le savoir une chanson qui sera près d’un siècle plus tard chantée plusieurs milliers de fois tous les jours dans le monde entier.  Nous connaissons tous la mélodie composée par Mildred Hill, mais les paroles originales de Patty Hill ne souhaitent pas un « Joyeux anniversaire » (« Happy birthday to you » dans sa forme anglophone) mais plutôt « Good morning to you » (« Bonjour à vous »). 

Toutes deux éducatrices et partisanes du mouvement « kindergarten », philosophie prônant la stimulation artistique et créatrice des enfants par le jeu et la musique, les sœurs Hill composent ensemble une chanson destinée à être chantée par les instituteurs à leurs élèves chaque matin :

Good morning to you / Bonjour à vous

Good morning to you / Bonjour à vous

Good morning, dear children / Bonjour chers enfants

Good morning to all / Bonjour à tous

La chanson est publiée la même année dans le recueil « Song stories for the Kindergarten » et devient rapidement l’hymne d’accueil officiel des établissements scolaires à travers les Etats-Unis.

Diffusion audiovisuelle mais aussi… par télégramme !

Nul ne sait quand et par qui ont été ajoutées les nouvelles paroles, mais le mot « anniversaire » apparaît dès 1911 aux côtés de la mélodie déjà tant adorée dans le recueil The Elementary Worker and His Work, et en 1924, la chanson « Happy birthday to you » est officiellement publiée avec la mélodie jusqu’alors intitulée « Good morning to all ».

Par la dominance croissante des médias, la chanson est largement médiatisée et monte en popularité. Elle est chantée à la radio, à la télévision, et même sur scène, sans aucune forme de rémunération déclarée pour ses autrices, les sœurs Hill.

En 1931 la chanson apparaît dans la comédie musicale Band Wagon de Vincente Minnelli, puis dans le dessin animé Bosko’s Party des Looney Tunes un an plus tard. En 1933, l’entreprise Western Union propose son premier télégramme chanté pour les anniversaires, avec « Happy birthday ». Lorsque la chanson apparaît de nouveau dans une comédie musicale en 1934, As Thousands Cheer d’Irving Berlin, la troisième des sœurs Hill, Jessica, parvient finalement à obtenir les droits d’auteurs de la chanson, pour raison de sa similitude avec l'originale composée par ses sœurs.

La valse des droits d’auteur

S’il est impossible d’imposer le respect des droits d’auteur d’une chanson dans un cadre privé (une fête de famille par exemple), toute interprétation de « Happy birthday » dès 1935, dans un lieu public tel un restaurant, à un évènement sportif, dans une œuvre musicale ou dans un film, est facturable. Cependant, il semblerait que certains compositeurs à l’époque ne furent pas au courant. 

En 1944, Leonard Bernstein ajoute quelques mesures de la célèbre chanson dans sa comédie musicale On The Town. Peu après la première de sa nouvelle œuvre, il se voit contraint d’effacer cette brève citation suite aux menaces juridiques des détenteurs des droits d’auteur. Pensant que c’était une vieille mélodie folklorique, Igor Stravinsky tombe dans le même piège en 1955 lorsqu’il cite la mélodie dans sa nouvelle œuvre symphonique. Lorsqu’il est informé des conditions de l’usage de la mélodie, cette dernière est vite effacée de sa composition.

Œuvre contrôlée, orpheline et finalement libre

Lorsque Warner/Chappell décide de racheter Clayton F. Summy Co. en 1988, éditeur de la première chanson depuis 1893, ils prennent également possession des droits d’auteur de « Happy birthday to you » et des 2 millions de dollars générés annuellement par les droits d’auteur de la chanson. 

Mais depuis 2010, de nombreux articles et enquêtes tentent de réfuter la validité des droits d’auteur de Warner/Chappell, obtenus en 1935 par l'éditeur Summy Co.. Parmi les nombreux arguments, un recueil de 1922 intitulé « The Everyday Song Book » avec la chanson des sœurs Hill et les paroles « Happy birthday to you ». Petit détail non des moindres : aucune mention de droits d’auteur.

Le 13 juin 2015, un procès est lancé contre Warner/Chappell afin de libérer la chanson. En septembre, le juge George King estime que les droits d’auteur détenus par Warner/Chappell ne sont pas valides et que les droits d’auteurs ne s’appliquent qu’aux arrangements pour piano. Si la décision semble être une victoire pour la libération de « Happy birthday », cela ne veut pas dire pour autant que la chanson est dans le domaine public : elle devient plutôt une « œuvre orpheline » : une œuvre composée et déposée il y a si longtemps que plus personne ne sait qui payer pour le droit de l’utiliser de manière légale.

En décembre, un accord juridique est finalement convenu stipulant que la chanson appartient au domaine public, et que toutes demandes de droits d’auteur sont invalides et en juin 2016, « Happy birthday to you » est finalement libéré. Vous pouvez donc chanter et fêter votre anniversaire en public sans avoir à payer plusieurs milliers de dollars !