L’histoire fantastique de « Fantasia » de Walt Disney

Chef-d’oeuvre de Walt Disney, « Fantasia » n’est pas qu’un dessin animé. C'est aussi une création audiovisuelle sans précédent, réunissant l’art de la musique et celui de l’animation. Plongez dans l’histoire d’un film qui a marqué le cinéma et a ouvert la musique classique à tous.

L’histoire fantastique de « Fantasia » de Walt Disney
L’histoire fantastique de « Fantasia » de Walt Disney, © Getty / Hart Preston

Le 13 novembre 1940, le public du Broadway Theatre de New York découvre un long-métrage cinématographique inédit : Fantasia de Walt Disney, une animation visuelle pleine de couleurs accompagnée d’extraits des plus grandes œuvres du répertoire classique. 

Produit et diffusé aux Etats-Unis par le géant du dessin animé pendant l’une des périodes les plus sombres de l’histoire de l’humanité, Fantasia est le fruit d’un rêve ambitieux et généreux de la part de Disney : concilier jeune public et musique classique.

Cependant, Fantasia n’est pas la première tentative de Walt Disney d’unir l'animation à sa passion pour la musique classique. Entre 1929 et 1939, il produit une dizaine de courts-métrages intitulés les « Silly Symphonies », de petites « nouvelles musicales » mettant en scène diverses scènes loufoques accompagnées de pièces de Grieg, Beethoven, Chopin, Verdi et Rossini.

Souhaitant prolonger son projet, Disney propose en 1936 un nouveau court-métrage afin d’illustrer L’Apprenti Sorcier de Paul Dukas avec son propre personnage animé, Mickey Mouse. Plutôt que de répéter l’aspect comique et burlesque des Silly Symphonies précédentes, Disney veut élargir le potentiel d’un tel projet, dans lequel l’action serait contrôlée par la musique, et créer une symbiose audiovisuelle impressionnante dans un monde fantastique plein de magie.

Sa vision de Fantasia nécessite de nombreuses prouesses techniques telles que le mixage de sons en multipistes (seulement 10 ans après l’arrivée de la synchronisation sonore au cinéma) mais aussi le son « surround » (qui entoure le spectateur) ainsi que le « technicolor » pour les visuels impressionnants. Un projet aux ambitions démesurées pour son époque qui assure à Fantasia non seulement sa place dans l’histoire du cinéma mais aussi son échec dès sa sortie.

Une rencontre fortuite

En 1937, Walt Disney fait une rencontre majeure. C’est par hasard qu’il croise le célèbre chef d’orchestre Léopold Stokowski dans un restaurant, auquel il propose son nouveau projet artistique. Stokowski partage une envie similaire, celle de créer un long-métrage animé accompagné de musique classique. C’est ainsi que nait une amitié et collaboration fructueuse entre les deux individus. 

En Stokowski, Disney voyait un prestige capable d’accorder une certaine crédibilité à son projet d’animation auprès des publics de la musique classique, ainsi qu’une porte d’entrée pour les non-initiés. Quant à Stokowski, malgré sa réputation d’un chef prestigieux, il souhaitait se rapprocher de la culture populaire et moderne afin de toucher un nouveau public :

« La beauté et l'inspiration de la musique classique ne doivent pas être réservées à quelques privilégiés [...]. C'est pourquoi la grande musique associée aux œuvres cinématographiques est si importante, car ces œuvres atteignent des millions de personnes dans notre pays et dans le monde entier. Leur influence est extrêmement puissante et profonde », écrit le chef d’orchestre dans le programme du spectacle itinérant Walt Disney presents Fantasia.

Leopold Stokowski (1882-1977)
Leopold Stokowski (1882-1977), © Getty / Bettmann

Les deux artistes multiplient les idées et décident finalement de ne pas se limiter à un court-métrage avec Mickey Mouse et Dukas, mais de créer une véritable œuvre cinématographique en illustrant huit pièces de musique classique à travers plusieurs scènes animées. Si cette rencontre inattendue mène Disney vers de nouveaux terrains inexplorés, c’est également Stokowski qui proposera le titre Fantasia, inspiré du nom de la forme musicale, libre, sans contrainte ni règle, en quête de forme.

Après plusieurs mois de recherches, les huit morceaux sont sélectionnés et orchestrés par Stokowski afin de convenir aux besoins du film : la Toccata et Fugue en ré mineur de J.S. Bach, le Casse-Noisette de Tchaïkovski, l'Apprenti sorcier de Dukas, Le Sacre du printemps de Stravinsky, la Symphonie no.6 « Pastorale » de Beethoven, « La Danse des Heures » de La Gioconda de Ponchielli, Une nuit sur le Mont Chauve de Moussorgski , et l’Ave Maria de Schubert

A l’écran, un narrateur (le musicologue américain Deems Taylor), accueille les spectateurs, présente les différents instruments de l'orchestre et explique les différents genres musicaux, à savoir la musique narrative, illustrative, et absolue.

Walt Disney, Deems Taylor et Léopold Stokowski
Walt Disney, Deems Taylor et Léopold Stokowski , © Getty / Bettmann

Le « Fantasound », repousser les limites du cinéma

L’ambition artistique de Disney ne s’arrête pas aux aspects visuels. Si les premières représentations de Fantasia ont lieu dans une salle de concert, la diffusion de son œuvre au cinéma représente un obstacle de taille. Plutôt que de se satisfaire simplement des dispositifs techniques disponibles, Disney imagine un nouveau système sonore avancé afin de diffuser au mieux les œuvres musicales et l’interprétation de Stokowski et de créer ainsi une véritable immersion sensorielle pour son public : le « Fantasound ».

Nécessitant de nombreuses nouvelles machines, notamment plusieurs dizaines de haut-parleurs et un nouveau système de projection, Fantasia est une véritable avancée technologique, le premier film commercial avec un son multicanal, permettant à la musique de « bouger » autour du public ; le Fantasound deviendra ensuite le son « surround » 5.1 des cinémas modernes.

Néanmoins, de nombreux cinémas refusent de changer leur équipement et de restructurer leurs salles pour satisfaire l’ambition de Walt Disney car il s'agit d'une démarche longue et onéreuse nécessitant environ 85,000 dollars par théâtre (1,5 million de dollars aujourd’hui).

Une affiche de cinéma pour « Fantasia » de 1940
Une affiche de cinéma pour « Fantasia » de 1940, © Maxppp / PHOTOSHOT/MAXPPP

Fantasia, un art de synesthésie

On connait tous la  fameuse scène du magicien Yen Sid (Disney à l’envers) et son apprenti Mickey Mouse, lors de laquelle Mickey perd contrôle des balais qu’il enchante afin d’avancer plus vite dans ses tâches. Mais Fantasia comporte également de nombreuses scènes abstraites, des courts-métrages avec de simples formes et couleurs géométriques animées au rythme et timbre des œuvres qu’elles illustrent. 

Si cela peut se résumer par un simple choix artistique de la part de Disney, Fantasia présente néanmoins des caractéristiques comparables à la synesthésie, le mélange cognitif involontaire des sens. Bien qu’il n’existe aucune preuve que Disney ou Stokowski étaient synesthètes, ce dernier fut un grand défenseur de la musique de Scriabine (célèbre compositeur synesthète), et dirigea même ses œuvres avec Clavilux, un orgue relié à un système projetant de la lumière colorée selon les notes jouées. 

Du côté de la production visuelle de Fantasia se trouvent également de nombreux artistes intéressés par la représentation visuelle de la musique à travers les couleurs et les formes. Walt Disney s’inspire largement de l’artiste et réalisateur allemand Oskar Fischinger, profondément influencé par la représentation des arts à travers d’autres formes : « La musique n’est pas seulement limitée au monde des sons. Il existe une musique du monde visuel », affirme l’artiste en 1951. 

Entre 1940 et 1941, Disney collabore également avec Mary Blair, artiste américaine et étudiante de Morgan Russell, fondateur du Synchromisme, un mouvement artistique en quête de l'assimilation de la couleur à la musique.

Il est donc essentiel de noter l’importance des liens entre la musique, les formes et couleurs dans Fantasia, et surtout la perméabilité d’influences qui existent entre ces deux mediums.

Il est impossible d'affirmer que Fantasia est une œuvre « synesthésique », mais le film est incontestablement le fruit des envies de l’époque d’explorer les liens entre la musique et la couleur, et présente de nombreux éléments caractéristiques de cette condition qui fascine les artistes de l'époque depuis plusieurs décennies. 

La critique en voit de toutes les couleurs

Si Fantasia est aujourd’hui applaudi pour ses prouesses visuelles et techniques, le film subit les critiques lors de sa sortie. Prétentieux, trop long (120 minutes), trop formel, trop sombre pour retenir l’attention des jeunes spectateurs et trop en contraste avec les grondements croissants de la Seconde Guerre Mondiale, Fantasia est loin d’être un succès digne des immenses moyens investis.

Alors que Walt Disney avait imaginé une simple et charmante création audio-visuelle, une entrée sans prétention dans le monde de la musique classique pour tous les publics, il déclencha une polémique fulgurante en 1940. Le crime ? Donner à voir une musique qui n’en avait pas besoin, adapter et soumettre une musique « noble » aux formes populaires de l’animation.

Alors que Mickey monte sur le podium pour serrer la main de Stokowski, un acte symbolique réunissant ainsi l’art "noble" de la musique classique et l’art populaire des dessins animés, les détracteurs de Disney y perçoivent un geste beaucoup plus dangereux. 

Certains, tel Henry Magnan dans Le Monde, critiquent la vulgarisation de la musique classique à travers l’animation (« Je regrette d'écrire que pas un véritable musicien ne saurait supporter sans frémir l'interprétation imagée que donne Walt Disney de Bach, de Stravinsky ou de Beethoven », 31 juillet 1946), alors que d’autres, tels Dorothy Thompson du New York Herald Tribune, y voient un véritable « cauchemar » et une « souillure satanique » symptomatique de « la chute du monde civilisé » (25 novembre 1940).

Fortement critiqué par la presse, mal compris par son public, cet immense échec financier qui menace la société Disney refroidit les ambitions créatives de Walt Disney qui décide de se concentrer par la suite à des projets aux succès commercial et critique assurés.

Psychédélisme et Fantasia 2000, la fantaisie revisitée

Si les formes et couleurs abstraites de « Fantasia » ne séduisent pas à l’unanimité la critique et le public en 1940, la nouvelle génération des années 1960, fascinée par les couleurs vives, l’abstraction visuelle et le psychédélisme, fera renaitre l’œuvre de Walt Disney. La société décide même de rediffuser Fantasia dans les salles de cinéma, s’inspirant de l’air du temps en promouvant le film comme « l’expérience ultime », une expérience qui influencera d’innombrables artistes et réalisateurs des décennies suivantes tels qu’Andy Warhol et Steven Spielberg

Une suite est proposée mais le capital financier nécessaire est jugé trop élevé par les divers investisseurs. Ce n’est qu’en 1999, presque 60 ans après la sortie de Fantasia, que le rêve d’un second volet imaginé par Walt Disney sera finalement réalisé lorsque son neveu, Roy Edward Disney lance la production de Fantasia 2000

Similaire sur le fond comme sur la forme au premier Fantasia, ce nouveau projet s’inspire de sept nouvelles œuvres classiques (seule l’aventure de Mickey accompagnée de l’Apprenti Sorcier de Dukas est conservée) : la Symphonie no.5 de Beethoven, Les Pins de Rome de Respighi, Rhapsodie in Blue de Gershwin, le Concerto pour Piano no.2 de Chostakovitch, Le Carnaval des Animaux de Saint-Saëns, L’Apprenti Sorcier de Dukas, les marches 1, 2 et 4 de Pomp and Circumstance d’Elgar et l’Oiseau de Feu de Stravinsky. La musique est interprétée par l'Orchestre symphonique de Chicago sous la direction de James Levine avec de nombreux invités de prestige tels qu’Itzhak Perlman et Quincy Jones.

Contrairement à l’échec initial du premier Fantasia, son successeur moderne est non seulement un succès immédiat mais une validation tardive du premier opus. Après 80 ans, le fruit du génie visionnaire Walt Disney a su faire face aux épreuves de la vie. Ce projet ambitieux en avance sur son temps fut certes un échec commercial, mais il a néanmoins influencé l’histoire du cinéma pour devenir aujourd’hui un élément incontournable de la culture populaire du XXe siècle.