L’histoire du célèbre chant grégorien « Dies Irae » et son influence sur la culture populaire

Le chant grégorien « Dies irae », « jour de colère », se retrouve dans d’innombrables formes de la culture moderne, du cinéma aux jeux vidéo. Pourquoi ce simple thème sombre a-t-il tant fasciné les artistes ?

L’histoire du célèbre chant grégorien « Dies Irae  » et son influence sur la culture populaire
L’histoire du célèbre chant grégorien de la mort « Dies Irae » et son influence sur la culture populaire, © Getty / Marianne Purdie

Dies irae / Dies illa / Solvet saeclum en favilla [Jour de colère / Que ce jour-là / Qui verra les siècles réduits en cendres]. Ainsi commence le Dies Irae, chant grégorien aux connotations sombres, évoquant la colère de Dieu, le retour du Christ et le Jugement Dernier de toutes les créatures de la Terre : un véritable chant de la mort.

Souvent attribué au moine italien Thomas de Celano (1200-1265), d’autres citent le cardinal italien Latino Malabranca Orsinon (mort en 1294) comme compositeur du célèbre thème. Il se peut même que l’origine du thème remonte au VIe siècle, composé par le pape Grégoire Ier, dit le Grand (d'où le nom du chant « grégorien »).

Si le message du Dies Irae existe sous plusieurs formes depuis le VIe siècle, le chant tel que nous le connaissons aujourd’hui est intégré au corpus grégorien dès le XIIIe siècle. Chanté presque tous les jours lors pour la messe des défunts, les premières notes du Dies Irae sont encore aujourd’hui associées à la mort, et ce depuis presque huit siècles.

Une musique « mortelle »

Les paroles évoquent bien évidemment un sentiment de peur face au Jugement Dernier, mais la musique n’est pas sans influence sur l’effet terrifiant du Dies Irae. Un thème simple et calme, descendant, en mode dorien : la musique est en contraste profond avec les paroles puissantes et semble avancer de manière implacable et imperturbable, inévitable telle la finalité de son message.

Cependant, si le Dies Irae a inquiété ses premiers publics, pieux et peureux de son message sombre, le thème grégorien n'a cessé par la suite d’inquiéter divers publics par l’usage qu’en ont fait les compositeurs de musique classique.

De l’Eglise à la salle de concert 

Alors que la Messe et le Requiem passent progressivement de l'Eglise à la salle de concert lors du XVIIIe siècle, le Dies Irae résonne par son texte ou son thème à travers les œuvres de compositeurs tels que Lully, Charpentier, Mozart et Verdi ; le thème est même cité dans l’ouverture de la Symphonie no.103 de Joseph Haydn

Ce n’est qu’en 1830, en accompagnement strictement musical de l’orgie diabolique dans la cinquième partie la Symphonie Fantastique d’Hector Berlioz, que le célèbre thème du Dies Irae est finalement libéré de ses connotations religieuses : 

Dès ce moment, nombreux sont les compositeurs qui, à l'instar de Berlioz, font appel au Dies Irae pour illustrer la mort, le désespoir, le surnaturel ou le macabre, même sous forme de la parodie, à travers leurs œuvres, tels Franz Liszt, Camille Saint-Saëns, Sergueï Rachmaninov et Dmitri Chostakovitch pour n’en citer que certains.

De la salle de concert à l’écran

L’arrivée du septième art à l’aube du XXe siècle présente un nouveau format à travers lequel la musique peut s’exprimer. Si certaines œuvres cinématographiques racontent une histoire joyeuse, ou une histoire d’amour, d’autres n’ont qu’une ambition : la peur. Pour accompagner en musique le monde futuriste dystopique de Metropolis de Fritz Lang, la bande originale de Gottfried Huppertz cite le célèbre thème apocalyptique du Dies Irae, premier exemple du thème grégorien dans le cinéma (à 3.33 minutes dans la vidéo ci-dessous)

Plusieurs centaines de films à travers l’histoire du cinéma des XXe et du XXIe siècles font appel au Dies Irae, de It’s A Wonderful Life à Star Wars, en passant par Citizen Kane, le Roi Lion, Jurassic Park et Le Seigneur des Anneaux. Cependant, il existe une référence cinématographique incontournable pour sa citation du Dies Irae qui présage des malheureux évènements à suivre : The Shining de Stanley Kubrick, avec une bande originale composée par Wendy Carlos : 

Sans oublier le dixième et plus récent des arts, le jeu vidéo. Devenu un véritable medium de narration doté d’histoires et de bandes originales dignes du cinéma, il n’est pas surprenant de retrouver le puissant thème du Dies Irae dans les musiques d’innombrables jeux vidéo, tels F-19 Stealth Fighter, Zombies Ate My Neighbors, Indiana Jones and the Fate of Atlantis, Dante’s Inferno et Final Fantasy IX :

Abandonné par l’Eglise, sauvé par la culture

Au delà de la mort et du jugement, le Dies Irae ne cesse d’évoluer à travers les bandes originales de films et de jeux vidéos pour s’extraire de son contexte religieux d'origine afin de s’associer à un grand nombre d’éléments de la culture populaire, tels les démons, les sorcières et l'occulte.

En parallèle à cette évolution culturelle, il est décidé en 1969 par l’Eglise catholique de retirer le Dies Irae de la messe des défunts. Suite au IIe concile œcuménique du Vatican, ouvert le 11 octobre 1962 par le pape Jean XXIII et fermé le 8 décembre 1965 sous le pontificat de Paul VI, l’Eglise exprime un désir de s’éloigner des textes jugés négatifs hérités du Moyen Âge, accentués par le jugement, la peur et le désespoir, souhaitant se rapprocher plutôt de textes exhortant l’espoir Chrétien, la foi et la résurrection.

Si le célèbre thème a été largement évincé par l’Eglise catholique de ses rites sacrés, il a su trouver une nouvelle vie dans la culture populaire du XXe siècle dans toutes ses formes, chaleureusement accueilli par d’innombrables compositeurs et producteurs. Après presque mille ans, le thème grégorien est toujours en vie : tout comme la mort qu’il représente, le Dies Irae est eternel.