Antimilitariste puis pacifiste, l'histoire du Déserteur de Boris Vian

« Le Déserteur » de Boris Vian est aujourd’hui l’un des piliers du pacifisme, une intime déclaration de désertion adressée au Président. Pourtant sa sortie en 1954 fut tout sauf paisible. Voici l’histoire de l’œuvre antimilitariste devenue hymne pacifiste.

Antimilitariste puis pacifiste, l'histoire du Déserteur de Boris Vian
Fiche de censure de la chanson « Le Déserteur », © Radio France / Discothèque de Radio France

Ingénieur, écrivain, traducteur, poète, parolier, critique musical, trompettiste de jazz, directeur artistique, scénariste, acteur et peintre : Boris Vian prônait un changement de carrière tout les sept ans. En 1954, il entame donc une nouvelle carrière en tant que parolier et chansonnier : en quête d’un nouveau médium d’expression, la chanson sera sa nouvelle arme artistique. Longtemps intéressé par les chansons contestataires et antimilitaristes du XIXe et du début du XXe siècle, il s’inscrira dans la longue lignée des chanteurs engagés tels que Montéhus et la Chanson de Craonne :

« La culture de Vian de la chanson engagée anarchiste a été son point de départ pour écrire des chansons […]. Il avait envie de renouveler le genre. Il ne s'est pas contenté de l'imiter. C'est quelque chose d'assez étonnant chez Vian : il a poussé le genre plus loin, il l'a modernisé notamment avec Le Déserteur », raconte Marc Dufaud, biographe et auteur du livre J'irai chanter sur vos tombes : Vian et le déserteur (aux éditions Invenit). 

Composé en février 1954 avec l’arrangeur et ancien G.I. américain Harold B. Berg, Le Déserteur de Boris Vian arrive à une époque particulièrement épineuse dans l’histoire de la France. La guerre d’Indochine engagée par la France depuis 1946 est dans sa dernière année, avec notamment la défaite de l’armée française à la Bataille de Diên Biên Phu en mai 1954, mais un nouveau conflit colonial approche à grand pas : la guerre d’Algérie

Entre ces deux conflits, Boris Vian va poser une bombe musicale qui ne passera pas inaperçu. Un appel à la désertion adressé directement au Président de la République, dans lequel le protagoniste annonce à la fin « si vous me condamnez / Prévenez vos gendarmes / Que j'emporte des armes  / Et que je sais tirer », Le Déserteur est une chanson qui pose problème, particulièrement en contraste avec son contexte historique. Si la guerre d'Indochine est d’abord une guerre coloniale avec une armée française de métier, le conflit algérien qui suit fera appel aux volontaires mais également aux jeunes conscrits français. Malgré le statut obligatoire de la conscription, cet appel à la guerre se heurte à de nombreuses résistances par des manifestants antimilitaristes, qui tentent par exemple de bloquer le départ des trains des soldats. 

Le refus d’aller à la guerre et la désertion : un sujet d'actualité en 1954 et un climat explosif dans lequel Le Déserteur de Vian deviendra une espèce d’hymne des jeunes soldats envoyés en Algérie : « C'est une chanson qui sera en avance sur son époque, qui va du coup avoir une espèce de résonance par rapport aux événements qui vont suivre en Algérie. […] La chanson s'inscrit dans un contexte politique et social qui va lui donner encore plus de résonance », ajoute Marc Dufaud.

Boris Vian, violemment pacifiste

Son Déserteur prêt en avril 1954, Vian part à la recherche d’un interprète, mais les candidats se font rares : le message contestataire et le dernier vers virulent font fuir les interprètes qui craignent des répercussions sur leur carrière. Seul l’auteur et chanteur Marcel Mouloudji se porte volontaire, mais à condition d’apporter plusieurs modifications au texte. Impossible, par exemple, de s'adresser au Président de la République de cette manière, il en appelle plutôt à ces « Messieurs qu'on nomme grands ». Et comment une chanson prétendument pacifiste peut-elle se clore avec tant de violence ? Vian propose une nouvelle fin pour son déserteur : « Que je n'aurai pas d'armes / Et qu'ils pourront tirer ».

La première fin de Vian en a choqué plus d'un. Ce fut souvent le souhait de l’auteur, fin provocateur : « Il ne faut pas oublier que Boris Vian n'est pas uniquement un pacifiste, c'est aussi un révolté. C'est aussi un artiste, c'est à dire quelqu'un qui écrit de temps en temps des phrases parce qu'elles sont belles, parce qu'elles font un effet et pas nécessairement parce qu'il les pense. […] Dans un certain nombre de ses textes, de ses poèmes, on tue des militaires et c'est rigolo, on tue des politiciens et c'est amusant. Il y a cette petite ambiguïté chez Boris Vian. Mais le plus important, c'est le message du Déserteur que nous connaissons tous et qui, effectivement, fait l'absolue cohérence de cette chanson avec la non-violence pacifiste », explique Bertrand Dicale, journaliste et autour, spécialiste de la chanson française.

Mouloudji ajoute la chanson à son programme de concert le 7 mai 1954 – on apprendra à la sortie de ce concert la défaite de l’armée française à Diên Biên Phu, prémisse de la fin du conflit indochinois. Il l'enregistre quelques semaines plus tard, mais le Déserteur est inacceptable aux yeux du Comité d'Écoute Radiophonique, qui interdit sa diffusion.

Fiche de censure par le Comité d'Écoute Radiophonique pour l'enregistrement du "Déserteur" par Marcel Mouloudji
Fiche de censure par le Comité d'Écoute Radiophonique pour l'enregistrement du "Déserteur" par Marcel Mouloudji, © Radio France / Discothèque de Radio France

Un déserteur mal reçu et censuré

C'est peu dire que l’accueil du Déserteur fut amer. L’auteur de J’irai cracher sur vos tombes n’en n'est plus à son premier scandale, et sa chanson farouchement antimilitariste est immédiatement jugée antipatriotique et défaitiste. Elle constitue une menace pour le moral des troupes que le gouvernement cherche au contraire à galvaniser. 

Entre mai et juin 1955, Vian enfonce le clou, et l'enregistre lui-même chez Philips dans une collection de Chansons possibles et impossibles, rassemblant plusieurs chansons qui provoquent la colère des censeurs. Dans cette version, le protagoniste s'adresse de nouveau au Président mais ne prend pas les armes à la fin de la chanson. L’album est immédiatement censuré, privé de diffusion radiophonique et de distribution commerciale : Le Déserteur « est en quelque sorte la victime finale de la guerre d'Indochine, et la première victime de la guerre d'Algérie dans l'art et dans la culture » explique Emmanuel Pierrat, avocat et auteur spécialisé dans la censure culturelle.

L'album « Chansons possibles & impossibles » de Boris Vian, édité en 1955 et immédiatement censuré par le Comité d'Écoute de Radiodiffusion
L'album « Chansons possibles & impossibles » de Boris Vian, édité en 1955 et immédiatement censuré par le Comité d'Écoute de Radiodiffusion, © Radio France / Discothèque de Radio France

Il ne reste plus que la scène comme refuge pour Le Déserteur. Le manque de chanteurs volontaires et les encouragements du producteur Jacques Canetti poussent Vian à devenir son propre interprète et à se présenter régulièrement sur la scène des Trois Baudets et à la Fontaine des Quatre Saisons, avant une tournée nationale pendant l’été 1955. Une tournée qui sera régulièrement perturbée par des manifestants dont Vian apprendra plus tard qu'ils ont été envoyés par le maire de Dinard, Yves Verney, fermement opposé à la circulation de la chanson.

Strictement censuré en France, Le Déserteur sera plus intolérable encore dans la bouche des soldats français déployés en Algérie : tout chant ou fredonnement de la chanson par un soldat est puni de plusieurs semaines de prison.

De l’antimilitarisme au pacifisme, le retour du Déserteur 

Du vivant de Boris Vian, Le Déserteur est largement ignoré du public français. Mais la chanson s'exporte, en particulier aux Etats-Unis, où le son message antimilitariste trouve un public réceptif. Reprise par plusieurs artistes américains au début des années 1960, dont le trio Peter, Paul and Mary et Joan Baez, la chanson devient un symbole de la lutte contre la guerre au Vietnam. Un destin ironique pour une chanson censurée à cause du conflit franco-indochinois. 

Ce n’est qu’après la fin de la guerre d’Algérie, en 1962 et la levée de la censure que le public français découvre le déserteur et ses connotations pacifistes, maintenant vantées partout dans l'hexagone. Le message antimilitariste de Vian est repris par de nombreux artistes, tels que Serge Reggiani, Juliette Greco, puis plus tard par Johnny Hallyday et Renaud :

« C'est vraiment hors du contexte historiquement nécessaire de la chanson […] que les Français vont connaître cette chanson et qu’ils vont en faire un hymne pacifiste. La France, qui vit enfin la paix après la fin de la guerre d'Algérie, devient une société massivement pacifiste pour laquelle […] Le déserteur devient une chanson paradoxalement consensuelle. Le Président de la République a beau s'appeler le Général de Gaulle, il y a tout de même, dans des catégories de plus en plus larges de la population française, une sensibilité pacifiste à laquelle convient très bien la parole de Boris Vian », explique Bertrand Dicale.

Largement diffusé, Le Déserteur de Vian a été transformé en étendard musical du pacifisme, mais la chanson continue d’interpeller et de déranger. En 1991, une version adaptée par Renaud contre l’entrée française dans la guerre du Golfe interpelle l'État et Le Déserteur est de nouveau censuré. En 1999, lors d’une commémoration de l'armistice devant le monument aux morts à Montluçon, la directrice d’une école de la commune fait interpréter la chanson par plusieurs de ses jeunes élèves. La punition pour la directrice est sévère : elle est dans un premier temps suspendue à vie de ses fonctions, sanction annulée quelques mois plus tard par l’ancienne ministre déléguée à l’enseignement scolaire, Ségolène Royal.

Du vivant de Vian, Le Déserteur a été un échec et une source d'ennuis. Ce n'est qu'avec le temps que ce chant engagé a su fuir, pour ne pas dire déserter, les carcans de la censure et le militarisme de la France des années 1950. Il est devenu un hymne pacifiste international, et l'une des chansons les plus reprises à travers le monde.