L’étrange histoire de Rosemary Brown, medium et copiste de compositeurs morts

Entre 1964 et 2001, une femme anglaise peu initiée à la musique fait découvrir au monde près d'un millier d’œuvres musicales inédites de compositeurs tels que Liszt, Chopin, Beethoven, Schumann, Schubert et Rachmaninov, avec lesquels elle entretenait un lien tout à fait particulier…

L’étrange histoire de Rosemary Brown, medium et copiste de compositeurs morts
L’étrange histoire de Rosemary Brown, medium et copiste de compositeurs défunts, © Getty / Terence Spencer

Londres, 1927, une petite fille âgée de 7 ans répond au nom de Rosemary Brown et est tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Mais un soir, la fillette voit un vieil homme dans sa chambre. L’intrus aux longs cheveux blancs est vêtu d'une soutane noire et lui annonce qu’il lui fait don de sa musique, qui fera d’elle un jour une musicienne. 

Ce n’est que seulement une dizaine d’années plus tard, en voyant pour la première fois un portrait du compositeur Franz Liszt, que Rosemary découvre l’identité de ce visiteur nocturne. Et si personne dans la famille ne s’inquiète de la visite du compositeur hongrois, décédé il y a 37 ans, dans la chambre de la petite Rosemary, c’est parce que plusieurs membres de sa famille ont une affinité pour le spiritualisme et les êtres venus de l’au-delà.

Malgré ce contact précoce avec Liszt, l’histoire de Rosemary Brown ne commence que 40 ans plus tard, lorsque le compositeur rend de nouveau visite à Rosemary, maintenant veuve et mère avec deux enfants. Blessée par un accident de travail et confinée à la maison, elle se remet à jouer du piano, instrument qu’elle ne pratique plus depuis 1948. C’est à ce moment qu’elle sent ses mains emportées par une force étrangère, et qu'elle joue sans savoir ce qu’elle fait. Franz Liszt, sortez de ce corps. 

Rosemary Brown, pianiste medium (1916-2001)
Rosemary Brown, pianiste medium (1916-2001), © Getty / Terence Spencer

Le compositeur effectuera de nombreuses visites au fil des années. Les premières consistent d’abord à donner à la mère de famille britannique des conseils pour trouver des bananes bon marché, ou encore pour miser sur les matchs de football. En effet, Rosemary gagne ainsi plusieurs petites sommes qui lui permettent de boucler ses fins de mois.

Finalement, le compositeur dicte plusieurs nouvelles compositions, et Rosemary les retranscrit avec soin. Après cette première collaboration réussie, de nombreux illustres - et tout aussi défunts - compositeurs profitent de cette connexion : Chopin, Beethoven, Schumann, Schubert, Rachmaninov, Debussy, ou encore Stravinsky. Très disponible, Rosemary Brown est également contactée par John Lennon, Fats Waller, Gracie Fields, Albert Einstein, Carl Jung, Bertrand Russell, et Vincent van Gogh.

Par souci d’être reconnus, les compositeurs gardent leur apparence terrestre, selon la medium. Avec toutefois quelques petites différences : Schubert ne porte plus ses lunettes et Beethoven n’est plus sourd, par exemple, mais parce que ces handicaps n'existent que dans le monde physique. A toute fin utile, les compositeurs semblent, pour la plupart, avoir acquis la maîtrise de la langue anglaise, ce qui facilite la tâche de Rosemary Brown (sauf quand Liszt et Chopin se laissent emporter dans leur enthousiasme et retournent à leurs langues natales). Et ceux qui ne parlent pas anglais font appel aux services de traduction de spirituels intermédiaires.

Une medium médiatisée

Sans surprise, les affirmations de Rosemary Brown attirent rapidement l’attention non seulement de musiciens et musicologues mais du pays entier. La BBC et le magazine Life enquêtent sans relâche pour trouver le compositeur caché, auteur réel des compositions, ou bien une formation musicale dissimulée par Rosemary Brown. Mais rien ne semble contredire les propos de l'artiste. Lors d’une interview filmée par la BBC en 1969, l’équipe lui demande s’il serait possible de faire appel à Liszt le temps d'une démonstration. Le compositeur hongrois semble accepter la demande et la medium se met à noter une pièce inédite pour piano, intitulée Grübelei :

Analysées par plusieurs musicologues et experts, les œuvres de Rosemary Brown suscitent de nombreux avis divergents : certains voient de charmants pastiches, d’autres affirment qu’il n’est pas seulement question d’œuvres « dans le style de » mais de véritables compositions authentiques dans lesquelles se trouvent les démarches musicales et l’esprit de chaque compositeur. Stanley Sadie, alors éditeur du New Grove Dictionary of Music and Musicians voit peu de substance dans l'oeuvre de Brown, alors qu'Ian Parrott, compositeur réputé et professeur de musique à l'université d'Aberystwyth, affirme que l’éducation musicale rudimentaire de Rosemary Brown ne fait que prouver l’authenticité de ce phénomène, ajoutant qu’elle n’était pas assez « intelligente » pour créer cette musique elle-même.

Œuvres authentiques ou supercherie internationale ?

L’histoire fait naître d’innombrables questions : pourquoi les compositeurs ont-ils choisi cette femme aux compétences musicales très limitées ? Pourquoi Rosemary Brown entre-t-elle en contact seulement avec des compositeurs romantiques masculins mondialement connus (Clara Schumann figure parmi les invités, mais seulement pour transmettre les œuvres de son mari) ? Pourquoi les œuvres dictées restent-elles dans le style de l’époque du compositeur, sans prendre en compte les nombreuses évolutions musicales depuis leur mort ? Pourquoi Liszt semble-t-il composer une musique similaires à ses œuvres de jeunesse ? Pourquoi Schubert ne termine-t-il pas sa symphonie inachevée ?

Entre défenseurs et détracteurs se trouve une explication probable : les « transmissions » musicales inédites seraient en réalité des imitations musicales nées de l'inconscient de Rosemary Brown, et dont elle-même ignorerait l'origine. Une sorte d'inspiration instinctive interprétée comme des messages venant de l'au-delà.

Transmission spectrale ou inspirations inconscientes, peu importe, l’histoire de Rosemary Brown fascine. Elle fait l'objet de plusieurs reportages par la BBC, monte sur scène au prestigieux Wigmore Hall en 1971 et se rend même aux États-Unis pour participer au fameux Johnny Carson Show. Elle publie également 3 autobiographies entre 1971 et 1986 et le label Philips sort deux albums de ses « transmissions », non sans d'abord lui faire passer des tests psychologiques et psychiatriques, dont les résultats sont normaux.

N'en déplaisent aux sceptiques, la fameuse pianiste medium reçoit le soutien de nombreuses figures du monde de la musique : les pianistes Peter Katin, Howard Shelley, André Previn et John Lill (également visité selon lui par des compositeurs défunts) mais aussi Leonard Bernstein. Ce dernier est d'ailleurs très impressionné par la musique pour piano transmise par Rachmaninov, en dehors d'une mesure que le compositeur, dans sa grande mansuétude, accepte de modifier. Quant à Colin Davis, il put enfin consulter Berlioz à propos des indications de tempo dans Les Troyens

Avec le déclin de sa santé dans les années 80 et 90, les compositeurs se font plus rares auprès de Rosemary Brown, qui meurt dans une quasi-indifférence en 2001. Pourtant, le mystère de la pianiste medium attise toujours les curiosités. Comme si, un demi-siècle plus tard, on pouvait toujours se demander : et si c'était vrai ?