L’épitaphe de Charles Mingus, le gigantisme à l'état pur

Une épitaphe est habituellement une conclusion, les derniers mots qui viennent résumer toute une vie. Mais comment résumer en quelques mots seulement la vie, l’œuvre et l’influence d’un contrebassiste, pianiste et compositeur comme Charles Mingus ?

L’épitaphe de Charles Mingus, le gigantisme à l'état pur
Charles Mingus (22 avril 1922 - 5 janvier 1979), © Getty / Bettmann

Quelle serait la meilleure épitaphe pour un compositeur de jazz dont le catalogue de plus de 300 œuvres est le plus grand après celui de Duke Ellington ? Quelle serait l'épitaphe la plus appropriée pour le premier compositeur afro-américain à voir sa musique entrer à la Library of Congress de Washington ?

A la mesure de son style de jazz démesuré, le contrebassiste et compositeur Charles Mingus signe son propre épitaphe 16 ans avant sa mort le 5 janvier 1979. Unique en son genre, il ne s'agit ni d'une courte citation, ni d'une phrase musicale mais bel et bien d'une symphonie de 4,235 mesures comprenant 19 mouvements et d’une durée de plus de deux heures !

ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Véritable chef-d’œuvre du jazzman, Epitaph résume parfaitement le style unique de Charles Mingus, synthèse musicale de ses talents de musicien mais aussi de sa volonté de transcender le jazz en s’inspirant de la musique classique.

Entre jazz et classique

Né en 1922 en Arizona, Mingus grandit dans un foyer où les seules musiques autorisées sont le gospel et les chants religieux, ainsi que la musique classique. Cette éducation musicale précoce trouvera un écho dans les compositions ultérieures de Mingus. Ce dernier est d’abord initié au trombone avant d'apprendre le violoncelle. L’instrument fait croitre son intérêt pour la musique classique, mais on fait rapidement comprendre au jeune Mingus qu’un musicien noir fera difficilement carrière dans le monde de la musique classique.

Il se consacre finalement à la contrebasse, jugée plus "acceptable" à son époque pour un homme noir. Mais si la porte du classique se ferme pour Mingus, cela ne l’empêche pas d’en tirer bon nombre d’influences et d’idées, notamment pendant ses études musicales au Los Angeles City College où il découvre avec passion les œuvres de Bach, Beethoven, Richard Strauss, Bartók, Debussy, Ravel, Stravinsky et de Schoenberg.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.
Paramétrer les cookies

C’est alors que Mingus conçoit sa vision musicale unique : « Une composition de jazz telle que je l'entends dans mon esprit […] ne peut être jouée ni par un groupe de musiciens de jazz ni classique. Un musicien classique pourrait lire toutes les notes correctement mais il les joue sans le sentiment ou l'interprétation du jazz correct, et un musicien de jazz, bien qu'il puisse lire toutes les notes et les jouer avec le sentiment du jazz, introduit inévitablement sa propre expression individuelle plutôt que la dynamique voulue par le compositeur », écrit le jazzman dans le livret pour son album Mingus Ah Um (1959).

Comment concilier l’improvisation et les principes de composition et d’orchestration du classique ? Comment, en somme, écrire une musique improvisée ? Tel est le défi relevé par Charles Mingus dans Epitaph. Car si le jazzman passe sa vie à explorer et expérimenter une composition spontanée, il portera sa vision à son apogée dans son épitaphe musicale qui devient l'une des œuvres de jazz les plus vastes jamais écrites.  Mais Epitaph sera également l'une des œuvres de jazz les plus originales, n'hésitant pas à remettre en question les fondements du jazz et d'ajouter de nouvelles influences.

L’improvisation est un élément essentiel du jazz, mais il mène souvent (selon Mingus) à la répétition et à un manque de créativité spontanée sur la durée. Mingus souhaite au contraire que sa musique reste fraîche et ne veut pas que ses musiciens deviennent désinvoltes et faignants dans leur style. Il est ainsi nécessaire pour le compositeur de donner à ses musiciens un schéma construit au préalable sur lequel improviser. Mingus développe ses compositions dans sa tête avant de les jouer au piano, donnant ainsi une idée à ses musiciens de la structure musicale attendue tout en leur permettant une flexibilité dans l’exécution.

Unique dans sa forme, Epitaph l’est autant dans le fond. Son mélange de genres éclectiques crée un véritable patchwork musical en 19 mouvements qui réunit le blues, le bebop et le hard-bop, la soul ainsi que la musique d'avant-garde à la fois jazz et classique, s’inspirant autant du swing de Duke Ellington que des expérimentations musicales d’Arnold Schoenberg, de la polytonalité de Charles Ives de et la sauvagerie du Sacre du Printemps d'Igor Stravinsky.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.
Paramétrer les cookies

Les trois créations d’Epitaph

Les trois créations d’Epitaph

Convaincu que son immense projet ne sera jamais entendu en entier de son vivant, il y inscrit le titre Epitaph en déclarant qu'elle sera « pour ma pierre tombale ». Mais lors d’une répétition publique (un « live workshop ») en 1962 au Town Hall de New York, Charles Mingus peut présenter pour la première fois sa composition, l’œuvre de toute une vie.

La création est un désastre, pour de nombreuses raisons. La date de l’évènement est avancée de cinq semaines, alors que la musique n’est toujours pas prête et que les musiciens n’ont pas encore vu leurs partitions. A cela s’ajoute une fausse communication par le label, ayant vendu la séance d’enregistrement comme un concert officiel. Le public s’attend alors à une performance travaillée et finalisée. « Sortez d’ici et demandez un remboursement » criera le jazzman à son public.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.
Paramétrer les cookies

Face à cet échec, l’Epitaph de Mingus est mis de côté et vraisemblablement oublié par le compositeur. Ce n’est qu’après sa mort en 1979 que le musicologue Andrew Homzy découvre chez la veuve Sue Mingus l’existence d’une quantité de pages manuscrites appartenant à Epitaph. « Nous nous sommes rendu soudainement compte que nous avions dans les mains quelque chose que Charles avait envisagé comme une tapisserie musicale majeure », précise Sue Mingus. L’œuvre est reconstituée par Gunther Schuller, ami et collaborateur de Charles Mingus, et recréée le 3 juin 1989.

Mais l’épitaphe de Mingus s’avère alors encore incomplète. Après la création de 1989, de nombreuses pages appartenant à Epitaph sont découvertes dans la collection de la bibliothèque du Lincoln Center, vendues par Charles Mingus à l’établissement peu avant sa mort. Toutes les pages étant finalement rassemblées, l’épitaphe de Charles Mingus est présenté pour la première fois dans son entièreté en 2007 au Lincoln Center à New York, près de 40 ans après la mort du compositeur.

Toute la vie et l’œuvre de Charles Mingus sont dans Epitaph : la vision musicale du célèbre compositeur mais aussi son caractère et son style de composition unique : « Cette œuvre aborde tous les types d'humeur de caractère et d'expression possibles que l'on peut avoir dans la musique […] Elle reflète exactement la complexité de Mingus en tant que personne. Il était parfois aussi doux qu'un bébé. À l'autre extrémité du spectre, il pouvait être aussi violent qu'un volcan. Et tout cela est dans Epitaph », explique Gunther Schuller au Los Angeles Times en 2007.

Désormais complète et reconnue comme un chef-d’œuvre, Epitaph vit aujourd’hui comme elle ne put jamais le faire du vivant du jazzman. Et comme la meilleure des épitaphes, elle porte en elle de manière posthume la vision musicale de son auteur et l’héritage de toute une vie.