Juliette Gréco et Paris, une histoire d'amour

Icône indémodable, Parisienne par excellence, Juliette Gréco incarne le visage et la voix d’un Paris de l'après-guerre libre et chic, la « muse » de Saint-Germain, terrain fertile prêt à accueillir la « jolie môme » de la chanson française, interprète des plus grandes plumes de son époque.

Juliette Gréco et Paris, une histoire d'amour
Juliette Gréco sur la scène de l'Olympia à Paris, © Getty / Pierre VAUTHEY

Depuis ses débuts dans la cave du Tabou, rue Dauphine, jusqu’à ses derniers concerts en 2016, la carrière de la « muse de Saint-Germain-des-Prés » s’étend sur près de 70 ans de l’histoire de la chanson française et, inévitablement, sur l’histoire de Paris. Personnage essentiel dans les premières années de l’histoire de la chanteuse, Paris est indissociable de Gréco et vice-versa, chacun contribuant de manière profonde à l’image de l’autre.

Née à Montpellier le 7 février 1927, c’est dans un Paris d’après-guerre que fleurit Gréco, une époque foisonnante lors de laquelle les intellectuels et les artistes mettaient les pieds sous la même table, ne souhaitant qu’une chose : découvrir et partager. C’est à Paris que Gréco rencontre ainsi les écrivains, les philosophes, les artistes et les musiciens dont elle se passionne, et c’est à Paris que Gréco voudra interpréter les mots écrits par ceux qui l’entourent : « Je suis là pour servir, je suis interprète », résume-t-elle en 2004 dans le documentaire Je m’appelle Gréco.

La naissance de la « jolie môme » de Saint-Germain

Mais avant de fréquenter les caves de la rive gauche parisienne, Gréco parcourt la scène de l’Opéra Garnier à l’âge de six ans en tant que petit rat. Après l’arrestation par la Gestapo en 1943 de sa mère et sa sœur pour tentative d’évasion hors de France, elle se retrouve seule et démunie à Paris.

Elle sera logée chez son ancien professeure de français Hélène Duc, dans le VIe arrondissement. Vêtue d’habits pour garçon, les seuls à sa disposition chez son hôte, elle lance par un simple concours de circonstances le style Saint-Germain, rapidement devenu iconique à travers les clichés de Willy Ronis, Robert Doisneau et Henri Cartier Bresson.

Des bœufs au Tabou au Bœuf sur le toit

Quartier bouillonnant qui réunit l’avant-garde et les divers courants artistiques de l’époque et une jeunesse aux envies libres, Gréco arpente les rues du quartier Saint-Germain et s’immerge dans sa vie nocturne. Elle croise rapidement les habitués du quartier, dont Raymond Queneau, Boris Vian (son « frère » dira-t-elle) et Jean-Paul Sartre. Ce dernier installe Gréco dans une des chambres de l’hôtel La Louisiane, où elle croisera en 1949 le trompettiste Miles Davis. 

Ils vivront ensemble une romance éblouissante, au point d’évoquer l’idée de se marier. Si le mariage mixte n’est pas un sujet de discussion à Paris, l’idée est encore difficilement acceptable aux Etats-Unis. Sachant ainsi qu’une vie de couple paisible leur serait refusée de retour aux Etats-Unis, leur histoire fugitive prend fin. Lorsque Sartre demande à Davis pourquoi il n’épouserait pas Gréco, la réponse est simple : « parce que je l’aime ».

Découvert fortuitement, Gréco investit en 1947 le sous-sol désaffecté du Bar vert pour y créer une salle de concert et un lieu de rencontres philosophiques, baptisé Le Tabou. Lieu aux soirées animées par Gréco et l’écrivaine Anne-Marie Cazalis, Le Tabou est la première cave de Saint-Germain, devenu rapidement célèbre parmi l’intelligentsia intellectuelle et artistique parisienne, dont Françoise Sagan, Raymond Queneau et Boris Vian. C’est ici que Gréco montera sur scène pour interpréter sa première chanson Rue des Blancs-Manteaux, son premier succès signé Jean-Paul Sartre et Joseph Kosma.

Couverte de louanges comme « muse » de Saint-Germain par ses habitués, Gréco assiste à la réouverture du célèbre cabaret Le Bœuf sur le toit. Sa carrière en tant que chanteuse pleinement lancée, elle interprétera par la suite les textes des plus grands compositeurs et paroliers de la chanson française dont Queneau, Desnos, Vian, Prévert, Aznavour, Brecht, Trenet, Brassens, Gainsbourg, Béart, Ferré, Brel et Fanon. Dès ses premières tournées à l’international au début des années 1950, Gréco devient un symbole indétrônable de l’interprète parisienne de la chanson française, rôle qu’elle endosse sans relâche jusqu’à la fin de ses jours. 

Si la réputation de Gréco s’étend rapidement au-delà du périphérique parisien, c’est sans oublier ses premières expériences et rencontres à Paris, lieu de genèse de l’artiste. Et si la capitale lui sera parfois loin des yeux, Paris restera toujours près du cœur de Gréco, au point de déclarer en 2012, lors de la remise à Gréco de la Grande médaille de vermeil de la Ville de Paris, « Je ne suis pas née à Paris. J’ai vu le jour à Montpellier, mais j’ai été mise au monde ici ».