Jon Batiste, jazzman et activiste

En décembre 2020 est sorti « Soul » de Pixar/Disney, première production du studio d'animation avec un protagoniste noir sur le jazz. Rencontre avec le compositeur et pianiste au clavier de « Soul », le jazzman et activiste Jon Batiste.

Jon Batiste, jazzman et activiste
Jon Batiste, jazzman et activiste , © Getty / CBS Photo Archive

Jon Batiste, de "Black Lives Matter" à "Soul"

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Agé de 34 ans, le pianiste et jazzman Jon Batiste est déjà reconnu comme une force exceptionnelle du jazz américain et l’un de ses défenseurs incontournables. Jazzman passionné et activiste engagé, qui de mieux pour composer les musiques de jazz pour le film animé Soul de Peter Docter, produit par Pixar/Disney ? Première production animée du studio dont le héros, Joe Gardner, est noir, le film met également au premier plan le jazz, genre jusqu’alors souvent ignoré par le cinéma et les studios d’animation. Deux éléments non des moindres pour Jon Batiste, et l’occasion pour lui d’explorer et de présenter non seulement le jazz mais tout un aspect de la culture afro-américaine : 

« Je voulais m'assurer que nous avions bien tout saisi, que nous avions la bonne représentation de l'esprit et de l'héritage sacré du jazz. […] C’est d’une telle rareté dans les médias, et lorsque nous avons l’opportunité de raconter une histoire qui représente les Noirs et le jazz, en animation, et que c'est la première fois en 30 ans et ce sera peut-être la dernière fois pour encore 10, 15, 30 ans, elle doit porter le poids de toute une culture. »

Au-delà d’une contribution musicale, Jon Batiste apporte une touche beaucoup plus personnelle au personnage de Joe : « L'essence même du personnage principal est la mienne et notamment ses mains sont les miennes, ce qui est quelque chose d'incroyable à voir à l’écran, avec cette technologie qui est capable de saisir l'essence d’une personne et ces animateurs qui sont si doués à créer l'essence de quelqu'un. »

Saisi par sa passion pour le jazz et le piano, le protagoniste de Soul parvient, lorsqu’il joue, à se rendre dans la « Zone », un lieu légendaire où se retrouve toute personne en pleine inspiration. Loin d’une idée réservée au monde imaginaire du studio Pixar/Disney, la « Zone » est un lieu que Jon Batiste et toute personne inspirée connaît bien : 

« Bien sûr que la zone existe. C’est quelque chose qui est une expression de ce qui échappe à votre contrôle. Quelque chose de divin, quelque chose d'invisible qui prend le contrôle et vous devenez tout simplement le médium de cette expression, vous n'êtes plus le maestro. Je pense que cette relâche est quelque chose que nous avons tous vécu dans la vie. »

L’image du jazz

Le jeune pianiste semble incarner la nouvelle génération du jazz, plein d’énergie et de volonté de faire évoluer ce genre tout en rappelant ses origines et son importance culturelle auprès des plus jeunes. Mais contrairement au jazzman derrière l'écran, l’image du jazz dans Soul semble évoquer plutôt un genre musical vieillissant et s'adressant à un public restreint :

« Cette représentation du jazz n'est pas tout ce qu'est le jazz, mais [les producteurs] voulaient raconter l’histoire d’une personne passionnée par la musique et professeur au collège qui ne comprend pas encore tout à fait ce que représente cette musique. Mais je connais beaucoup de jeunes au collège, au primaire, qui découvrent cette musique et qui trouvent cela excitant. 

Je pense que le jazz est vraiment quelque chose que vous commencez à mieux comprendre lorsque vous l'écoutez encore et encore. Ce n'est pas une musique de surface. […] Ce n'est pas forcément une musique complexe, mais c'est quelque chose de profond, vous pouvez écouter la même chose mille fois et toujours entendre quelque chose de nouveau. »

Le jazz, arme essentielle

S’il est important pour Jon Batiste de parler du pouvoir du jazz au travers de Joe Gardner, protagoniste noir de Soul, il lui également essentiel de parler de la condition des Afro-Américains aux Etats-Unis à travers le jazz, alors que le pays se voit bouleversé par de nombreuses manifestations dont le célèbre « Black Lives Matter ». En juin 2020, le jazzman organise de nombreuses manifestations musicales dans les rues de New-York pour dénoncer le racisme et les brutalités policières contre les Afro-américains :

« Pendant cette pandémie, au cours de la première vague, nous avons risqué nos vies et avons manifesté pour George Floyd et Breonna Taylor et nous voulions simplement ajouter la musique à ce dialogue qui avait lieu à travers le monde. »

Au-delà d’une simple manifestation musicale, le jazz porte en lui, plus que tout autre genre musical, un rôle essentiel en cette période de stigmatisation raciale et de contestation : « Beaucoup de gens ne comprennent pas le pouvoir du jazz, sa définition de qui nous sommes aujourd’hui et dans le passé. […] Le jazz et les hymnes et les chants spirituels traditionnels ont une résonance différente dans une période de contestation et une façon unique d'atteindre les gens et d'animer leur conscience.

Je ne pense pas que ce serait la même expérience et que cela produirait le même résultat si nous jouions une autre forme de musique, car le jazz est devenu la musique de notre culture. Sans même peut-être le savoir, cette musique est une des fondations culturelles de la création de l'expérience américaine. »

De nouveaux contextes sociaux pour le jazz, et la musique de manière générale, qui permettent de dialoguer en ces moments de crises sanitaire, sociale et politique : « Je pense que nous sommes dans une époque où la conversation et notamment l’écoute sont essentielles […] Le monde aujourd’hui est rempli de prosélytes, chacun essaie de nous convertir et c'est pour ça que j'aime la musique car ce n'est pas un discours normatif, elle est incapable de mentir. […] Voilà le pouvoir spécial de la musique. »

Issu d’une longue dynastie musicale de la Nouvelle-Orléans, où la musique sert d’activité sociale quotidienne non seulement sur scène mais dans chaque aspect de la culture publique, Jon Batiste est souvent à la recherche d’un contact proche avec son public, au point de jouer dans la rue dans ce qu’il appelle des « Love Riots » (Manifestations d’Amour). Mais alors que le monde entier est soudainement privé en 2020 de tout contact et rapprochement physique, le pianiste est obligé de trouver d’autres moyens :

« C’est impossible de substituer ce genre de connexion, mais il est possible de trouver d'autres moyens de se connecter avec les gens […]. Il y a eu beaucoup de choses différentes qui ont déjà été faites qui nous permettent de nous connecter et de s’engager de manière créative les uns avec les autres. Donc je cherche ces moyens et je trouve ma propre voix parmi tout cela. »

Si 2021 semble annoncer l’arrivée d’un certain espoir optimiste, entre l’annonce d’un vaccin et l’inauguration du président Joe Biden, Jon Batiste préfère prendre chaque jour comme il vient :

« Je ne pense pas à l'avenir, sauf si nécessaire, car je pense qu’il y a assez à gérer chaque jour. A mon avis, les gens planifient trop et ne se laissent pas assez de place pour entendre l'appel de la créativité dans leur vie. Et ils passent à côté de cette magie que nous voulons tous, cette « zone », cet espace que nous souhaitons tous explorer. Je ne peux pas dire ce qui va se passer cette année, mais je suis sûr que ce qui doit se faire se fera. »

  • « Soul » est actuellement disponible sur la plateforme numérique Disney+