Isaac Stern : 10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur le grand violoniste

Pour Isaac Stern, violoniste mondialement adulé du XXe siècle, la musique fut une force pour la réconciliation universelle autant artistique que politique. Voici 10 (petites) choses à savoir sur ce musicien exemplaire et artiste engagé.

Isaac Stern : 10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur le grand violoniste
Isaac Stern : 10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur le grand violoniste, © Getty / Keystone

Violoniste prolifique et inépuisable

Face aux violonistes virtuoses américains tels que Yehudi Menuhin et Ruggiero Ricci, qui montent sur scène à l’âge de 10 et 11 ans, on peut dire qu’Isaac Stern est loin d’être une star précoce. Il découvre le violon à l’âge de 8 ans, et ne fait sa première apparition sur scène qu'à 17 ans, ce qui laisse la presse majoritairement indifférente. Mais Stern, dont la carrière n’est pas loin de prendre son envol pour ne plus jamais atterrir, devient rapidement l’un des violonistes les plus demandés de sa génération.

Sa renommée croît : il est demandé partout aux États-Unis et même aux quatre coins du globe, littéralement. Ainsi, il effectue en 1944 une tournée en Islande et au Groenland, environ 75 kilomètres à l’intérieur du cercle arctique, avec un public qui se compte souvent sur les doigts d’une main. À la fin des années 1940, Stern et son pianiste Alexander Zakin courent à nouveaux de grands risques en traversant une tempête de neige plus de 70 centimètres de profondeur pour jouer dans un auditorium dans le Milwaukee. 

Artiste inépuisable, Stern effectue en 1949 une tournée de 120 concerts en seulement sept mois, un rythme impressionnant d’un concert environ tous les 1,7 jours ! Toujours fidèle à ses nombreux engagements, qui sont souvent décidés plusieurs années à l’avance, Stern sera même absent pour la naissance de ses deux premiers enfants.

Un engagement militaire pas comme les autres

Peu après ses débuts en tant que violoniste à la fin des années 30, Isaac Stern s’engage dans l’effort de guerre américain lors de la Seconde guerre mondiale. Il joue pour les soldats envoyés au Pacifique, et dort même dans une tente sur l’île de Guadalcanal pendant plusieurs semaines. 

Ses concerts sur l’île sont non seulement appréciés par les soldats américains mais également par un soldat japonais qui se serait prétendument inséré dans le public afin d’assister discrètement à l’un des concerts insolites du violoniste américain. Mais alors que de nombreux musiciens mettent leurs talents musicaux au service des soldats, Stern contribue également de manière beaucoup plus originale aux avancées de l’armée américaine.

Recruté par les forces navales et aériennes de l’armée américaine, Hy Goldsmith est chargé de développer une cabine de pilotage d’avion permettant au pilote de pouvoir s’éjecter et de sauter en parachute en toute sécurité en cas d’urgence. Il est nécessaire pour Goldsmith de mesurer l’impact d’un manque d’oxygène sur les performances mentales et physiques sur le pilote. 

Il demande ainsi à son ancien colocataire et ami, Isaac Stern, de jouer son violon dans un caisson hyperbare à différentes pressions d’altitude, du niveau de la mer jusqu’à 18,000 pieds, afin de mesurer tout changements dans ses capacités techniques. Alors que Stern devient délirant et progressivement bleu par manque d’oxygène, il continua à jouer la sonate de Bach en sol mineur comme si de rien était.

Après la guerre, l’engagement politique

« La vie artistique ne peut pas être séparée de la vie politique [...] car tout ce qui se passe politiquement nous affecte en tant que personnes » explique le violoniste en 2000 au Boston Globe. Si le violoniste raconte à voix haute son engagement seulement un an avant sa mort, il le met en œuvre dès la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Suite à la mort de Staline en 1953, Stern est envoyé par les États-Unis en Russie en 1956 afin de participer à un échange culturel entre les deux pays (le violoniste David Oistrakh sera envoyé aux États-Unis) : Stern sera ainsi le premier artiste américain à tourner en Russie à la sortie du conflit mondial. Il sera également au cœur du développement de l’infrastructure culturelle du tout nouvel état d’Israël, dont il devient le conseiller culturel et titulaire de la chaire de l’America-Israel Cultural Foundation.

Russie et Israël, sans oublier la Chine. À la suite de la grande révolution culturelle, Stern entreprend en 1979 une tournée de trois semaines en Chine, tournée filmée qui deviendra ensuite un documentaire primé intitulé From Mao to Mozart. Si le monde de la musique est d’accord sur le fait que les contributions de Stern au monde de la politique culturelle sont, beaucoup regrettent que Stern ne se soit pas plus consacré à la musique. 

« Isaac est et sera toujours l'un des violonistes vivants les plus importants [...] mais quand il pense que le monde a besoin d'être sauvé, il est difficile pour lui de se concentrer sur son entraînement » avoue Yo-Yo Ma, protégé d’Isaac Stern. Le chef d’orchestre George Szell, quant à lui, regretta avec humour que Stern ait perdu autant de temps sur des causes aussi nobles et méritantes.

Pédagogue infatigable

Que dire de l’homme qui a su identifier et encourager les talents musicaux des plus grandes stars musicales telles que Yo-Yo Ma, Itzhak Perlman et Pinchas Zuckerman, si ce n’est qu’il a le nez creux ? « Chaque enfant a la musique dans son cœur, dans son inconscient. Je pense sincèrement que cela peut changer la vie de n’importe quel enfant », souffle-t-il lors d’une de ses nombreuses masterclasses à Carnegie Hall.

Dans les années 1960, il réussit à faire établir le National Endowment for the Arts, service au sein du gouvernement américain dédié au support et à l’encouragement des activités culturelles.

Tellement dévoué à la pédagogie fut-il que Stern accepte même d’aller en Allemagne pour la première fois en 1998 - pays qu’il évite toute sa vie suite aux horreurs de la Seconde guerre mondiale - afin de rencontrer et d’écouter de nombreux jeunes musiciens allemands. La « guérison par la communication » affirmera Stern, pédagogue infatigable qui assure jusqu’à sa mort en 2001 une nouvelle génération de musiciens pour le XXIe siècle.

Stern, le violoniste sur le toit

Qui de mieux pour faire sonner le Violon sur le toit, histoire du périple joyeux et tragique d’un « shtetl » ukrainien juif qu’Isaac Stern, violoniste juif mondialement connu ? En effet, si le violoniste sur le toit dans le film de Norman Jewison ne ressemble pas à Stern, c’est bien le grand violoniste qui joue la musique entendue tout au long du film. 

Adaptation cinématographique en 1971 d’une comédie musicale, avec une musique de John Williams (pour laquelle le compositeur recevra son premier Oscar), Un Violon sur le toit commence par une longue cadence pour violon d’environ 7 minutes. Parti à la recherche d’un violoniste pour la musique de son film, Jewison ne revient qu'avec un seul nom : Isaac Stern.

Alors que les frais de tournage du film s’élèvent déjà à des sommes inquiétantes, Jewison est prêt à dépenser une fortune pour voir le plus grand violoniste du monde jouer une « musique de fond », avouant même être prêt à payer les frais de Stern avec son propre cachet !

Si Un Violon sur le toit est l’une des plus notoires collaborations cinématographiques de Stern, n’oublions pas que l’immense musicien a incarné un autre titan du violon, Eugene Ysaÿe (en 1953 dans le film Tonight We Sing).

Carnegie Hall : Stern à la rescousse !

Lorsque l’idée est évoquée de détruire le Carnegie Hall afin de le transformer en immeuble de bureaux et en parking, Isaac Stern voit un nouveau défi. Il fonde alors le « Citizens' Committee to Save Carnegie Hall » composé en partie d’Eleanor Roosevelt, Fritz Kreisler, Jascha Heifetz, Arthur Rubinstein, Dame Myra Hess, Van Cliburn, Leopold Stokowski, Marian Anderson et Fritz Reiner. Une fois la ville de New-York convaincue d’acheter la prestigieuse salle, Stern devient président administratif de la Carnegie Hall Corporation, un titre qu’il portera jusqu’à sa mort.

Un engagement particulièrement emblématique car c’est sur cette scène le 8 janvier 1943 que Stern confirmera sa réputation à l’âge de 21 ans, qui lui vaut d'être proclamé « l’un des meilleurs violonistes au monde » par Virgil Thomson, grand critique de musique américain. Une histoire de cœur qui finit bien, lorsque la salle principale est renommée le « Isaac stern auditorium » en 1997.

Un sexagénaire pas comme les autres

Comment fêter ses 60 ans lorsqu’on est l’un des plus grands violonistes au monde ? Loin des restaurants d’exception ou des soirées privées à bord d’un yacht, Stern fête son anniversaire là où pour lui la vie a tout son sens : sur la scène.

Il décide ainsi de jouer, entouré de ses amis tels que le chef d’orchestre Zubin Mehta accompagné du New York Philharmonic, sans oublier ses protégés Itzakh Stern et Pinchas Zukerman. Un programme non seulement impressionnant mais également ambitieux : quatre concerti, à savoir le Double Concerto de Johann Sebastian Bach, la Sinfonia Concertante de Wolfgang Amadeus Mozart, le Concerto pour 3 violons de Vivaldi et le Concerto pour violon de Brahms !

Isaac Stern, fidèle au label

Fidèle à ses engagements de concert, Stern est tout aussi fidèle à son label. Il enregistre ainsi pendant près d’un demi-siècle avec le label CBS, avec lequel il produit plus d’une centaines d’enregistrements.

En 1984, Isaac Stern est le premier artiste lauréat nommé par CBS Masterworks, un geste non des moindres lorsque l’on voit les noms d’autres artistes légendaires associés au label, tels que Pablo Casals, Glenn Gould, Eugene Ormandy, LeonardBernstein et John Williams.

Une vente aux enchères mémorable et scandaleuse

La vente aux enchères en mai 2003 d’instruments, d’archets et d’autres objets de collection ayant appartenu au musicien dépasse de nombreux records et devient à l’époque la deuxième plus grosse vente aux enchères au monde, avec un total de plus de 3,3 millions de dollars.

Mais hélas, cette vente impressionnante est le fruit d’un scandale beaucoup moins réjouissant. Suite à plusieurs changements dans les finances du violoniste peu avant sa mort, dont le transfert d’un appartement à New-York d’une valeur d’environ 3,5 millions de dollars au nom de sa troisième femme, l’héritage des trois enfants de Stern n’est pas assez élevé pour payer les dettes du musicien à la suite de sa mort. 

Prétendument à l’encontre du testament de Stern, l’exécuteur William Moorhead III organise ainsi la fameuse vente avec la maison de vente aux enchères Tarisio afin de payer les dettes. Les enfants de Stern n’apprennent l’existence de cet événement que lorsqu’un musicien du Philadelphia Orchestra voit les objets du violoniste en vente sur le site de Tarisio.

Un nom qui résonnera pour toujours

Le nom Stern est déjà incontestablement gravé dans l’histoire de la musique par ses enregistrements, mais il résonne également à travers le son d’un violon, et pas n’importe lequel : le violon « Panette » de Guarneri ‘del Gesù’, de son nom complet « Stern, Panette, Balatre, Alard ». Parmi les plusieurs centaines de violons de Guarneri ‘del Gesù’, rares sont ceux qui portent un nom. Mais après près d’un demi-siècle entre les mains d’Isaac Stern, l’artiste et l’instrument sont devenus indissociables.

Vendu en 1994 au mathématicien et musicien américain David Fulton, le violon est ensuite racheté en 2005 par la Banque suisse italienne pour se retrouver entre les mains du violoniste Renaud Capuçon, ancien élève de Stern. La boucle est donc bouclée.