John Eliot Gardiner : "Je suis plein d’admiration pour l’Orchestre philharmonique de Radio France"

A l'occasion de son remplacement au pied levé à la tête de l'Orchestre philharmonique de Radio France ce vendredi 16 octobre, Sir John Eliot Gardiner fait part de sa joie de remonter sur scène et évoque la situation périlleuse de ses ensembles. Une interview au micro de Jean-Baptiste Urbain.

John Eliot Gardiner : "Je suis plein d’admiration pour l’Orchestre philharmonique de Radio France"
Sir John Eliot Gardiner, © Getty / picture alliance

EDIT : En raison de la détection de cas de Covid-19 parmi les membres du Choeur de Radio France, la Direction de la Musique et de la Création a décidé de changer le programme des concerts du 16 et 17 octobre.

Jean-Baptiste Urbain : Vous remplacez au pied lever David Zinman à la tête de l'Orchestre philharmonique de Radio France : y a-t-il un plaisir particulier à l’imprévu ?

Sir John Eliot Gardiner : Il y a un énorme plaisir de diriger un concert après sept mois de silence, de recommencer le travail et de faire de la musique en direct avec un excellent orchestre, l’orchestre philharmonique de radio France, que je n’ai pas dirigé depuis 40 ans.

Vous n’avez pas dirigé de concert depuis 7 mois ?

Oui, rien du tout.

Même pas avec vos ensembles ?

Il y a eu un petit concert dans le Dorset, là où j’habite, avec un tout petit ensemble fin août, mais c’est tout. J’ai recommencé il y a deux semaines, à Florence, avec l'Orchestra del Maggio Musicale Fiorentino, et puis j’ai passé une semaine à Palerme, la semaine dernière. Au pied levé, j’ai fait trois programmes différents, deux avec mon ensemble le Monteverdi Choir, un programme Scarlatti, Monteverdi, Carissimi et Purcell, et un concert exceptionnel avec l’Orchestra Sinfonica Siciliana, avec lequel j’ai joué Beethoven et Mendelssohn. 

Cela ne vous est jamais arrivé un arrêt de sept mois depuis que vous êtes musicien professionnel ?

Ça a été très difficile, surtout pour mes musiciens qui sont en freelance. Pour celles et ceux qui enseignent, ça va, mais pour le reste c’est une période très difficile.

Les imprévus de toutes parts depuis des mois, vous les vivez malgré tout avec un flegme britannique ? Vous êtes resté dans votre ferme dans le Dorset ?

Plus qu’une flegme britannique, c’était un énorme plaisir d’être au calme, chez moi pendant sept mois afin d'observer le changement des saison, afin de pouvoir m’occuper de mes vaches, de mes brebis et de la ferme.

Une nouvelle version deSemele, oratorio de Haendel, vient de paraître : est-ce pour remplacer la première version de 1983 que vous avez enregistré cette version ? 

J’ai fait ça pour Erato. A l’époque, le cher patron Michel Garcin n’a pas voulu dépasser deux CDs donc j’ai été obligé de faire des coupures radicales ! Mais il y avait quand même de très belles choses et je reste toujours fidèle et très touché par l’expérience d’enregistrer pour Erato pendant ces années-là.

Au-delà de ces parties qui ont été enlevées en 1983, qu’est ce qui a changé dans cette version, dans votre vision de cette œuvre ?

Je pense que j’ai mieux compris, c’est vraiment une synthèse des masques purcelliens de l’époque du XVIIe siècle et de l’opéra italien. Par la présence des chœurs, ça dépasse les moyens et les conventions de l'opéra seria qu’il a composé en italien, à Londres, lui un Saxon à Londres, où le public n’a pas beaucoup compris l’italien je suppose ! ici c’est une œuvre en anglais, et c’est peut être le premier grand opéra digne de ce nom, et pas un oratorio, en anglais et en trois actes.

Êtes-vous heureux d’être en France aujourd’hui ?

Très heureux. Je trouve Paris triste et vide, mais je suis plein d’admiration pour l’Orchestre philharmonique de Radio France, qui est dévoué à la musique et très concentré, très ouvert. C’est un grand plaisir, vraiment.

Faut-il pouvoir parler français pour diriger et pour défendre la musique française que vous aimez tant, de Rameau à Berlioz ? 

Je pense, car les paroles sont tellement importantes, et parce que souvent les français ignorent  leur musique. C’est quelque chose qui m’a troublé et même perturbé depuis très longtemps. Il faut dire que cela est en train de changer, mais à l’époque quand j’étais étudiant ici en 1967-68, la musique française, à part Boulez et son Domaine Musical au théâtre de l’Odéon, c’était rien du tout. Il y avait Madame la comtesse de Chambure avec son petit ensemble, qui entraient sur scène, ils s’accordaient pendant cinq minutes puis ils jouaient pendant quatre minute avant de quitter la scène, et ce n’était pas toujours de la musique française ! 

A l’opéra il n’y avait presque rien du tout. Et il faut dire qu’à l’Opéra Comique ce n’était pas une période très glorieuse. Et quand je n’étais pas complètement bloqué par mes exercices d’harmonie et de contrepoint pour Mlle Boulanger, j’ai passé beaucoup de temps à la Bibliothèque Nationale de France pour étudier les partitions de Rameau, un très grand compositeur qui est en cours de restitution, mais pas suffisamment à mon avis, c’est pareil pour Berlioz.

Vous jouez souvent avec des chanteuses et des chanteurs français : existe-t-il selon vous une école française du chant ?

Ca existait auparavant avec des grands chanteurs français, mais est-ce que ça existe aujourd’hui ? Je ne sais pas, je me pose la question. Il y certainement d’excellents chanteurs français, il suffit de regarder le noms des sopranos et des mezzo-sopranos qui ont chanté assez récemment le Dialogue des Carmélites au Théâtre des Champs-Elysées pour apprécier le nombre des grands talents français, mais existe-t-il une école aujourd’hui ? Je ne sais pas.

Y a-t-il une différence entre un chœur français et un chœur britannique, dans le son et dans l’approche de l’ensemble choral ?

Bien évidemment, entre un chœur composé de solistes comme le Monteverdi Choir, qui est un ensemble assez réduit, normalement entre 12 et 28 chanteurs, parfois un peu plus, et un chœur de radio qui est beaucoup plus grand, avec une approche qui est également différente.

Et le son ? Nous parlions de l’école française du chant, est-ce que l’Orchestre philharmonique de Radio France, que vous n’avez pas dirigé depuis 40 ans, a un son français ou est-ce une légende, un passé révolu ?

C’est difficile d’y répondre. J’entends des timbres variés, surtout dans les cuivres et la petite harmonie. Je me dis tout de suite « ah, ça c’est un orchestre français ». Mais peut être pas de manière aussi flagrante que lorsque j’ai entendu pour la première fois l’Orchestre de Paris, en 1967 au premier concert dirigé par Charles Munch. Pour moi c’était une révélation absolue, la façon d’interpréter La Mer de Debussy, la Symphonie Fantastique de Berlioz, avec des timbres tellement individuels, et surtout les vents.

Il y a beaucoup de musiciens français dans vos vents, dans vos orchestres.

Oui certainement, et c’est lié à la langue française, à la façon d’articuler et l’emploi de l’embouchure et lié à la prosodie et à l’inflexion et les rythmes de la langue.

Vous jouez Beethoven, Mendelssohn et Brahms ce soir et demain soir. Vous avez enregistré d’ailleurs les symphonies de Brahms. Quel est votre rapport à ce compositeur ? Quand on pense à Gardiner, on ne pense pas tout de suite à Brahms, même si vous l’avez beaucoup enregistré…

Je ne sais pas pourquoi car j’adore Brahms, j’ai joué beaucoup de Brahms. Quand j’ai entendu le Requiem de Brahms pour la première fois, j’avais 15 ou 16 ans. Je jouais le violon dans l’orchestre de mon école, j’ai détesté l’œuvre. Je trouvais ça trop épais, trop allemand et trop lourd. Je n’ai pas du tout compris l’œuvre. Et je n’ai pas non plus chez Nadia Boulanger que j’ai appris Brahms, car elle n’était une grande admiratrice de Brahms. Mais après j’ai étudié Brahms et j’ai commencé à comprendre comment il n’était pas simplement un allemand du nord. Il avait aussi du sang hongrois. Il y a donc une sorte d’impertinence chez Brahms, ce côté danseur que j’adore. 

Quel est l’équilibre financier de vos ensembles, l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique, le Monteverdi choir et les English Baroque Soloists ? Sont-ils en péril économique ?

Absolument en péril. On ne touche pas un rond du gouvernement britannique. 

Malgré les annonces faites cette semaine par le gouvernement ?

Oui, car ces aides ne sont pas pour les ensembles indépendants. Ce sont pour des ensembles tels que le London Symphony Orchestra, que j’admire énormément et que je dirige souvent. Mais pour nous, c’est terriblement difficile. 

Vos mécènes sont-ils toujours présents ou se sont-ils éloignés ?

Ils sont toujours là, mais ils n’ouvrent pas leurs poches pour l’instant.

Que pensez-vous du sondage selon lequel un tiers des musiciens britanniques envisagerait de changer de métier. Quel est votre sentiment ?

Cela me fait mal au cœur. Je ne suis pas du tout chauvin, mais quand on pense que les arts tels que le ballet, l’opéra, la musique moderne et la musique classique sont des choses que nous exportons en Europe et dans le monde entier et qui rapportent énormément à l'Angleterre, et que notre gouvernement ignore ce fait... Moi je suis un peu mieux placé que la plupart de mes musiciens car je suis aussi fermier et éleveur de vaches et de brebis, mais avec le Brexit, cela risque de devenir très compliqué.

Vous avez été longtemps été critique sur le système d’intermittence en France. Au regard de cette crise, avez-vous changé d’avis ? Il semble aussi protéger les musiciens en France.

Oui et j’admire cela, absolument ! Je trouve surtout admirable que les activités continuent, à Radio France. Dans des conditions difficiles, certes, mais que ça continue, j’admire énormément, car ce n’est pas le cas chez moi. 

Quand tout semble aller mal, quand vous êtes dans votre ferme et que vous êtes inquiet, quelle musique écoutez-vous ? Quelle musique vous ressource et vous apaise ?

Pendant les premiers mois de l’année, j’écoutais beaucoup de Beethoven car, au début de l’année j’ai joué trois cycles complets des symphonies de Beethoven avec l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique, à Barcelone, au Carnegie Hall à New York et à Chicago, et puis… silence. Mais heureusement nous avons enregistré des répétitions à Londres avec mon orchestre, donc il était possible pour moi de faire de petites introductions pour chaque symphonie, que j’ai fait chez moi à la campagne, qui sont disponibles sur Youtube.

Avez-vous pris plaisir à faire ça ?

Enormément de plaisir, et beaucoup de fierté pour l’engagement de l’orchestre, et la fascination que nous avons tous les neufs symphonies de Beethoven, qui restent, malgré les circonstances, toujours présentes et qui nous révèlent encore des choses à découvrir.

Avez-vous découverts de nouvelles musiques, à la saveur de confinement ?

Oui j’ai surtout écouté beaucoup de musique de jazz, que j’adore et que j’ai ignoré pendant beaucoup d’années. J'adore le jazz du Modern Jazz Quartet, de Bill Evans… C’est un peu vieux jeu, mais pour moi cela reste fantastique.