Il était une fois… Rudolf Noureev !

Ou comment Rudolf Noureev est devenu le « seigneur de la danse », l’un des plus influents et charismatiques artistes du XXe siècle.

Il était une fois… Rudolf Noureev !
Rudolf Noureev en répétition au London Coliseum, en 1980., © Getty / Michael Ward

Il bondit sur scène tel un fauve, saute bien plus haut que les autres danseurs, et attire irrésistiblement vers lui toutes les lumières, tous les regards... En 1961, le public parisien découvre Rudolf Noureev, un jeune danseur soviétique qui bouleversera bientôt les codes du ballet et les formes de la danse classique. 

Naissance d’une vocation

Une quinzaine d’années plus tôt, à l’Opéra d’Oufa (URSS). Le jeune Rudik Noureev a 7 ans, et il assiste pour la première fois à un spectacle de danse, aux côtés de sa mère et de ses sœurs. Il s’agit d’une oeuvre patriotique, intitulée Le chant des cigognes. Rien de bien commun avec les grands ballets classiques qui vont nourrir sa passion mais, déjà, le choc est intense. Il s’agit pour lui d’une révélation. 

Or la famille Noureev est loin de rouler sur l’or et le père, Hamit, préférerait voir son fils unique arpenter les forêts, fusil à la main, sauf que plus rien d’autre ne compte que la danse pour Rudolf. Il travaille déjà quotidiennement sa souplesse, ses dégagés, seul ou avec sa professeure, et à 17 ans, le voilà en route pour Leningrad. 

Bye Bye Kirov

Noureev fait ses classes au très prestigieux ballet du Kirov de Leningrad, et n’attend pas d’être à Paris ou à Londres pour briller. Car déjà en URSS, sa présence et son charisme fascinent le public, et le jeune danseur aurait pu se contenter de ce succès. 

Rudolf Noureev en 1955, à Moscou.
Rudolf Noureev en 1955, à Moscou., © AFP / Farabola/Leemage

Noureev rêve d’ailleurs, aspire à d’autres scènes, d’autres spectateurs... Et alors que s'achève la série de représentations du Kirov à Paris, le jeune homme n'est pas du voyage retour. Conseillé et soutenu par quelques récentes rencontres parisiennes, il demande l’asile politique et échappe à l’emprise du régime soviétique. Si la presse française l’érige aussitôt en symbole de liberté, lui reste avant tout guidé par son ambition, son irrésistible envie de danser. 

À la conquête de l’Ouest

A Paris, Londres ou New York, Rudolf Noureev fait sensation. Et pourtant il ne possède pas le physique traditionnel d’un danseur de ballet : Rudolf est plus petit, plus tassé que ses homologues. Mais la fulgurance de ses sauts possède des effets magnétiques. Il semble élastique, possédé, interprétant avec la même fougue chacun des rôles qui lui est confié. 

L’Opéra de Paris l’invite régulièrement en ses murs. Le Royal Ballet de Londres lui ouvre ses portes dès 1962, suivi de près par l’Opéra de Vienne ou le Metropolitan Opera de New York. Les fans se bousculent aux aéroports, à la sortie des théâtres. Rudolf Noureev est un « seigneur de la danse » côté français et une « pop star dancer » outre-Manche. On le retrouve même en Une des journaux, chose peu commune pour un danseur classique. 

On ne peut pas plaire à tout le monde

Mais le cas Noureev divise autant qu’il fascine. Si ses plus féroces détracteurs reconnaissent sa présence scénique, son insoumission dérange. Noureev se permet mille et une variations dans les chorégraphies, il modifie les costumes, les entrées en scène, fait des caprices ou des colères… Dans cet univers empli de codes et de traditions qu’est la danse classique, ce comportement dérange. 

Certains chorégraphes redoutent même de travailler avec lui, que ce soit vis-à-vis de son caractère ou de ses prises d’initiative scéniques. George Balanchine, auquel Noureev voue un véritable culte, ne se montre pas intéressé par son style, son esthétique classique… 

Et pourtant le Noureev indomptable nouera quelques alliances, entrera parfois en parfaite symbiose avec d’autres artistes tels que la danseuse britannique Margot Fonteyn, qui sera sa partenaire de scène pendant près de 20 ans.

Margot Fonteyn et Rudolf Noureev en 1969, dansant 'Pelléas et Mélisande' sur la scène du  Covent Garden de Londres.
Margot Fonteyn et Rudolf Noureev en 1969, dansant 'Pelléas et Mélisande' sur la scène du Covent Garden de Londres., © Getty / Victor Blackman

Le troisième sexe 

Sur scène, Noureev s’autorise tout, y compris la sensualité et la douceur d’ordinaire réservées aux interprètes féminines. C’est l’une des caractéristiques de son style, et l’une des principales évolutions qu’il apportera au monde de la danse : encourager les danseurs (masculins) à s’épanouir dans l’expressivité, proposer aux femmes de faire usage de leur force pour, finalement, confondre les genres.  

Dans chacun des ballets auquel il participe, Noureev se permet des ajouts, des variations. L’idée est bien entendu de se mettre lui en valeur, ses sauts, ses pirouettes, mais il lui tient aussi à cœur de développer et complexifier les personnages masculins, jusque-là bien souvent restreints à des rôles de porteurs, de faire-valoir, en particulier dans les grands ballets classiques. 

En 1979, à New York, Noureev reprend le rôle du Faune créé en 1912 à Paris par Vaslav Nijinski, danseur russe installé à Paris et membre de la compagnie des Ballets Russes.
En 1979, à New York, Noureev reprend le rôle du Faune créé en 1912 à Paris par Vaslav Nijinski, danseur russe installé à Paris et membre de la compagnie des Ballets Russes., © Getty / Bettmann

Noureev, entre tradition et modernité 

Non seulement Rudolf Noureev s’illustre en tant qu’interprète dans les rôles de Siegfried (Le Lac des Cygnes) ou Basilio (Don Quichotte), mais il se fait aussi nouvel ambassadeur de ce répertoire romantique, répertoire jusque-là peu populaire en Europe occidentale. 

Les chorégraphies que va faire revivre Noureev sont celles de Marius Petipa, incontournable maître de ballet du XIXe siècle russe. A Saint Pétersbourg, Petipa a créé des grandes fresques chorégraphiques sur les musiques de Piotr Ilitch Tchaïkovski : Casse Noisette, Le Lac des Cygnes, La Belle au Bois Dormant. Avec actes blancs, poésie, féerie, le chorégraphe décline dans ses ballets tous les ingrédients du romantisme.

Ces mêmes ingrédients, Rudolf Noureev les conserve, mais en leur ajoutant une profondeur psychologique, voire psychanalytique. Le prince Siegfried du Lac des Cygnes se transforme ainsi en jeune homme troublé, en quête de son identité sexuelle, la petite Clara de Casse-Noisette rêve qu’elle ose se confronter à ses propres parents… Depuis l’âge de 25 ans et jusqu’à ces derniers moments en coulisses (il crée une version de La Bayadère seulement quelques mois avant sa mort, en 1992, à l’Opéra de Paris), Noureev consacre toute une partie de sa vie à faire revivre ces classiques.  

Fidèle à l'héritage de Petipa et aux grands standards du répertoire, Noureev n’en est pas moins intéressé par la création contemporaine. Il collabore ainsi avec les chorégraphes Rudi van Dantzig, Martha Graham, Roland Petit ou encore Maurice Béjart (bien que les relations entre les deux artistes soient particulièrement difficiles). 

Une maison nommée Opéra de Paris

En 1983, Noureev est nommé directeur du Ballet de l’Opéra de Paris. Le défi est immense, les confrontations et disputes avec le corps de ballet vont être nombreuses, mais pendant la décennie 1980, Noureev contribue largement à la popularité grandissante de l’institution parisienne. 

Au sein du Palais Garnier, Noureev est comme un chat sauvage dans un salon de thé, mais l’étonnant assemblage porte néanmoins ses fruits. Le directeur met en lumière une nouvelle génération de danseurs - parmi lesquels Sylvie Guillem, Manuel Legris, Elisabeth Platel, Laurent Hilaire…  - il fait entrer les danses anciennes (dites baroques) au répertoire de l’Opéra de Paris, laisse la part belle aux créations contemporaines, et met en scène, évidemment, ses propres chorégraphies. 

Noureev, sur le toit du Palais Garnier, en 1979.
Noureev, sur le toit du Palais Garnier, en 1979., © Getty / Michele Brabo /Leemage

Aujourd’hui encore, vingt-cinq ans après sa mort, l’Opéra de Paris continue à faire vivre et programmer les œuvres de son ancien directeur de ballet. Rien que sur la saison 2018-2019, deux des chorégraphies de Noureev étaient ainsi à l'affiche : Cendrillon, et Le Lac des Cygnes

Prima la musica !

Lorsqu’il travaille pour un ballet, Rudolf Noureev en étudie la partition, cherche à comprendre l’ambition musicale du compositeur. En tant que chorégraphe, aussi, il s’attache à développer une conception musicale de la danse. Certains lui reprocheront de ne pas respecter la mesure, lui se défendra en indiquant qu’il calque la progression des mouvements sur le phrasé musical. 

Noureev se plait aussi à raconter comment, enfant, il collait son oreille au poste de radio pour écouter les œuvres de Tchaïkovski ou Mozart. Au cours de ses années d’études à Moscou, il développe considérablement ses connaissance musicales, et se prend notamment de passion pour la musique de Jean-Sébastien Bach

Rudolf Noureev au piano, en 1962.
Rudolf Noureev au piano, en 1962., © Getty / Jack Mitchell

Le danseur joue du piano, possède différents (et onéreux) clavecins. A compter des années 1990, il fait même ses premiers pas en tant que chef d'orchestre, dirigeant quelques œuvres de Mozart, Tchaïkovski ou Stravinski. L'une de ses toutes dernières apparitions scéniques se fait ainsi au pupitre de chef, en juillet 1992, à l'Université Berkeley de San Francisco. 

Cette même année 1992, Noureev aurait voulu diriger la création de sa version du ballet La Bayadère, à l'Opéra de Paris. Mais la maladie finit par prendre le dessus, et l'on verra le chorégraphe en loge, côté public. Quelques mois plus tard, le 6 janvier 1993, Rudolf Noureev s'éteint à l'âge de 54 ans.