Pina Bausch, raconter l’humain par la danse

Il y a 10 ans disparaissait Pina Bausch, l’une des plus importantes danseuses et chorégraphes du XXe siècle.

Pina Bausch, raconter l’humain par la danse
Pina Bausch à Hambourg, en 1983. , © Getty / VIRGINIA/ullstein bild

« A vous de trouver » répondait-elle lorsqu’on l’interrogeait sur le sens de ses spectacles. Disparue le 30 juin 2009, Pina Bausch a été l’une des plus importantes figures artistiques du XXe siècle, ambassadrice de la danse-théâtre dont les chorégraphies ont exploré les diverses émotions humaines, les relations amoureuses et sociales.

Lorsqu’on évoque le nom de Pina Bausch, on pense aussitôt à ces femmes qui se meuvent en robes longues sur scène, à ces hommes en costumes noir qui répètent inlassablement les mêmes gestes, à ces scènes de rires, de cris et de larmes, miroir grossissant de notre vie quotidienne. Derrière ces spectacles intenses : une chorégraphe discrète et mystérieuse, Pina Bausch, qui n’a jamais rien laissé paraître de ses opinions ou de sa vie privée.

« Avec son air aristocratique, tendre et cruel à la fois, mystérieux et familier » (Federico Fellini)

Pina Bausch en 1971, à Berlin.
Pina Bausch en 1971, à Berlin. , © Getty / ullstein bild

« Alors commence la danse »

Il faut imaginer Pina Bausch observant ses danseurs pendant leurs répétitions. Elle fume constamment, a les cheveux bruns coiffés en queue de cheval basse, et porte toujours un même uniforme neutre, androgyne. 

Calme, avec autant de tendresse que de pudeur, Pina Bausch crée une nouvelle forme de ballet, forme dans laquelle les danseurs parlent, crient, interpellent le public, dans laquelle les morphologies ne respectent aucune norme, si ce n’est la diversité. 

« Certaines choses peuvent être dites avec des mots, d’autres avec des mouvements, dira-t-elle en 1999, alors qu’elle vient d’être nommée Docteure honoris causa de l’Université de Bologne. Mais il y a aussi des moments où les mots nous manquent, [...] Alors commence la danse. »

Philippina 

Philippina Bausch naît le 27 juillet 1940 à Solingen, une ville de l’Ouest de l’Allemagne. Ses parents tiennent un café-restaurant et l’une des activités favorites de Philippina est d’observer les clients, d’écouter leurs conversations, cachée sous une table. 

Après des études de danse en Allemagne auprès de Kurt Joos (figure de la danse expressionniste), Philippina Bausch obtient une bourse pour aller étudier à la Juilliard School de New-York. Là, au sein de l’effervescente mégapole américaine, elle découvre une diversité culturelle qui la stimule, l’inspire, et qu’elle aura ensuite à coeur de reproduire au sein-même de sa compagnie en recrutant des danseurs venus des quatre coins du monde. 

Représentation de "Nelken", à Hambourg, en juin 2000.
Représentation de "Nelken", à Hambourg, en juin 2000. , © Getty / ullstein bild

Bienvenue à Wuppertal 

Au début des années 1970, Pina Bausch est déjà une danseuse accomplie : elle s’est produite sur la scène du Metropolitan Opera de New York, a collaboré avec des grands chorégraphes internationaux tels que Paul Taylor, enseigne la danse moderne… 

Mais en 1973, un important virage s’opère dans sa carrière. Pina Bausch est sollicitée par Arno Wüstenhöfer, le directeur du centre artistique de Wuppertal, ville moyenne de l’Ouest de l’Allemagne, près de Cologne. Wüstenhöfer lui donne carte blanche : elle peut diriger sa troupe de danse, recruter elle-même ses interprètes, et créer ses propres oeuvres. 

Premiers pas vers la création 

Entre 1974 et 1978, Pina Bausch monte deux à trois spectacles par an : certains inspirés de son travail avec Kurt Joos, d'autres créés de toute pièce, ou d’autres encore construits sur des oeuvres préexistantes. Avec Iphigénie en Tauride (1974) et Orphée et Eurydice (1975) de Gluck, elle donne ainsi naissance à un nouveau genre : l’opéra-dansé, dans lequel chant et mouvement se complètent, se répondent.  

Mais le cap de la création n’a pas été franchi sans angoisse, sans crainte, et la stratégie de Pina Bausch sera de diriger sans direction : « J’ai simplement osé aller… là où je ne connaissais pas le résultat » explique-t-elle en 2006 face à la caméra de la journaliste Anne Linsel. 

La méthode Pina 

Au début d’une production, Pina Bausch pose des questions à ses danseurs, leur lance des défis : quelles sont les différentes manières de s’asseoir ? Comment danser l’amour ? La souffrance ? Puis elle les laisse improviser, les observe en silence, et choisit un ou plusieurs éléments pour sa chorégraphie. 

Cristiana Morganti, danseuse, chorégraphe, et membre du TanzTheater Pina Bausch entre 1993 et 2014, raconte : « J’adorais cette phase, on était vraiment libres de faire tout ce que l’on voulait. Il y avait pleins de vêtements, d’objets à disposition… À certains moments, on était comme des enfants, on s’amusait, on rigolait comme des fous. »

« Mais il fallait en revanche développer une conscience totale de ce que l’on faisait,  donner un sens à chacun de nos mouvements, poursuit Cristiana Morganti. Parfois on proposait quelque chose, et Pina nous demandait 5 mois plus tard de refaire exactement la même chose, avec les mêmes détails, la même robe, la même coiffure. » 

Essuyer les critiques

Alors qu’une véritable famille est en train de se former côté coulisses, la réception des oeuvres de Pina Bausch, elle, s’avère plus contrastée. Dans les années 1970, à Wuppertal, peu de spectateurs apprécient d'assister à des scènes de silence, de violence, de douleur ou de transe collective. Beaucoup sont ainsi scandalisés par cette forme nouvelle qu’est la danse-théâtre (TanzTheater), laboratoire des émotions humaines. 

Pina Bausch danse dans "Cafe Muller", au Festival d'Avignon de 1995.
Pina Bausch danse dans "Cafe Muller", au Festival d'Avignon de 1995., © Getty / David Lefranc

« Quand elle a commencé à faire du TanzTheater à Wuppertal, raconte Cristiana Morganti, le public était en colère. Elle devait parfois rester enfermée jusqu’à 3 heures du matin dans le théâtre, avec le directeur et le scénographe, parce que certains spectateurs furieux l’attendaient dehors ! Ils détestaient, ils avaient honte de ce qu’elle faisait. Et Pina en souffrait beaucoup. »

La reconnaissance 

« Au début des années 1980, Pina a commencé à aller à l’étranger où elle a eu ce succès phénoménal, retrace Cristiana Morganti. Et là, à Wuppertal, ils ont commencé à se dire que peut-être ils avaient une artiste un peu spéciale ! Maintenant, elle est adorée à Wuppertal. »

C’est au-delà des frontières allemandes, et notamment à Paris, au Théâtre de la Ville, que Pina Bausch rencontre ses premiers succès critiques, reçoit ses premières éloges. Les spectacles se jouent à guichet fermé, les invitations se multiplient, et des oeuvres telles que Le Sacre du Printemps (1975), Café Müller (1978), Kontakthof (1978) ou Nelken (1982) font définitivement date dans l’histoire de la danse. 

Entre deux extrêmes

« Quand on entrait dans la compagnie de Pina, se souvient Cristiana Morganti, on sentait assez vite que l’on faisait partie de quelque chose de spécial. Qu’on était en train de vivre quelque chose d’unique… Mais à un certain prix !  Pina travaillait avec des horaires impossibles, elle nous demandait d’aller au-delà de nos limites… Et elle était souvent imprévisible ! » 

L’oeuvre de Pina Bausch repose sur la tension, l’oscillation permanente entre banalité et exceptionnel, entre tendresse et violence. Sur scène, la chorégraphe veut montrer des personnes ‘normales’, tout en révélant leur plus profonde intimité, leurs souffrances et combats intérieurs. 

« Les choses les plus belles sont dans la plupart des cas entièrement cachées, disait Pina Bausch dans son discours donné à l’Université de Bologne, en 1999. C’est pourquoi j’aime travailler avec des danseurs qui ont une certaine timidité, de la pudeur, et qui ne s’exposent pas facilement. [...] La pudeur garantit que si quelqu’un montre quelque chose de très petit, cela est vraiment quelque chose de spécial et qu’on le perçoive comme tel. »

Perpétuelles interrogations

Pina Bausch répond aux questions par des questions, y compris au sujet de ses oeuvres. Ainsi lorsqu’on l’interroge sur le sens de Café Müller ou de Kontakthof, elle affirme ne pas à avoir de message à délivrer, encourage la subjectivité des spectateurs. 

Au fur et à mesure des années, elle élargit cependant son spectre de questionnements, quitte la sphère des émotions intimes pour celle de la culture, de la société. Ses spectacles se font plus lumineux, et ses voyages l’encouragent à mettre en scène d’autres décors, d’autres traditions : la Sicile dans Palermo Palermo (1989), la Turquie dans Nefés (2003), le Japon dans Ten Shi (2004),la Chine dans Le Laveur de Vitres (2000) ... 

"Le Laveur de Vitres", inspirée par un séjour à Hong-Kong et créé en juillet 2000 au Festival d'Avignon.
"Le Laveur de Vitres", inspirée par un séjour à Hong-Kong et créé en juillet 2000 au Festival d'Avignon., © Getty / Sergio Gaudenti/Sygma via

« Elle a beaucoup changé, se souvient Cristiana Morganti. A la fin, elle nous disait que les gens souffraient déjà assez dans la vie, et qu’ils n’avaient pas besoin de souffrir, en plus, en allant au théâtre ! » Aussi lorsque Pina Bausch et sa compagnie s’installent au Théâtre de la Ville de Paris en 2007 pour y recréer Bandonéon, une pièce particulièrement étirée en longueur, la chorégraphe remet en cause le rythme du spectacle qu’elle avait créé 27 ans plus tôt. 

« En 2007, elle sentait que le spectacle avait des faiblesses. Elle-même ne supportait plus certains timings extrêmement longs. Elle hésitait à changer certains éléments, elle avait ce conflit intérieur, mais Dominique Mercy [ndrl : danseur emblématique de la compagnie] l’a encouragé à garder le spectacle tel quel, fidèle à sa première version… » 

Nouveaux horizons 

Tout au long des années 1980 à 2000, Pina Bausch et sa quarantaine de danseurs multiplient les résidences artistiques à travers le monde : Budapest, Palerme, Hong-Kong, Istanbul, Tokyo, Madrid, Séoul, Calcutta… Et c’est une artiste soucieuse d’éviter les provocations qui se révèle à travers ces voyages : « Quand on a fait des coproductions en Asie, en Inde par exemple, elle était très attentive à la manière dont nous étions habillés pour ne pas manquer de respect à la culture, à la religion » fait remarquer Cristiana Morganti. 

Car Pina Bausch n’a jamais été habitée par la volonté de déranger ou de mettre mal à l’aise. Elle cherche avant tout à mettre en scène le monde qui l’entoure : « Il ne s’agit pas d’un art, ni même d’un simple savoir-faire. Il s’agit de la vie, et donc de trouver un langage pour la vie », explique-t-elle, en 1999, à l’Université de Bologne. 

Pina Bausch en 2007, à Berlin.
Pina Bausch en 2007, à Berlin. , © AFP / Barbara Sax

Dix ans après sa mort, sa compagnie TanzTheater Wuppertal lui subsiste, et continue à jouer ses oeuvres. « Par moment, je sais que ce n’est plus la même chose sans elle, sans sa direction, reconnaît Cristiana Morganti, qui ne danse plus avec la compagnie depuis 2014. Mais c’est vrai que la plupart des spectacles ont une telle force, leur construction est tellement géniale, que je me dis qu’il faut quand même continuer à faire ces spectacles. »