L’Orphenica Lyra : petite histoire d’un grand recueil musical

Le Siècle d’Or espagnol ? Don Quichotte de Cervantes pour la littérature, Les Ménines de Velázquez pour la peinture... et en musique ? L’Orphényca Lyra, de Miguel de Fuenllana !

L’Orphenica Lyra : petite histoire d’un grand recueil musical
Les musiciens, tableau de Diego Velazquez (1599-1660)., © Getty

Espagne, XVIe siècle. Depuis la fin de la présence maure en Andalousie (Reconquista) et la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb, le royaume espagnol connaît un développement économique et culturel sans précédent. On parle ainsi de Siglo d’oro, le Siècle d’or de la péninsule ibérique.

L’Orphenica Lyra est l’un des principaux témoignages de la création musicale de cette époque. Il s’agit d’un recueil musical publié en 1554 à Séville, dans lequel le compositeur Miguel de Fuenllana a rassemblé 188 pièces pour vihuela.

La vihuela ? Un instrument spécifique à la péninsule ibérique (¡olé!), à mi-chemin entre le luth et la guitare. Doté d’un fond plat, la vihuela possède six paires de cordes que le musicien peut faire sonner à l’aide d’un archet (vihuela de arco), pincer avec une plume (vihuela de péňola) ou avec la main (vihuela de mano), cette dernière étant la forme de jeu la plus répandue.

Ceci est une vihuela espagnole.
Ceci est une vihuela espagnole., © gallica.bnf.fr

Un ancêtre des ‘méthodes instrumentales’

Au XVIe siècle, les idées humanistes règnent sur l’art et la création. Intellectuels et artistes s’inspirent des écrits théoriques hérités de la Grèce antique. Le musicien travaille ainsi pour sa propre progression, pour développer son savoir et « élever son âme », selon la pensée du philosophe Platon.

C’est dans cette optique humaniste que l'ouvrage de Miguel de Fuenllana débute par plusieurs pages pédagogiques, pages dans lesquelles l'auteur explique en détails comment se joue la vihuela et comment se lisent les tablatures de son recueil.

Le titre même de l'ouvrage, Orphenica Lyra, fait référence à la lyre d'Orphée, héros musicien de la mythologie grecque (ici représenté sur une mosaïque romaine du IIIe siècle après JC).
Le titre même de l'ouvrage, Orphenica Lyra, fait référence à la lyre d'Orphée, héros musicien de la mythologie grecque (ici représenté sur une mosaïque romaine du IIIe siècle après JC)., © Getty

Cette ambition éducative n’est pas propre à l’Orphenica Lyra, car chacun des sept livres de pièces pour vihuela publiés au XVIe siècle est introduit par des références aux théories des philosophes grecs et latins.

L’humanisme de la Renaissance aspire à la ‘vulgarisation’, au partage des savoirs. Un idéal qu’illustre bien l’Orphenica Lyra puisque ses pages pédagogiques permettent à n’importe quel musicien, même débutant, de s’essayer à la vihuela.

L’accessibilité des recueils pour vihuela aux apprentis musiciens est également favorisé par le type de notation musicale adopté : la tablature. Ce ne sont pas les notes qui sont indiquées, leur hauteur et leur durée, mais le moyen technique permettant de les faire entendre.

Sur les tablatures de l'Orphenica Lyra, les six lignes assemblées représentent les six paires de cordes de la vihuela, les chiffres et symboles inscrits sur ces lignes indiquent avec quel doigt pincer chaque corde. Rythme et parole sont au-dessus.
Sur les tablatures de l'Orphenica Lyra, les six lignes assemblées représentent les six paires de cordes de la vihuela, les chiffres et symboles inscrits sur ces lignes indiquent avec quel doigt pincer chaque corde. Rythme et parole sont au-dessus.

Un témoignage des musiques de la Renaissance

Les deux tiers des pièces de l’Orphenica Lya sont en fait des retranscriptions d’œuvres polyphoniques (œuvres à plusieurs voix) composées par quelques uns des plus grands musiciens de la Renaissance : le franco-flamand Josquin Desprez, l’Italien Costanzo Festa, l’Espagnol Cristóbal de Morales, et bien d’autres…

Les pièces qui ne sont pas des retranscriptions sont des compositions originales de l’auteur, Miguel de Fuenllana. Et il est intéressant de noter que toutes ces compositions sont strictement instrumentales.

Jusqu’alors, on ne composait pas ou très peu pour les instruments. La musique était principalement vocale. Mais à la Renaissance, un répertoire ‘non chanté’ se développe peu à peu, avec pour vocation la mise en valeur du jeu instrumental. Et déjà, les espagnols ont une préférence pour les instruments à cordes pincées... ce qui n’est pas sans annoncer le règne de la fameuse guitarra sur leur répertoire musical.