Hildegard von Bingen : 10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur la compositrice du 12e siècle

Compositrice, abbesse, guérisseuse, visionnaire, poétesse et prophétesse, Hildegard von Bingen est une importante figure du XIIe siècle dont les écrits et les partitions ont survécu jusqu’à nos jours.

Hildegard von Bingen : 10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur la compositrice du 12e siècle
Hildegard von Bingen représentée sur un vitrail de l'Abbaye Sainte-Hildegarde d'Eibingen, © Getty / Heritage Images

En 2012, Hildegard von Bingen est canonisée par le pape Benoît XVI et nommée, cette même année, docteur de l’Église (seules quatre femmes possèdent ce titre). Pourquoi, près de neuf siècles après sa mort, l’abbesse a-t-elle reçu une telle attention ? La réponse se trouve dans son histoire, ses ouvrages et ses partitions… 

Un trésor de sagesse, de connaissance et de modernité font d’Hildegard von Bingen une source d’inspiration infinie et un sujet parfait pour les hagiographes (biographes des saints), historiens et historiennes mais aussi pour les musicologues. Parmi tout ce qui a été dit ou écrit sur la musicienne, voici 10 (petites) choses puisées ici et là, que vous ne savez (peut-être) pas sur cet important personnage du XIIe siècle.  

Elle a des visions

Dès son plus jeune âge (environ 3 ans), Hildegard von Bingen a des visions. Elle entend des voix, ne contrôle plus ses paroles ni ses gestes l’espace d’un instant et voit de la lumière avant de revenir à la réalité. 

Enfant, quand Hildegard évoque ses visions, personne ne veut l'entendre ; et ce n'est que passé l'âge de 40 ans qu'elle pourra finalement se libérer de ce poids. L’abbesse reçoit alors un ordre divin : « Fais connaître les prodiges que tu vis, mets-les par écrit, et parle ». Réceptive à ces paroles célestes, elle raconte ses visions dans un ouvrage : le Scivias, qu’elle mettra en musique par la suite (Ordo Virtutum).

Naturopathe avant l’heure

La santé fragile de la religieuse l’oblige à trouver des remèdes. Et c’est dans la nature qu’elle puise son inspiration : plantes, fruits, animaux, pierres… Elle répertorie le tout dans un autre de ses ouvrages : Le livre des subtilités des créatures divines. Chaque élément est présenté comme plutôt froid ou chaud, puis ses vertus sont exposées. 

Prenons un exemple avec l’oignon. Voici ce que la guérisseuse raconte :

L’oignon n’a pas une bonne chaleur mais une humidité pénétrante; il pousse grâce à la rosée qui apparaît au point du jour, c’est à dire quand les forces de la rosée se sont déjà dissipées. Si on le mange cru, il est dangereux et vénéneux, tout comme le suc des plantes nuisibles; cuit, il est bon à manger, car le feu détruit tout ce qu’il contient de nocif. Et il est bon, cuit, pour ceux qui ont des maladies des yeux ou de la fièvre, ou sont atteints de goutte. Pour ceux qui ont l’estomac malade, il cause des douleurs aussi bien cuit que cru, car il est empli d’humidité. 

Cet ouvrage, étudié au XXe siècle par des scientifiques et spécialistes de la médecine, manque de précisions, notamment sur les quantités utilisées pour certaines recettes. Malgré tout, certains bienfaits énumérés par la guérisseuse sont avérés. A vous maintenant de les tester… 

Il existe des instituts hildegardiens

Quand les écrits et l’histoire d’Hildegard von Bingen ressurgissent dans les années 80 après des siècles de silence, on s’empare de sa musique mais aussi de son côté naturopathe avant l’heure. Les recettes traduites font le tour du monde et vont créer des adeptes de l’abbesse. De nombreux centres dits hildegardiens sont créés. 

Ces instituts proposent de suivre les principes de santé de la religieuse pour se soigner et prendre soin de soi. Cela passe par la musique, les plantes mais aussi l’alimentation à base de stages, formations et séjours, en France ou ailleurs. Mais suivre les préceptes d’Hildegard von Bingen ont un coût, souvent très élevé. 

Femme politique

Si l’enseignement d’Hildegard von Bingen a survécu, c’est parce que son nom est déjà célèbre de son vivant, au XIIe siècle. Elle exerce au sein des puissances ecclésiastiques un réel pouvoir et obtient, peu après la publication de son Scivias, l’autorisation de créer son propre couvent. 

De nombreuses lettres (plus de 300 retrouvées) attestent des liens que la religieuse entretenait avec les puissants de l’Eglise : moines, prêtres, évêques, papes... Mais plus qu’une simple interlocutrice, Hildegard von Bingen était leur conseillère. Elle n’hésitait pas à se mettre en colère contre des décisions papales ou à donner son avis sur les grandes affaires en cours. 

L’abbesse correspondait aussi avec l’aristocratie de l’époque, allant jusqu’à échanger avec Henri II d’Angleterre, sa femme Aliénor d'Aquitaine ou encore l’Empereur Frédéric Barberousse. 

Hildegard von Bingen dictant ses visions en présence de son secrétaire, le moine Volmar.
Hildegard von Bingen dictant ses visions en présence de son secrétaire, le moine Volmar. , © Getty / Heritage Images

Luxe, calme et volupté

Dans son couvent, Hildegard von Bingen impose des règles originales, comme celle concernant les tenues des religieuses pendant les jours de fête... Une supérieure qui se plaignait de ce comportement luxueux et déplacé raconte : 

« Les nonnes chantent des psaumes debout dans le choeur, les cheveux déliées, et parées de voiles de soie blanche éclatants dont le bord touche le sol. Elles ont sur la tête une couronne dorée où sont harmonieusement incrustées des croix sur les côtés et sur la nuque, et une image de l’Agneau sur le front. On dit aussi que les soeurs ont à leurs doigts des anneaux d’or. » 

Ce à quoi répondait Hildegard von Bingen que, comme la mariée qui se présente à son époux, la religieuse doit se parer pour se montrer devant le Christ. 

Polémiques au couvent

Autre polémique qui sévit dans le couvent d’Hildegard von Bingen : l’abbesse n’accepte que les jeunes filles issues de l’aristocratie. Une exclusion envers les personnes défavorisées peu charitable au vu de certaines autorités religieuses…  

On lui reproche par ailleurs l’utilisation systématique du chant, de la musique, pour ses services religieux. Or l’emploi des instruments de musique pendant les cultes n’est pas toléré à cette époque par les instances catholiques. A souligner aussi que cette animation musicale était assurée par des religieuses, or les femmes aux Moyen Âge ne sont pas autorisées à chanter dans les églises. Pour les nonnes, les règles pouvaient être enfreintes, mais pas dans tous les monastères et couvents. 

Face à ces accusations, la réponse d’Hildegard von Bingen est sans appel : « Dieu doit être loué avec tous les instruments de musique que les hommes sensés et ingénieux ont inventé ». 

L’Ordo virtutum

A cette époque, la notation musicale est sommaire : pas d’indication de tempo, d’intention, ou même de dynamique. Les partitions qu’il nous reste d’Hildegard von Bingen peuvent donc être interprétées de manière complètement différente. Malgré cette lacune, l’oeuvre de la compositrice reste virtuose, puissante et intelligente. Il faut croire que parmi ses religieuses, certaines avaient un réel don pour le chant tant certains passages sont très difficiles, notamment dans l’ambitus exigé par l’abbesse. 

Outre ses plus de 70 oeuvres sacrées destinées aux offices, Hildegard von Bingen s’est aussi inspirée de son Scivias pour mettre en musique à la fois ses visions, mais surtout un triptyque religieux entre l’âme humaine, les vertus et le diable. Cette oeuvre singulière, novatrice et proche du drame liturgique, s'intitule l’Ordo Virtutum. 

Poétesse de l’érotisme

Inspirée par les arts, la compositrice ne s’arrête pas à l’écriture musicale puisqu’elle écrit aussi des poèmes. Mais, encore une fois, l’abbesse ne se contente pas de fades poésies à la gloire de Dieu, elle insère dans ses textes tout un vocabulaire érotique. 

C’est la première dans la poésie occidentale à emprunter des mots puisés à l’amour courtois (manière de séduire, d’aimer au Moyen Âge) comme le souligne Arnaud de La Croix dans cette émission de France Culture en citant un de ses poèmes à la vierge : 

Ô toi, la plus belle et la plus suave,
Combien Dieu s'est plu avec toi   
Lorsqu'il a placé en toi l'étreinte de sa chaleur   
Et qu'ainsi tu as nourri Son Fils   
Ton ventre s'est réjoui   
Quand tu as fait retentir toute la symphonie des cieux,   
Car, ô Vierge, tu as porté le Fils de Dieu   
Et ta pureté a resplendi en Dieu.

Le corps féminin à la loupe

Autre grande modernité dans l’oeuvre d’Hildegard von Bingen : sa réflexion sur les corps humains, sur la psychologie et la sexualité. Pour expliquer la fécondité, sujet qui fait encore débat à cette époque puisqu’on ne sait pas encore qui des organes de l’homme ou de la femme participent à la conception du futur enfant, elle parle de « semence masculine » et d’ « écume féminine » dans son Causae et Curae, livre de médecine.

Schéma de l'Univers par Hildegard von Bingen
Schéma de l'Univers par Hildegard von Bingen, © Getty / Universal History Archive

Plus intéressant encore, son regard sur le corps féminin et ses souffrances liées à l’accouchement, aux règles, aux cycles… Pour y remédier, elle publie des recettes censées apaiser les douleurs des femmes. Sujet qu’elle prend très au sérieux et étudie de manière tout à fait moderne. En témoignent ses écrits sur les règles : 

« Pendant le cycle menstruel, elles perdent beaucoup de sang et sont infertiles car elles ont un ventre faible et fragile. Elle ne peuvent donc ni recevoir, retenir, ni garder au chaud la semence de l’homme. Mais elles sont en meilleure santé, plus puissantes et plus heureuses sans compagnon car avec, elles tombent plus facilement malades après avoir eu une relation avec leur mari. Les hommes les évitent car elles ne leur parlent pas gentiment, et les hommes les aiment un peu moins. »

Ce texte est extrait d’une sorte de classement qu’Hildegard von Bingen a établi sur les hommes et les femmes en fonction de leur personnalité et de leur sexualité. Ci-dessus, elle décrit la « femme mélancolique ». Son pendant masculin, lui, est « amer, méfiant, dissolu dans ses passions, aussi peu contrôlé qu’un âne dans ses interactions avec les femmes. »

Dernier atout : l’astrologie

Si Hildegard von Bingen s’intéresse autant à la nature, à la médecine et au corps humain, elle ne pouvait pas passer à côté d’un autre élément rempli de mystères, questionnements et parfois de réponses : le ciel. Dans un de ses traités astrologiques, elle expose une méthodologie pour déterminer le caractère d’un enfant en fonction du jour de sa conception.

Le même principe qu’un horoscope, mais la différence, comme le souligne Laurence Moulinier dans ses travaux, repose sur le fait qu’elle fait ses calculs non pas à partir du jour de naissance, mais à partir de celui de la conception, et peut ainsi décliner des personnalités selon les 30 jours lunaires.