La France a-t-elle fini de bouder Hector Berlioz ?

Le compositeur français Hector Berlioz était notoirement ignoré par le public français de son vivant. Mais depuis sa mort en 1869, la France redécouvre peu à peu les talents de ce compositeur trop longtemps mal-aimé.

La France a-t-elle fini de bouder Hector Berlioz ?
La France a-t-elle fini de bouder Hector Berlioz ?, © Getty / Michael Nicholson

Figure majeure du romantisme, le compositeur  Hector Berlioz (1803-1869) a pu souffrir, de son vivant, d'un manque d'estime et de reconnaissance de la part du public français, qui jugeait sa musique extravagante ou trop excessive. Qu'en est-il aujourd'hui ? L'image du compositeur mal-aimé a-t-elle traversé les siècles ? Avec l'interprétation régulière de ses œuvres partout à travers le monde, l'intérêt croissant des chefs d'orchestre et, même, un festival Berlioz créé il y a 25 ans dans sa ville natale de la Côte Saint-André, il semblerait bel et bien que le nom d'Hector Berlioz ait reconquis toutes ses lettres de noblesse. 

La France, ce « drôle de pays »

« Où diable le bon Dieu avait-il la tête quand il m’a fait naître en ce plaisant pays de France ?... Et pourtant je l’aime ce drôle de pays, dès que je parviens à oublier l’art… » (Hector Berlioz, Mémoires, 1870)

Malgré le succès de la Symphonie Fantastique en 1830, la musique de Berlioz est loin de faire l'unanimité du vivant de son compositeur, du moins en France : sa Damnation de Faust à l’Opéra-Comique en 1845 est un échec, La Nonne sanglante est rejetée par l’Opéra de Paris en 1847. Afin de mettre fin à sa mauvaise réputation, Berlioz dirige en 1850 The Shepherd’s Farewell, une oeuvre qu'il a lui-même composée et signée du faux nom de 'Pierre Ducré'. Comble du comble, ce mystérieux Ducré reçoit toutes les faveurs de la presse, certaines voix conseillant même à Berlioz de suivre son exemple : « Ce n’est pas M. Berlioz, en tout cas, qui fera jamais rien de pareil ! », fera remarquer une dame du public.

La musique d'Hector Berlioz dérange visiblement le public français. Libéré des fortes influences germaniques et de la fascination parisienne pour la musique italienne, il exprime une voix musicale atypique  : « la première fois peut-être qu’un grand musicien français ose penser en français ! » affirmera l’écrivain Romain Rolland dans son livre Musiciens d’aujourd’hui (1904).

Au XIXe siècle, cette pensée « française » choque néanmoins le public, et les raisons en sont nombreuses : la préférence du compositeur pour le dramatique, sa défiance vis-à-vis des goûts musicaux de l’époque ou encore sa non-adhésion à la mode musicale française, une musique principalement centrée sur la mélodie. Berlioz se voit ainsi trop vite résumé à ses excentricités et à ses prétendues lacunes stylistiques. 

C'est au-delà des frontières françaises que Berlioz va finalement trouver son public, en Allemagne et en Russie mais surtout de l’autre côté de la Manche : « _Berlioz était un non-conformiste, un 'maverick'. Il dérangeait car il n’appartenait pas à la formation musicale pédagogique traditionnelle et je pense que les Britanniques apprécient ce genre d'esprit, beaucoup plus que les Français ! Mais cela dit, j'ai du mal à croire que Berlioz soit encore boudé aujourd’hui_ ! », explique Douglas Boyd, chef d'orchestre invité à l'édition 2019 du Festival Berlioz.

Pourquoi tant de haine ?

Peu écouté mais beaucoup discuté, Berlioz n'est pas un familier des programmations de salles de spectacle, de son vivant comme dans les années qui suivront sa mort. Les rares diffusions de sa musique au début du XXe siècle ne suffisent pas à faire remonter l’estime du public français. Il n'est pas « ‘chic’ comme Debussy » selon le chef d'orchestre anglais Sir John Eliot Gardiner, invité au Festival Berlioz 2019 :

« Chaque compositeur français a peiné à se faire reconnaître en son pays pendant sa vie, que ce soit Rameau, Berlioz, Debussy, Fauré, Ravel, Dutilleux, Messiaen, ou Chabrier. Et il ne faut pas oublier que Berlioz n’a pas toujours été bien reçu en Angleterre : la première de Benvenuto Cellini à Londres était une catastrophe ! Mais le public anglais et londonien était plus réceptif à la musique de Berlioz. Il y a à mon avis un complexe chez les Français envers la musique française. Je dirais presque que nous les Anglais avons moins de préjugés envers la musique française ! »

Il ne faudrait cependant pas résumer Berlioz à cette seule image du héros désavoué et mal-aimé, image forgée en grande partie par le compositeur lui-même dans ses nombreux écrits. Car il aura aussi eu nombreux admirateurs, et ce, de son vivant, en Angleterre, en Allemagne et en Russie, mais également en France où sa musique influencera d'autres compositeurs tels que Bizet, Mahler, le Groupe des Cinq et même Stravinsky.

Un nouveau regard porté par les chefs

Au fil des années, la perception de la musique de Berlioz a progressivement évolué, faisant l'objet d'une redécouverte initiée principalement en Angleterre, grâce aux efforts de chefs d’orchestre tels que Thomas Beecham, Colin Davis, John Eliot Gardiner, Roger Norrington, ou encore par le biais du biographe David Cairns.

« La perception de Berlioz est heureusement en train de changer, d’évoluer. Quand on pense que Berlioz n’a jamais vu un succès de Benvenuto Cellini dans sa vie, ni Les Troyens, c’est scandaleux ! Donc pour nous il y a une lourde responsabilité pour faire évoluer les choses, de faire rayonner son œuvre. Par exemple, François-Xavier Roth, mon assistant quand j’ai fait les Troyens en 2003, était très sceptique envers Berlioz, et maintenant il est inconditionnellement pour Berlioz : ce n’est pas moi qui l’ai converti, c’est Berlioz ! », explique John Eliot Gardiner.

Afin de dévoiler la magie de la musique Berlioz, dont l'importance se trouve dans l'orchestration et sa distribution, plusieurs orchestres ont notamment recours à des instruments de son époque, tels que François-Xavier Roth et son ensemble Les Siècles, Gardiner et l‘Orchestre Révolutionnaire et Romantique  : « Quelque chose chez Berlioz de remarquable est son oreille pour les timbres orchestraux, et avec les instruments de l’époque, tout est très clair, beaucoup plus net et plus en évidence », explique Gardiner.

Pour Douglas Boyd, l'oeuvre de Berlioz a été trop longtemps perçue comme une musique « riche », et il est désormais nécessaire de repenser non seulement l’ensemble orchestral mais également le travail de direction :

« Il y a eu des confusions dans le passé par ceux qui percevaient dans l’œuvre de Berlioz une musique ‘riche’ et qui pensaient devoir créer un ‘mur de son’ : c’est à ce moment que l’on risque de perdre l’âme de la musique. Il faut voir cela plutôt en termes de ‘libérer le son’. Des chefs tels que Gardiner, Norrington et Colin Davis ont su savamment surmonter cette difficulté afin de ne pas créer une musique grossière. Fondamentalement, j’approche la musique de Berlioz telle la musique de Haydn ou Beethoven, sans oublier les aspects révolutionnaires et audacieux. »

Au-delà de la musique, la figure de Berlioz elle-même est progressivement repensée et exposée sous un nouveau regard, notamment celui de Bruno Messina, biographe et directeur du Festival Berlioz : « Berlioz était un punk !C’était un progressiste, qui rompit avec la musique de son époque pour s’éloigner des académismes français.Il osait tout, c’était un esprit totalement libre », exclame Messina avec enthousiasme.

« C’est un homme à la fois trop remarquable pour être rejeté par mépris, et trop excentrique pour être compris au premier regard » (J. W. Davison, Musical World, 1853). 

Si l'année 2019 commémorait Berlioz, à l'occasion des 150 ans de sa mort, il semblerait ainsi que l'histoire ait finalement donné raison au compositeur et à ses derniers mots prophétiques : « Ah quel talent je vais avoir demain ! Enfin, on va maintenant jouer ma musique ! »