"Ground Zero" de Jean-Marie Pottier - Sélection Prix France Musique des Muses

Sélectionné pour le Prix France Musique des Muses, Jean-Marie Pottier est l’auteur de "Ground Zero : Une histoire musicale du 11 septembre" publié aux Éditions Le Mot et le Reste. Présentation de l'ouvrage, et rencontre avec l'auteur.

"Ground Zero" de Jean-Marie Pottier - Sélection Prix France Musique des Muses
Couverture du livre "Ground Zero : une histoire musicale du 11 septembre" de Jean-Marie Pottier, © Editions "Le Mot et le Reste"

Quelques mots sur Jean-Marie Pottier

Rédacteur en chef de Slate.fr, Jean-Marie Pottier est aussi l’auteur de Indie Pop 1979-1997 et Ground Zero : Une histoire musicale du 11 septembre, deux ouvrages sur la pop culture parus aux éditions Le Mot et le Reste.

Ground Zero : une histoire musicale du 11 septembre

Le 11 septembre 2001, les plus graves attentats terroristes de l’histoire, commis sur la côte est des États-Unis, plongent le monde dans la stupéfaction et le silence. La musique se tait, temporairement. Quand elle revient, c’est tour à tour censurée, édulcorée, pieuse, mais aussi intime, militante, chargée de significations nouvelles – y compris chez certaines œuvres produites avant les attaques, comme si elles les avaient prédites. Du rock au hip-hop, des musiques classiques et savantes au jazz, de Bob Dylan à Steve Reich et de Jay-Z à Radiohead, Ground Zero, une histoire musicale du 11 septembre raconte comment un événement peut frapper de plein fouet la musique puis comment la musique peut essayer de digérer, s’approprier et surmonter cet événement. Un récit qui s’étale sur plus d’une décennie et trouve son prolongement tragique jusqu’à nos jours et les attaques terroristes du 13 novembre 2015 en France.

Trois questions à Jean-Marie Pottier

  • Quelle place occupe ce livre dans votre carrière ?

Ce livre constitue un triple prolongement d'un article assez lointain, d'un autre ouvrage et aussi d'événements récents. En 2010, j'avais écrit pour le magazine en ligne Slate.fr, pour lequel je travaille, un article sur la façon dont la musique (à l'époque, je m'étais essentiellement intéressé au rock et au hip-hop) avait réagi aux attentats du 11 septembre 2001. La façon dont un événement historique peut provoquer des myriades de réactions musicales (c'est également vrai de l'assassinat de John F. Kennedy, de la guerre du Vietnam…) me fascine en effet, car elle raconte à quelle point celle-ci est la bande-son de nos vies, et de notre destin collectif.

Plus récemment, à la rentrée 2015, j'ai publié une anthologie de la pop indépendante britannique, Indie Pop 1979-1997, dans laquelle je chroniquais l'album Violator de Depeche Mode : en me documentant dessus, j'ai découvert un clip tourné en 1990 par le groupe au sommet d'une des tours du World Trade Center , qui m'a fasciné – cette vidéo devait faire très moderne à l'époque, et pourtant le lieu où elle a été tournée a été détruit une décennie plus tard, ce qui fait qu'aujourd'hui, elle ressemble à un vestige très lointain. J'ai alors décidé de me lancer dans ce projet de narrer sur la longueur l'histoire du 11 septembre à travers les musiques qui l'ont racontée.

Deux mois plus tard environ ont eu lieu les attentats du 13 novembre 2015 en région parisienne, qui ont directement frappé le monde de la musique, et m'ont notamment conduit, quelques jours plus tard, à compiler des témoignages de mélomanes sur ce qu'ils avaient ressenti lors de leur premier concert « après ». J'ai alors su que cet événement tragique ne pouvait que faire partie de mon récit, puisqu'il venait une nouvelle fois illustrer ce que Leonard Bernstein avait dit juste après l'assassinat de Kennedy : « Notre réponse à la violence sera d'enregistrer de la musique avec plus d’intensité, plus de beauté et plus de dévouement qu’avant. »

  • Que pensez-vous apporter aux lecteurs ?

J'espère avoir réussi à leur faire ressentir toute la richesse de la façon avec laquelle la musique peut réagir à un événement historique. Une richesse des genres, qui fait qu'un compositeur classique comme John Adams, avec son On the Transmigration of Souls, et des chanteurs de rock, comme Bruce Springsteen par exemple, se retrouvent à partager la même préoccupation, celle de faire résonner les histoires des disparus du 11 septembre afin de préserver leur mémoire. Ou que des œuvres d'un passé assez lointain aussi différentes que This Land Is Your Land de Woody Guthrie et le Orchestral Set No. 2 de Charles Ives sont toutes les deux « convoquées » pour nous raconter quelque chose de l'Amérique après les attentats. Une richesse des types de réactions, aussi, qui fait que la musique a pu réconforter les mélomanes meurtris, chanter les disparus, critiquer la réaction des États-Unis aux attentats, voire « prophétiser » à leur manière la catastrophe à venir… et surtout, que ces attentats se sont infiltrés dans beaucoup d’œuvres, y compris certaines qui, au premier abord, semblaient n'avoir rien à voir avec cet événement.

Une richesse dans le temps, enfin : si le 11 septembre a engendré de nombreuses réactions à chaud, son histoire musicale s'est aussi déployée sur des années, dans toute sa complexité. On s'en rend compte par exemple quand le critique du New YorkerAlex Ross assiste, le 30 avril 2011, à la première de WTC 9-11, une oeuvre en trois parties de Steve Reich et, écrivant son compte-rendu, explique que sa perception a été chamboulée quand il a appris deux jours plus tard la mort d'Oussama Ben Laden. En ce sens, cette « histoire musicale du 11 septembre » est encore en cours, comme l'a montré d'ailleurs la façon dont elle a dramatiquement résonné avec les attentats de Paris.

  • Quels sont vos projets futurs ?

Ce projet-là en est encore à l'état d'ébauche, mais je rêve d'écrire un récit de la saga de l'album Smile des Beach Boys, laissé inachevé en 1967, finalement repris par son créateur Brian Wilson dans un album solo en 2004 puis publié sous forme de coffret des sessions originales en 2011. C'est sans doute une des plus belles auberges espagnoles de l'histoire de la musique populaire, un centre longtemps vide autour duquel sont venues graviter plein de tendances et d'histoires : l'accès du rock à la « respectabilité » (avant même son abandon, un de ses singles avait été adoubé par Leonard Bernstein lors d'une émission de télé), la façon dont la presse musicale façonne et transmet des légendes sur un groupe, l'appropriation d'une musique par des fans (via la mise en circulation de bootlegs, les remix, les théories sur la forme que prendrait ou non la version finale d'une oeuvre…), la « patrimonialisation » du rock (rééditions d'albums anciens, tributes, reprises par des artistes de leurs propres œuvres sur scène…). C'est un peu le non-album le plus célèbre de l'histoire, et il nous permet à la fois de raconter l'histoire des Beach Boys et de l'Amérique, mais aussi de la musique enregistrée dans la seconde moitié du XXe siècle et au début du XXIe.

Propos recueillis par Jean-Maël Thomas dans le cadre d'un projet de tutorat