Farrah El Dibany, entre Dalida et Carmen, entre l’Égypte et la France

La mezzo-soprano Farrah El Dibany est la première chanteuse lyrique égyptienne et arabe à avoir intégré l’académie de l’Opéra de Paris. Récompensée en 2019 par le prix de l’AROP, son parcours est peu commun.

Farrah El Dibany, entre Dalida et Carmen, entre l’Égypte et la France
La « Carmen égyptienne » Farrah El Dibany, © Maxppp / Bernd Settnik

Née à Alexandrie en 1989, Farrah El Dibany est entourée dès son enfance par la musique classique, l’opéra en particulier. Encouragée par des parents mélomanes et un grand-père pianiste, elle est d’abord initiée au piano. Inscrite à l’école allemande d’Alexandrie, elle y poursuit une formation musicale et chante dans la chorale de son école. Sa voix d’alto est rapidement remarquée par un professeur allemand, qui lui conseille de poursuivre une formation de chanteuse lyrique.

Sous la tutelle de la grande soprano égyptienne Nevine Alouba, la voix de Farral El Dibany fleurit et atteint les aigus d’une mezzo-soprano. Installée en Allemagne en 2010, elle intègre l’Académie de musique Hanns-Eisler à Berlin tout en poursuivant des études d’architecture. Diplômée en 2014, la chanteuse architecte décide de se consacrer pleinement au chant lyrique par un Master à l’Université des arts de Berlin. 

C’est en 2015 que Farrah El Dibany fait la connaissance d’une oeuvre dont l’impact sur sa carrière sera incommensurable : la sulfureuse Carmen de Bizet au Neuköllner Oper de Berlin. Un rôle qu’elle incarne ensuite à de nombreuses reprises, Farrah El Dibany se voit surnommée la « Carmen égyptienne », une image qui ne semble pas la déranger, bien au contraire : « Je n'ai pas peur d'être associée à un rôle précis car si, en tant qu'artiste, on sent qu’on n’a pas encore terminé avec un rôle, pourquoi ne pas continuer ? [...] Chaque fois que j’incarne ce rôle, c'est une nouvelle expérience, je le redécouvre : une nouvelle Carmen, et une nouvelle Farrah. »

Installée en Europe pour parfaire sa technique vocale, l’Egyptienne se voit contrainte d’adapter à l’art lyrique occidental sa voix naturellement influencée par sa culture orientale : « Quand on chante de l'opéra, il faut attaquer la note et non venir par en dessous. Pour la musique orientale et même la musique pop par contre, on commence souvent en dessous et on fait comme un portamento inversé. Ce n'était pas facile de changer ça car cela me vient naturellement […] Quand je chante avec beaucoup d’émotion cela revient de temps en temps, mais légèrement. » 

Une contrainte mais aussi un atout, la voix chaleureuse et veloutée de la mezzo est unique : « je ne peux pas dire que j'ai changé la couleur ou le style de ma voix. J'ai adapté mon style de chant oui, mais la couleur de ma voix est restée la même, et je pense que c'est d’abord cela que l’on entend dans ma voix. »

Reçue à l’Académie de l’Opéra de Paris en septembre 2016, un rêve inespéré pour la jeune mezzo, elle sera la première chanteuse lyrique égyptienne et arabe à franchir le seuil de l'institution. En 2019, elle devient également la première de son pays à recevoir le prix de l’AROP (l'Association pour le Rayonnement de l'Opéra national de Paris).

L’opéra en Égypte

Adoubée en France par l’Opéra de Paris, Farrah El Dibany a définitivement acquis sa place dans le monde de l’opéra. Si sa carrière semble s’enraciner en Europe, et plus précisément en France, la chanteuse lyrique n’oublie pas sa terre natale d’Égypte. Elle espère encourager le rayonnement de l’opéra et contribuer à une renaissance de l’art lyrique occidental dans son pays : « J’essaie d'encourager les jeunes à découvrir l'opéra parce que je pense que cet art est très enrichissant, c'est un mélange entre le chant, le théâtre, la danse et la musique. Il y a tout dans l'opéra. » 

Premier pays sur le continent africain à construire une salle d’opéra, dans laquelle fut créé Aïda de Giuseppe Verdi le 24 décembre 1871, l’Égypte tient une place de choix dans l’histoire de l’opéra au Moyen-Orient. Le pays prévoit entre 2020 et 2022 une salle de 2 500 places située dans sa nouvelle capitale administrative. Preuve de cet intérêt pour l’art lyrique, Farrah El Dibany s’est vue honorée et décorée en juillet 2019 par le président Abdel Fattah Al-Sissi lors du 7e Forum National des Jeunes, et récompensée en novembre 2019 par le tout premier prix Hassan Kamy, créé en l’honneur du ténor et comédien égyptien décédé en 2018 : 

« Je sens qu'il y a un mouvement en ce moment vers l'opéra. [...] J'ai reçu beaucoup de messages de jeunes égyptiens qui me disent : ‘On admire beaucoup ce que vous faites, on souhaite apprendre l'opéra, qu'est ce qu'on doit faire, où doit-on aller ?’ Ce n’est pas dans notre culture arabe mais les gens apprécient beaucoup l'opéra, même s’ils n'écoutent pas souvent [...] Ils y voient quelque chose de grand et de prestigieux. »

Farrah El Dibany s’amuse à chanter La Flûte Enchantée de Mozart en arabe (« bizarrement, cela marche très bien »), mais elle est également l’interprète d’œuvres contemporaines égyptiennes, telles les œuvres du compositeur Sherif Mohie El Din, chansons égyptiennes modernes aux couleurs orientales et composées pour une voix lyrique aux influences européennes. 

La Carmen égyptienne ou la Dalida française ?

La carrière de la « Carmen égyptienne » semble bien lancée, mais cela ne l’empêche pas de s’éloigner des plateaux lyriques pour chanter régulièrement les œuvres de l’une de ses idoles musicales. En juin 2019, au Hall de la Chanson à Paris, la mezzo lyrique a incarné un nouveau rôle : la chanteuse égyptienne légendaire Dalida. Un répertoire de chanson française auquel l’artiste lyrique apporte sa maîtrise opératique afin de donner une autre dimension aux chansons : « L’opéra m’a beaucoup aidé à mieux chanter Dalida, à la fois techniquement, afin de ne pas casser ma voix, mais aussi théâtralement, car je pense que les chansons de Dalida, et Dalida elle-même, sont très théâtrales. »  

Si l’opéra permet à de mieux chanter la musique de Dalida, cette dernière n’est pas sans influence sur la façon de chanter l’opéra : « La musique de Dalida m’a également appris à écouter de manière plus profonde le texte d’un air d’opéra. [...] Chanter Dalida a renforcé ma théâtralité et ma force de présence sur scène. J'ai appris comment retenir l'attention du'un public et comment créer un lien avec le public. »

Choisir entre Carmen et Dalida ? Impossible : « Je ne suis ni Dalida ni Carmen. J’interprète les deux, oui, parce que j’ai une partie de moi qui ressemble à Dalida et une autre qui ressemble à Carmen, mais je ne dois pas choisir entre les deux. Jamais. Les deux sont importantes, et les deux se complètent. »