En musique, impossible d’échapper au destin (ou au thème du destin)

Puissance inéluctable par laquelle le déroulement de nos vies serait déterminé, le destin est un thème philosophique majeur depuis des siècles. Le sort de l’individu ne manque pas d’inspirer également les plus grands noms de la musique.

En musique, impossible d’échapper au destin (ou au thème du destin)
Le célèbre coup du destin dans la Symphonie n°6 de Gustav Mahler, © Getty / Anne Cusack

Il existe plusieurs façons de décrire la seule et même idée du destin, ce chemin déterminé par une force supérieure. En philosophie on parle de fatalisme ou de déterminisme. En religion, c'est la prédestination, principe élaboré au Ve siècle par saint Augustin selon lequel la rédemption serait prédestinée par le mystère de la grâce.

En littérature, le destin est au cœur d’innombrables récits et tragédies depuis la mythologie grecque. Ainsi, d’Homère à Faust en passant par Œdipe, Don Quichotte, Hamlet, Macbeth, ou encore Don Juan, nul n’échappe à son destin. Dans l'art on trouve également une représentation du destin dans de nombreux tableaux, dont les œuvres de Bazzi, Thijs, Rubens, et Velázquez, sous la forme des trois tisseuses, divinités du destin : Clotho, Lachésis, et Atropos

"Les Parques filant le destin de Marie de Médicis" (1622-25), de Peter Paul Rubens (1577-1640)
"Les Parques filant le destin de Marie de Médicis" (1622-25), de Peter Paul Rubens (1577-1640), © Peter Paul Rubens

Mais qu’en est-il de la musique ? Thème récurrent des différents opéras et oratorios baroques et classiques, ce n’est qu’au XIXe siècle que l'idée du destin est intellectualisée par les compositeurs, au point d’accorder au destin un rôle central dans leurs œuvres.

Plus que dans l’art et la littérature, c’est dans la musique que l’idée et la puissance du destin sont le mieux représentées. Grâce à la temporalité de la musique, le thème du destin permet au "fatum" de rappeler son existence à travers l’œuvre et ses moments clés. Il acquiert ainsi une qualité menaçante, constamment présente de près ou de loin et capable de surgir de manière soudaine, scellant ainsi le sort des protagonistes.

Les thèmes du destin sont souvent des motifs rythmiques répétés, dans une tonalité mineur. Après le premier thème joyeux et dansant de l'ouverture de _Carmen_de Bizet apparaît soudainement le thème du destin, de mauvais augure. Majestueux et menaçant dans le prélude, il est ensuite séducteur lorsque Carmen offre une fleur à Don Jose, et enfin tristement nostalgique lorsque ce dernier ressort la même fleur séchée dans l’acte II. Il sonne une dernière fois, tragiquement, au moment de la mort de Carmen. Présent dans tout l'opéra, le destin est là, implacable, et se rappelle à Carmen à plusieurs moments-clef de son existence.

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On découvre un autre thème du destin dans l’ouverture de _La Forza del Destino_de Verdi, toujours aussi menaçant, toujours aussi implacable. Pourchassés par leur destin, la vie et l’amour de Don Alvaro et de Leonora sont mis à l’épreuve par une suite de malheureuses circonstances, dont le meurtre accidentel du père de Leonora. Finalement confronté dans l’acte III par le frère de Leonora (Don Carlo), Alvaro fait appel à la pitié face à ses actes. C’est à cet instant que le thème du destin est dévoilé par l’orchestre, confirmant ainsi son règne sous-jacent depuis le début de l'histoire. 

Le pouvoir dévastateur du Destin se trouve également dans le poème symphonique _Pelleas et Melisande_de Schoenberg. Exposé dans la première partie de l’œuvre, il réapparait lorsque les amoureux, en plein baiser, sont surpris par Golaud. Le thème de l’amour est lui-même interrompu par le thème du destin, tandis que Golaud tue Mélisande. 

Ce n’est pas que par la musique qu’Arnold Schoenberg évoque le destin. En 1947, peu après avoir subi une crise cardiaque, le compositeur résume de manière nostalgique sa carrière pour le moins innovante et clivante : « J'ai personnellement renoncé à mes premiers succès, et je sais que - succès ou pas - c'est mon devoir historique d'écrire ce que mon destin m'ordonne d'écrire. » Mais le père du dodécaphonisme n’est pas le seul à avoir affronté le destin par la musique.
 

Lutter contre son destin, comme Beethoven

Ta-ta-ta-taaaa. Le motif de la célébrissime ouverture de la Symphonie n°5 est aujourd’hui indissociable de Ludwig van Beethoven, mais aussi de l'idée musicale que l'on peut se faire du destin. En 1801, Beethoven ressent les premiers symptômes de la surdité qui finira par l’envahir complètement. Ému par son problème de santé et ses échecs amoureux, abattu face à l’idée de perdre l'ouïe, le compositeur refuse de se laisser achever, défiant son destin. Il écrit à son ami Franz G. Wegeler le 16 novembre 1801 : 

« Je veux saisir le destin à la gorge, il ne viendra jamais complètement à bout de moi. » 

Sept ans plus tard, il signe sa célèbre Symphonie n° 5 avec son introduction marquante. Anton Schindler, assistant et biographe de Beethoven, demande au compositeur ce que représentent ces quatre coups si marquants que l’on retrouve parsemés à travers l’œuvre. Ce dernier aurait répondu : « c’est le son du Destin qui frappe à la porte ». En 1860, les musicologues Adolph Bernhard Marx et Wilhelm von Lenz suggèrent que la symphonie de Beethoven serait une œuvre de victoire : la fin glorieuse en ut majeur de cette symphonie composée en ut mineur représente le triomphe de l’artiste contre son destin. Ainsi est née la « Schicksals-Sinfonie », ou la « Symphonie du destin ». 

L’image puissante de Beethoven face à son destin, quintessence de l’autodétermination de l’artiste, ne cessera d’inspirer et d’influencer les prochaines générations de compositeurs souhaitant évoquer cette même force. Le thème est repris par Brahms dans sa Sonate pour piano n°3 op.5 et dans sa Symphonie n°1, hommage voulu à Beethoven.Richard Strauss invoquera également le pouvoir du motif dans sa Sonate pour piano en 1881 mais aussi son Concerto pour hautbois 60 ans plus tard. 

Quand Chostakovitch fait face à l’extrême censure soviétique en 1947 lorsqu’il compose son Concerto pour violon, il insère dans la Passacaglia le thème du destin de Beethoven, une représentation symbolique de la défiance de l’artiste face au pouvoir inéluctable, que ce pouvoir soit celui du destin ou d'un gouvernement violemment répressif.

Accepter son destin, comme Tchaïkovski

Alors que Beethoven lutte contre son destin, d’autres l’acceptent. Fasciné par l’idée du Destin, Piotr Ilitch Tchaïkovski compose le poème symphonique Fatum en 1868, qu’il détruit peu après sa création. En 1877, peu après l’échec de son mariage de seulement quelques mois avec son élève Antonina Milioukova - mariage destiné selon certains à cacher son homosexualité -  le compositeur entreprend une série de voyages en Europe. Il entame alors la composition de sa prochaine symphonie, quatrième des six symphonies et la première de son « cycle du destin » qui comprend les symphonies n°4, 5 et 6. 

Il confie en 1878 dans une lettre à son amie et mécène Nadejda von Mack : « L’idée principale de la symphonie entière est le fatum, cette force fatale qui s’oppose à la réalisation du bonheur auquel nous aspirons […]force invincible face à laquelle on ne peut que se résigner et se languir en vain. » Profondément marqué par la désormais célèbre Cinquième de Beethoven, il insuffle dans sa propre symphonie l'idée non pas d'un combat contre le Destin mais plutôt celle de la résignation face à cette force inéluctable. 

Une résignation mais pas pour autant une défaite, car ce n’est qu’en acceptant son destin que l’on peut trouver le bonheur : « Il existe des joies simples mais fortes. Réjouis-toi de la joie des autres ! On peut quand même vivre », conclut-il dans sa lettre en 1878. Ainsi, lorsque Tchaïkovski commence sa symphonie suivante, il inscrit sur l’esquisse « Introduction - Résignation complète face au Destin ». Alors que le destin est représenté par un thème funèbre, ce dernier se transforme en marche triomphale dans le dernier mouvement.

Fuir son destin, comme Mahler

En 1903, Gustav Mahler entreprend la composition de sa sixième symphonie. Prétendument surnommée la « Tragische » par le compositeur, selon le chef d’orchestre Bruno Walter, l’œuvre est l’une des plus sombres du compositeur. Walter refusera même de la diriger tellement l’œuvre représente selon lui une perte d’espoir absolue. Le compositeur traverse pourtant l’une des périodes les plus heureuses de sa vie : il épouse Alma Schindler en mars 1902 et le couple accueille peu après deux petites filles, Maria et Anna. 

Dans ses mémoires de 1940, Alma Mahler précise que l’œuvre évoque ses filles mais aussi elle-même et Gustav. « La sixième est son œuvre la plus intime mais aussi la plus prophétique. Dans les Kindertotenlieder et dans la Sixième, il a anticipé musicalement sa vie. » Si Alma est représentée dans le premier mouvement et ses filles dans le Scherzo, Mahler inscrit dans le dernier mouvement trois coups de marteau du destin, « Hammerschläge », incarnant la chute du héros.

Sentiment prémonitoire, superstition ou simple choix esthétique, Mahler retire le troisième coup du destin, le coup fatal contre son héros, lors d’une révision de l’œuvre en 1906, laissant place plutôt à un silence soudain mais tout aussi violent. Le compositeur subira néanmoins le dernier coup du destin un an plus tard : il est évincé de son poste à l’opéra de Vienne, sa fille Maria est emportée par la scarlatine, et il se découvre peu après une maladie du cœur qui lui sera fatale trois ans plus tard.

Nul ne peut réécrire son destin.