Dave Brubeck, jazzman improbable au succès immense

Icône du jazz cool « West-coast » auprès du grand public de classe moyenne américaine, Dave Brubeck ne conforme pourtant pas à l’archétype du jazzman de l’époque. Pianiste aux influences classiques obsédé par le rythme et temps, sa musique est aujourd’hui devenue un élément intemporel du jazz.

Dave Brubeck, jazzman improbable au succès immense
Dave Brubeck, jazzman improbable au succès immense, © Getty / Bettmann

En 1959, le jazz semble être à son apogée : en février est publié Giant Steps de John Coltrane, et en août Kind of Blue de Miles Davis. Deux albums incontournables dans l’histoire du jazz moderne. Il semble presque impossible de proposer un autre titre capable de rivaliser avec la renommée de ces chefs-d’œuvre.

Mais en décembre 1959 sort un album qui marque non seulement le monde du jazz mais la culture internationale  : Time Out de Dave Brubeck(1920-2012). C'est un succès instantané, le disque se vendra à plus d’un million d’exemplaires, premier album de jazz dans l’histoire à atteindre un tel succès. 

Le Californien n’a pourtant rien des jazzmen traditionnels de l’époque : il économise son argent, ne fume pas et boit très peu. Un portrait publié dans le New Yorker en 1961 affirmera même que « le seul aspect du monde de jazz auquel correspond Brubeck, c’est la musique » !

Mais s’il ne correspond pas forcément à l’image « cool » du jazz, il sera pourtant l’un de ses artistes les plus influents, rentables et musicalement originaux. Il fait la une du Time Magazine en 1954, devenant le deuxième artiste jazz après Louis Armstrong à se voir accordé cet honneur (qu’il ne mérite pas selon lui, au point de demander pardon à son ami Duke Ellington à qui il estime avoir volé l’honneur).

Dave Brubeck est également l’un des artistes de jazz les plus clivants. Tout au long de sa carrière, il fut accusé par certains puristes d’avoir trahi l’esprit et les origines blues du genre, coupable d’une intellectualisation du jazz au profit d’un public plus proche de la musique classique.

Aujourd’hui, les innovations musicales de Dave Brubeck et son ouverture aux différentes cultures musicales sont largement applaudies. Mais cet immense succès semble pourtant inimaginable lorsque l’on considère les épreuves physiques que le pianiste doit affronter, qui mèneront finalement au jeu pianistique si particulier de Dave Brubeck.

Handicap et accident

Bercé par la musique dès son plus jeune âge, Dave Brubeck explore la musique avec ses oreilles plutôt que par ses yeux. Le jeune homme souffre d’une forme de dyslexie, et est incapable de lire une partition de musique. Il s'inscrit néanmoins au conservatoire du College of the Pacific de 1938 à 1942, où il impressionne ses professeurs par son oreille musicale et ses talents d’improvisation.

Peu avant la fin de ses études, le proviseur de l’établissement fait la découverte de l’illettrisme musical du jeune pianiste. Cette révélation pour le moins scandaleuse inquiète le proviseur qui craint un scandale si jamais on apprend qu’un diplômé de son établissement ne sait même pas lire la musique. Dave Brubeck reçoit néanmoins son diplôme en 1942 sous l’unique condition de ne jamais enseigner la musique : promesse tenue par le pianiste, hormis quelques masterclasses en fin de carrière !

En 1951, un accident de surf endommage sévèrement sa colonne vertébrale, et laisse des séquelles au pianiste. Les dégâts nerveux dans ses mains l’obligent à utiliser un style moins fluide et virtuose, préférant les « blocs » d’accords (« block chords » en anglais), à la technique des accords en arpège habituellement utilisée par les pianistes. Ce style, pourtant né d’une contrainte, intriguera et influencera bon nombre d'artistes, dont le pianiste d’avant-garde Cecil Taylor.

Pas de Brubeck sans Milhaud ni Schoenberg

Rares sont les jazzmen dont les plus grandes influences se trouvent en dehors du monde du jazz. Pourtant, si Dave Brubeck décide finalement de se lancer pleinement dans le monde du jazz, c’est grâce au compositeur français Darius Milhaud. « Trois maîtres juifs m’ont beaucoup influencés dans ma vie : Irving Goleman, Darius Milhaud et Jésus », écrira-t-il plus tard. Il serait difficile de placer ces deux derniers au même niveau, mais le compositeur français sera néanmoins d’une importante majeure dans la vie de Dave Brubeck, au point que ce dernier nommera son premier fils Darius.

De retour aux Etats-Unis en 1946 après la Seconde Guerre mondiale, il s’inscrit en musique et composition au Mills College. Alors qu'il hésite à s’éloigner du jazz, ses idées musicales jugées trop extrêmes et difficiles par ses camarades, son professeur de composition lui conseille précisément l’inverse : foncer et oser.

Rencontre fortuite et ironique, Dave Brubeck sera l’étudiant d’un compositeur classique pas comme les autres, Darius Milhaud. Ce dernier ne cherche qu’à rejeter les dogmes qui dominent la musique classique et à ouvrir la musique classique aux influences des styles contemporains comme le jazz et les musiques sud-américaines.

Il dira à son élève jazzman « Je rêverais pouvoir faire ce que tu fais, pourquoi souhaites-tu devenir comme moi ? ». Plutôt que d’abandonner le jazz, il lui conseille d’assumer pleinement ce genre car c'est de sa propre culture, et si un musicien ne représente pas sa propre culture, sa musique ne pourra jamais durer dans le temps. Ainsi, tels les compositeurs Charles Ives, George Gershwin, Leonard Bernstein et Aaron Copland, Dave Brubeck forgera sa voix dans la culture musicale américaine.

A ses talents d’improvisation, il ajoutera les bases de la composition maîtrisées auprès de son professeur, dont la fugue, le contrepoint, le développement de thèmes, l’imitation canonique mais aussi la polytonalité, souvent privilégiée par Darius Milhaud dans sa musique.

Dave Brubeck fera également à cette époque une autre rencontre formatrice, celle d'Arnold Schoenberg. Espérant se former à la composition auprès du maître de la Seconde école de Vienne, il sera rapidement désenchanté par l’étroitesse d'esprit du compositeur viennois, antithèse de Darius Milhaud. Cette rencontre révèlera au jeune pianiste l’état d’esprit contre lequel il se battra pendant toute sa carrière, lui préférant la curiosité et l’ouverture d’esprit musicale de Milhaud. 

Dave Brubeck n’oubliera jamais les conseils de son professeur et se forge un style unique par ses connaissances et ses influences du monde classique. Mais il se servira également de ses talents en tant que jazzman pour élargir les frontières de la musique classique. Il compose des ballets (Points on Jazz), des pièces pour théâtre, un oratorio (The Light in the Wilderness), des cantates (The Gates of Justice), et des œuvres pour ensemble de jazz et orchestre (Dialogues avec Leonard Bernstein).

Un jazz rythmé par le temps

On dit souvent de Dave Brubeck qu’il a joué dans tous les chiffrages rythmiques imaginables. En effet, le pianiste se montre fasciné par le rythme et le temps dans la musique, et s’éloigne progressivement des rythmes en quatre temps si familiers dans le jazz, privilégiant notamment la musique à cinq temps jusqu’alors peu conventionnelle.

Il écoute avec admiration sa mère jouer au piano la musique de Bach, Beethoven,Mozart,Chopin,Debussy, mais un compositeur en particulier semble retenir son attention : Béla Bartók. Il maintient par ailleurs que les quatuors de ce dernier sont les plus belles créations de ce genre. Ce sont notamment les expérimentations rythmiques et surtout polyrythmiques du compositeur hongrois, inspirées du folklore Bulgare, qui fascinent Dave Brubeck. 

Plus tard, en 1958, le pianiste et son Quartet sont envoyés par le Département d’Etat américain pour jouer à l‘étranger, en Pologne, en Inde, en Turquie, au Sri Lanka, en Afghanistan, au Pakistan, en Iran et en Iraq. Exposé à d’innombrables nouvelles cultures, le pianiste s’imprègne des traditions et styles musicaux eurasiens. Il découvre notamment lors de son séjour en Turquie une chanson folklorique qui lui inspire ensuite le célèbre morceau Blue Rondo à la Turk, composition en 9/8 et aux rythmes frénétiques et déstabilisants.

Comme le résume le critique de jazz Barry Ulanov en 1953 pour Downbeat : « Nous aurons toujours de la place pour les hommes sauvages, les garçons qui ne peuvent voir que le développement ultime. À l'heure actuelle, cependant, nous avons urgemment besoin de ce changement, le changement de Dave. Ce qui est vraiment encourageant, c'est que Dave sait mieux que la plupart des musiciens où nous en sommes dans le jazz, où nous pouvons aller ensuite, et avec quels moyens. »